‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 40 sur 107 · D. REVENDICATION DE JACOBI · texte numérisé non relu

D. REVENDICATION DE JACOBI

1. Le mot est de Jacobi lui-même dans une leitre à Jean-Paul. (Aus F.-H. Jacobs Nachlass. Ungedruckte Briefe von und an Jacobi, éd. Rudolf Zôppritz, 1869, Leipzig, Engelmann, I. Bd., 70, Jacobi an Jean-Paul, Eutin, d. 13. Febr. 1800, p. 234.)

commun avec la philosophie de la croyance de Jacobi. Fichte avait - beau prononcer les mêmes mots que Jacobi, le sens en était différent. L'auteur des Lettres sur la doctrine de Spinoza, l'adversaire impénitent de l’Idéalisme et du Panthéisme, ne pouvait reconnaître ses idées dans les récents développements de la Destination de l’homme. La prétention de Fichte lui parut exorbitante, il le fit bientôt connaître, non sans une vive amertume.

Le 16 mars 1800, Jacobi écrivait, en effet, à Jean-Paul : « Le Moi use constamment de mes formules et de mes expressions. Pour m'en remontrer il n'aurait pas dû me piller, c'est vraiment manquer de reconnaissance..., et j'approuve entièrement ton jugement sur la Destination de l’homme; pour ceux qui sont a-fichtéens tout y est ou inintelligible ou trompeur !. »

Et, si l’on veut connaître le jugement qu’il portait lui-même sur cetouvrage, le voici, tout crûment exprimé, dans une lettre à Reinhold, d’un mois antérieure (7 février) : |

« Je viens d'achever la lecture du livre de Fichte (la Destination de l’homme), avec quelle peine, Dieu le sait. A la fin j'en étais presque mort. Je n’en pouvais déjà plus de dégoût à cause de l’éternelle redite

et de l’éternelle traduction du jargon idéaliste en honnête langagehumain et inversement, quand retentirent à la fois les hymnes et les psaumes des beaux passages, aux coups répétés des timbales, au son répété des trompettes, au milieu des tonnerres du canon, des éclats. des trombones, des tambours, des fifres, accompagnés des cymbales, des harpes, des cornets à piston et des sonneries de toutes les cloches. et du chant des orgues tous registres ouverts, j’ai cru devenir fou; mes oreilles n’entendaient plus, mes yeux ne voyaient plus, je te: jure que j'en suis tout malade et que j’en reste presque évanoui. Quand Fichte, dans le dialogue du second livre, donne une imitation réussie du froid Esprit de Klinger*?, cela m'a amusé. Mais ici, à la fin du troisième livre, où ce même froid Esprit se met à devenir chaud, à brûler, à prêcher, à chanter, à prier, à enseigner l'Évangile, j’ai pris des sueurs froides, et je n’ai plus pu le supporter...» Jacobi terminait sa lettre en affirmant qu'il ne connaissait rien qui répugnât.

1. Le mot est de Jacobi lui-même dans une lettre à Jean-Paul. (Aus F.-H. Jacobis Nachlass. Ungedruckte Briefe von und an Jacobi, éd. Rudolf Zôppritz, 1869, Leipzig, Engel- . mano, I. Bd., 71, Jacobi an Jean-Paul, Kutin, d. 16. März 1800, p. 240.)

2. Dans une précédente lettre à Reinhold (13 mai 1799), Jacobi disait déjà, à. propos des tribulations de Fichte : « Le sort de cet homme (Fichte) m’étreint le cœur, mais ne m'’attendrit pas; je puis bien lui tendre la main pour l’aider; je ne puis pas lui ouvrir les bras pour le presser dans mes bras; il me rappelle le froid Esprit de Klinger; je ne peux l'aimer. » (E. Reinhold, K.-L, Reinhold's Leben und litterarische

Wirken, nebst einer Auswahl von Briefen, lena, Frommann, 1825, Zweite Abth., Briefe, III, Jacobi, 7, Eutin, d. 13. Mai 1799, p. 245.) Û

davantage à son indiidualité que la manière, l’art et la nature de Fichte *. |

Toujours sous le coup de la même indignation il écrivait un peu plus tard, le 16 mars 1800, à Jean-Paul : « Tout est pour moi objectivité comme pour Fichte tout est subjectivité..., je suis réaliste, | comme, avant moi, personne ne l’a été, et j'affirme qu'entre l’Idéalisme | total et le Réalisme total il n’y a pas de système intermédiaire. » Mais de l’Idéalisme total, de l’Idéalisme de Fichte, que fallait-il penser? « C’est le propre de Fichte seul d’affirmer que la philosophie n'existe que pour justifiér et pour fonder a priori un délire naturel. En dehors de cette justification, elle n'a pas de but. Elle explique le rêve de l’expérience comme rêve; y chercher un sens, il n’y faut pas songer. Elle m'ouvre les yeux pour anéantir immédiatement sous mes yeux et moi-même et tout ce qui existe hors de moi. Elle n’enseigne ni ne fournit d'autre réveil que dans cette théorie du rêve : pour exister il faut rêver, et il n'y a pas d’être en dehors du rêve ?. »

