Jaurès, Histoire socialiste, La Convention, p
qui auront servi à leur fabrication; ils retireront immédiatement ceux qui seront en circulation, et ils les feront annuler et brûler en présence du public »); le décret, pour obliger les porteurs de ces billets à se faire rembourser dans un délai déterminé, fixait au mois de janvier 1793 le retrait de la circulation pour tous les billets f. | F4 En second lieu, pour rétablir l'équilibre entre le signe et les marchandises, Condorcet se demandait si, « en supprimant la valeur fictive de l'argent, on n’attaquerait pas radicalement l’agiotage qui, avec le signe du numéraire, attirait le papier-monnaie et avec celuici toutes les matières d'approvisionnement jusqu’à ce qu’enfin il pompât toute la substance du peuple ». |
Condorcet croyait précisément qu'il ne fallait pas considérer la hausse des denrées comme un effet direct des assignats ; il croyait voir dans la monnaïe de métal, plus facile à accaparer que toute autre marchandise, la cause principale de la baisse des assignats; et, dans la hausse de l'argent, par contre-coup, la cause de l’élévation des autres marchandises. Pour obvier à ce mal il voulait, supprimant la monnaie de métal, instrument principal de l’agio, mettre en communication directe les assignats et les denrées ?.
Ici encore on ne peut manquer d’être frappé de la parenté entre le décret de la Convention ou le projet de Condorcet et les vues de Babeuf et de Fichte sur la monnaie. Comme Condorcet, Fichte veut que la monnaie soit la représentation exacte de la valeur des marchandises; comme Condorcet, et avec. Babeuf, il veut un papier-monnaie d’État, il veut la suppression de la monnaie métallique, cause de tous les troubles dans les échanges: et, quand il demande que l’on retire de la circulation des billets payables en monnaie internationale, parce que cette monnaie troublerait l’équilibre économique, il propose des mesures qui semblent inspirées ne décret de la Convention. 3
Il y a plus encore. Pourquoi ces mesures Contre les accapareurs, pourquoi ces lois ou ces projets sur la monnaie? Le but n'en est pas douteux. Il s’agit d’obvier à la disette, de prévenir le renchérissement des grains et des denrées de première nécessité, de pourvoir à l'alimentation du peuple, de remplir les greniers publics.
Ce fut, en effet, la préoccupation constante des hommes de la Révolution d'assurer au peuple le pain du travail quotidien. Tout appuyés sur les classes laborieuses, ils sentaient, ils savaient que la
1. Jaurès, Histoire socialist:, La Convention, p. 274-276. — 2. Ibid., p. 314-315.
E ÉTAT COMMERCIAL FERMÉ. DS ce 113
misère était pour la Révolution la pire des menaces, la menace de l’émeute, suivie probablement de la victoire de la tyrannie. Aussi la Convention prit-elle toute une série de mesures protec-
trices relatives au commerce des grains. Dès le 3 novembre 1792 le
cri d'alarme avait été poussé par deux députés de Lyon : des troubles
avaient éclaté dans cette ville — ils disaient des scènes d'horreur —
causés par la fermeture des usines, par le chômage, par la cherté excessive du pain et la crainte, malheureusement trop fondée, d'en manquer absolument. Cette cherté du pain, grave parce que le pain était à la base de l'alimentation populaire, parce qu’aussi le prix du blé était en quelque sorte l’étalon de la valeur de toutes les autres marchandises, ne fit que s’accroître avec les guerres de la Révolution, avec les accaparements, avec la dépréciation des
assignats ?; elle était d'autant plus redoutable qu'entre les différentes régions les variations de prix étaient énormes, parfois du
simple au double, comme le constata Roland, au début de 1793, dans
son rapport à la Convention*.
Le remède avait été vite aperçu. Si, en janvier 1792, la délégation des Gobelins, protestant devant la Législative contre le renchérissement des denrées, n'osait pas formuler encore l’idée d'une taxation légale et se bornait à réclamer des mesures contre les accapareurs, dans la séance du 19 novembre 1793 la députation du corps électoral de Seine-et-Oise se montrait plus Dane et formulait sans hésiter ce vœu devant la Convention :
« Citoyens, disaient les représentants de ce département, le premier principe que nous devons vous exposer est celui-ci : la liberté du commerce des grains est incompatible avec l'existence de notre République. De quoi est composée notre République? D'un petit nombre de capitalistes et d’un grand nombre de pauvres. Qui fait le commerce des grains? Ce petit nombre de capitalistes. Pourquoi fait-il le commerce? Pour s'enrichir. Comment peut-il s'enrichir? Par la hausse du prix des grains dans la revente qu'il en fait au con-
sommateur.
« Mais vous remarquerez aussi que classe de capitalistes et propriétaires, par la liberté illimitée maîtresse du prix des grains, l’est aussi de la fixation de la journée de travail; car, chaque fois
qu'il est besoin d’un ouvrier, il s’en présente dix, et le riche a le choix; or, ce choix il le porte sur celui qui exige le moins : il lui fixe le
prix, et l'ouvrier se soumet à la loi, parce qu'il a besoin de pain et
1. Jaurès, Histoire socialiste, La Convention, p. 264. — 2, Ibid., p. 294. — 3. Ibid., p. 280-281 et suiv.,
FICHTE ET SON TEMPS (Il). 8
que ce besoin ne se remet pas pour ui... La liberté illimitée du commerce des:grains rend également maître de la subsistance de première nécessité ce petit nombre de:capitalistes'et de propriétaires... De là, sort nécessairement l'oppression de tout individu qui vit du travail de ses mains... La liberté illimitée du commerce des grains est oppressive pour la classe nombreuse du peuple. Le peuple ne la peut donc supporter. Elle est donc incompatible avec notre République... Nous voici donc parvenus à une seconde vérité : la loi doit pourvoir à l'approvisionnement de la République et à la subsistance de tous.
« Quelle règle doit-elle suivre en cela? Faire en sorte qu'il y ait des grains; que le prix invariable de ces grains soit toujours ‘praportionné au prix de la journée de travail ; ‘car, si le prix du grain varie, le prix de la journée ne variant pas, il ne peut y avoir de proportion entre l’un et l’autre. Or, s’il n'y a pas de proportion, il faut que la classe la plus nombreuse soit opprimée; état de choses absurde et qui ne peut durer longtemps.
« Législateurs, voilà donc des vérités constantes. Il faut la juste proportion entre le:prix du pain et la journée du travail; c’est à a. loi à maintenir cette proportion :à laquelle la liberté illimitée est un obstacle.
-«{Quels sont les moyens qui doivent être employés ?... Ordonnez que tout le grain se vendra au poids. Taxez le maximum... Interdisez le commerce des grains à tout autre qu'aux boulangers et meuniers, qui ne pourront eux-mêmes acheter qu'après les habitants des communes, au même prix, el:qui seront obligés de ‘faire leur commierce à découvert... Ordonnez que chaque fermier sera tenu de vendre lui-même son grain au marché le plus prochain de son domicile, que les grains restants à la fin du marché seront constatés par les municipalités, mis en réserve, et exposés les premiers en vente... Remettez ensuite le soin d'approvisionner chaque partiede la République entre les mains d'une. administration centrale. choisie par le peuple, et vous verrez que l’abondance des grains et la juste proportion de leur prix avec celui de la journée de travail rendra la tranquillité, le ‘bonheur et la vie à tous les citoyens !. »
Cette idée de fixer un maximum au prix des grains, pour assurer à l’ouvrier ‘un minimum de salaire, pour établir entre le salaire et le prix du pain un justerrapport, après avoir soulevé les-plus-vives pro-