« Quant à son ordo ordinans qui seul est Dieu, que peut-il bien être? Une intelligence, impossible. Alors toutes mes pensées s'évanouissent. Je ne trouve ni question ni réponse. Et je ne vois pas où il peut découvrir le fondement de son « Chiliasme ». Dans sa théorie de la liberté, le diable est identique à Dieu. Pourtant il dit bien que

1. E. Reinhold, K.-L. Reinhold’s Leben, Briefe, III, Jacobi, 10, Eutin d. 7. Febr. 1800, p. 254. Il est curieux de noter que, dans une lettre à Jean-Paul, postérieure d’une semaine, Jacobi reproduit son jugement presque identiquement dans les mêmestermes:

« J'ai parcouru avec avidité, dans les quelques heures supportables que m'a laissées ma maladie, la Destination de l’homme, et je n’ai pu assez admirer l’auteur qui tient cet écrit pour populaire et qui s’imagine par là couper l’effet produit dans le public par ma Leltre. J'ai lu très aisément les deux premiers livres, et même le second, à la fin, m'a vraiment amusé, il m’a presque rendu la santé en me faisant rire de bon cœur. Lorsque, dans la préface, parlant du Moi avec lequel s’entretient l'Esprit d’en haut, Fichte rappelle que ce Moi, c’est nous autres lecteurs qui devons le réaliser, la prétention est vraiment trop comique quand on en vient au dialogue même. Je voudrais savoir si, à propos de ce dialogue, il est quelqu'un qui ne reconnaisse pas le froid Esprit du Faust des Orientaux (Faust der Morgenländer). Cette imitation très réussie est assez plaisante. Mais, dans le troisième livre où ce froid Esprit s’échauffe, devient brûlant, prêche, chante, prie, enseigne l'Évangile, j'ai eu vite fini de rire; je me sentis mal au cœur, et je dus faire effort sur moi-même pour achever le livre. Déjà dans la première moitié de la théorie de la croyance j'avais été si fatigué par les inconvenants commérages, les éternelles répétitions, par l'effort incessant pour traduire le jargon idéaliste en honnête langage humain, et inversement, que je n’y pouvais presque plus tenir. Mais quand retentissent les beaux passages, quand Fichte se met à philosopher à grand renfort de timbales et de trompettes, quand il fait sonner toutes les cloches et jouer l’orgue tous registres ouverts, quand il ajoute les tonnerres des canons, les psaumes, les hymnes, les trombones, les cymbales, les harpes, les tambours, les fifres, vraiment je crus alors deveñnir fou; j'en perdis l’ouïe et la vue, et quand je laissai le livre j'étais à demi évanoui. » (Aus F.-H. Jacobis Nachlass, éd. Rudolf Zôppritz, I. Bd., 70, Jacobi an Jean-Paul, Eutin, d. 13. Febr. 1800, p. 234-235.)

2. Aus F.-H. Jacobis Nachlass, éd. R. Zôppritz, I. Bd., 71, Jacobi an Fichte, Eutin, d. 16. März 1800, p. 239.

le mal extermine le mal. C’est donc ici qu’il faudrait chercher l’ordo ordinans, la Providence siégerait dans l'enfer, et nous ne devrions espérer le bien que de la force du mal*. »

Fichte fut assurément informé de l'impression qu'avait produite sur Jacobi la Destination de l'homme; il n’osa plus soutenir un accord que Jacobi ne cessait de dénoncer. Depuis le jour d’ailleurs où Jacobi avait publié la Leïtre avec sa conclusion remaniée? et l'adjonction des propositions sur la nécessité et la liberté chez l’homme, il ne pouvait plus guère se faire d’illusion à cet égard; il était vivement irrité contre Jacobi; la colère bouillonnait en lui; il s’en était même ouvert franchement à Reinhold *.

Cependant il conservait à Jacobi le respect et l’admiration de la première heure, et il en donna bientôt un témoignage public. Dans une note de son ouvrage satirique : La vie et les opinions singulières

1. Aus F.-H. Jacobÿs Nachlass, éd. R. Zôppritz, I. Bd., 71, Jacobi an Fichte, Eutin, d. 16. März 1800, p. 240.

2. Jacobi lui-même la regrettait : « J'aurai beaucoup de déplaisir, écrivait-il à Reinhold, le 10 septembre 1799, quand la Lettre à Fichte sortira des presses, à cause de la conclusion qui contient un passage sur les idolâtres de tous les genres »; il ajoutait qu’il était heureux de ne pas l’avoir communiquée à Reinhold en manuscrit et d’avoir ainsi mis Reinhold hors de cause vis-à-vis de Fichte qui d’un côté sera très satisfait de cette conclusion, mais d’un autre pourra aussi en être mécontent. (E. Reinhold, K.-L. Reinhold’s Leben, Briefe, III, Jacobi, 8, Eutin, d. 10. September 1799, p. 249.)

3. E. Reinhold, K.-L. Reinhold’s Leben, Briefe, III, Jacobi, 9, Eutin, d. 28. Jan. 1800, p. 250 (Fichte ist entrüstet über mein gedrucktes Schreiben und es kocht gewaltig in ihm). | ;

4. Il lui apparaissait, écrivait-il à Reinhold, le 8 janvier 1800 :

{° Que Jacobi ne connaissait sa philosophie qu’à demi et pas du tout sa partie pratique.

2° Que s'il n’en était pas l’inventeur, il se rendait néanmoins complice des pires altérations, par exemple quand il affirmait que l’ordre moral n’avait rien d’actif ni de vivant, maisétait un pur concept, affirmation qui n’étonnait pas d'Heusinger, mais qu’on n’attendait pas de Jacobi, car le commentateur de Spinoza était assez pénétrant

pour distinguer dans l’ordre moral entre l’ordo ordinatus et l’ordo ordinans.

3° Que Jacobi soutenait à tort l’existence d’un Dieu personnel, car, à moins que par personnalité Jacobi n’entendit tout autre chose que ce qu’on entend d'ordinaire, on ne pouvait nier que le concept de la personne, telle que Fichte l'avait définie dans son Droit naturel, ne fût en contradiction avec l’idée de l’Infini.

4& Qu’en dépit des assertions de Jacobi, sa philosophie à lui, Fichte, reposait aussi bien que celle de Jacobi sur le Non-Savoir. En outre, dans ses adjonctions (les propositions sur la nécessité et la liberté), Jacobi paraissait soupçonner Fichte d’être un négateur de la liberté, accusation vraiment singulière, car tout son système, du commencement à la fin, n’était qu'une analyse du concept de la liberté. N’étaitce pas plutôt Jacobi qui, au fond, niait la liberté des êtres finis pour reporter toute activité en Dieu? Et alors Fichte reconnaissait ne l’avoir pas compris jusqu'ici, mais il renonçait à le discuter et à le convertir, puisque, de l’aveu de Jacobi lui-même, on ne peut trouver qu’en soi la conscience de la liberté personnelle, puisqu'on ne peut que croire à sa réalité. Il n’y avait alors qu’à le plaindre, comme tous les dogmatiques, car, sans l'hypothèse de la liberté, la conscience était inconcevable et son système n'était à son tour qu'un spinozisme, qu’un mysticisme. Seulement pourquoi ne l’avouait-il pas? (Fichte’s Leben, 11. Bd., Zweite Abth., III, 27, Fichte an Reinhold d. 8. Jan. 1800, p. 277-280.)

de Fr. Nicolat (Fr. Nieolaïs Leben und sonderbare Meinungen), il écrivait : « Entre Jacobi et moi il se peut bien que des divergences très notables se soient élevées, dont je trouve la raison capitale en ceci : Jacobi, sur certains points très essentiels, ne m’a pas suffisamment compris, où, si la faute en est à la manière dont je me suis exprimé, l’ordre des idées dans sa pensée sur ces points ne correspond pas à l'ordre réel suivant lequel elles se sont enchaînées dans la mienne, l’ordre dans lequel je les mettrai clairement au jour aussitôt que possible: enfin, pour tous les penseurs, Jacobi, dans la guerre qu’il mène contre le Nicolaïsme, s’est habitué à supposer chez chacun de ses adversaires au moins une petite part de ce Nicolaïsme, c'est-àdire de la rêvasserie (Denkerei) vide et sans but. À quoi je dois ajouter un mot : quelle que soit la manière dont Jacobi puisse jamais s'exprimer sur mon compte ou sur mes entreprises, quand bien même je pourrais me trouver forcé d'y répondre, et si, suivant la destinée commune des hommes, Jacobi devait un jour subir l’affaiblissement de l’âge sans le remarquer, sans avoir un ami pour l'en avertir, qu’il parût alors au public inférieur à lui-même, tout cela ne m'empêchera pas de reconnaître publiquement en lui pour le passé un des premiers hommes de son temps, un des rares anneaux de la chaîne qui constitue la tradition de la vraie philosophie; et ce mot, je le dis, non pour conserver les bonnes grâces de qui que ce soit, mais parce que c'est la vérité. Le respect envers les hommes ne se fonde pas sur des relations accidentelles, mais sur la connaissance de leurs mérites: et il n'y a vraiment pas assez de choses au monde qui inspirent le respect pour saisir des motifs de les rabaïsser à cause de menus scrupules ou à cause de raisons personnelles !. »

1. Fichte, S. W., VIIL.Bd., Friedrich Nicolaï's Leben und sonderbare Meinungen, Anmerkungen, p. 31-32. |

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