‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 41 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le libéralisme du roi de Prusse avait été SCHELLING, pour le reste des Allemands un exemple et

| une leçon; aussi Fichte put-il, dans les premiers jours de décembre 1799, après avoir donné à la librairie

* de Voss: le bon à tirer de sa Destination de l’homme, prendre en

toute sécurité la poste pour aller à Iléna retrouver sa femme et son fils. Il lui était maintenant loisible de se rendre où il lui plairait.

Dès le mois de juin, Jacobi, qui avait quelque crédit auprès du gouvernement de Munich, se faisait fort d'obtenir pour Fichte un accès dans les États du Palatinat de Bavière.

Fichte souhaitait et demandait davantage. Puisque Jacobi, qui avait l'intention de lui être utile, jouissait d’une telle influence à la Cour palatine, Fichte estimait que le meilleur et l'immense service

qu'il pouvait lui rendre était de le faire nommer professeur à Heidel-

berg; sorti par là des embarras d’une situation précaire, Fichte irait occuper ce nouveau poste aussitôt que les événements de la guerre le lui permettraient, et il travaillerait de toutes ses forces à l’amélioration de l'Université. Jacobi trouva la requête indiscrète, il y reconnut l’«orgueil » de Fichte. « Maintenant, écrivait-il à Reinhold, le 40 septembre 1799, maintenant que l’accueil de Berlin lui en fait espérer un pareil dans l'Allemagne entière, il réclame déjà une place de professeur, et cela tout de suite. Nous verrons bien comment il

4. L. Noack, Johann Gottlieb Fichte nach seinem. Leben, Lehren und Wirken, Leipzig, Otto Wigand, 1862, Drittes Buch, 3, p. 425.

2. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., III, 22, Reinhold an Fichte, den 24. Juni 1799,

3. Ibid., III, 24, Reinhold an Fichte, Berlin, den 29. August 1799, p. 269, et 26, Fichte an Reinhold, Berlin, den 28. Sept. 1799, p. 275.

répondra aux ouvertures de Munich. Jusque-là je m’abstiens de faire un pas de plus !. »

N'ayant pas obtenu la chaire qu’il sollicitait, Fichte, au lieu de séjourner en Bavière, préféra s'installer à Berlin, peut-être par

reconnaissance pour la généreuse hospitalité de la Prusse, peut-être :

par goût pour l'esprit libéral qui y régnait, peut-être par intérêt pour

les amitiés qu’il y avait nouées. Il y revint donc, après les gros froids

de l'hiver; mais il revint cette fois en compagnie de sa femme et de son fils : c'était signifier qu'il entendait s'y fixer. :

Il avait en tête un nouveau grand projet.

L'idée première en revenait à Schelling. Dès 1797, le libraire J.-H. Cotta, lors de la foire de Leipzig, sollicita ‘le jeune philosophe qu’il y avait rencontré de créer un /nstitut d'esprit plus libre ayant

pour objet de rendre compte non seulement de travaux isolés, mais de

tout le domaine philosophique ? ; Schelling en avait entretenu Fichte quand ils s'étaient vus à Iéna; l'accusation d’athéisme, l’exil de Fichte avaient brusquement interrompu leurs conversations, mais la corres-

pondance qu’ils échangèrent alors atteste encore leurs préoccu-

pations. Le 29 juillet 1799, trois semaines après l’arrivée de Fichte à Berlin, Schelling lui reparlait de son projet. Dans l'impossibilité où il se trouvait de venir actuellement le rejoindre sans risquer de voir tout échouer, il demandait à Fichte de décider « s’il ne valait

pas mieux, pour le futur plan de Fichte et pour le sien propre, se:

borner à la considération des choses les plus prochaines pour finir

par les plus éloignées », ajoutant qu'il n'aurait pas de de avant

d'avoir achevé ce qu'il s'était proposé®.

Dans la lettre suivante, qui est du 9 août, Schelling fait allusion

aux difficultés pécuniaires que ce projet va entraîner pour lui, à une

solution souhaitée par Fichte, mais à peu près impossible : celle de

fonder à Berlin une colonie d’ « Iénaïstes » qui vivraient à frais com-

muns, donc à moindres frais 4. À défaut de cette « colonie » il songeait à un organe scientifique.

Ainsi naquit l’idée d’un /nstitut critique dont, au début de l'année 1800, Fichte faisait part à Reinhold, l'homme qu'il fallait

1. Ernst Reinhold, K.-L. Reinhold’s Leben und litterarisches Wirken, nebst einer Auswahl von Briefen, lens, Frommann, 1825, Zweite Abth., Briefe, III, Jacobi, 8, Eutin, dens 10. Sept. 1799, p. 248.

2. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 14, Schelling an Fichte, Bamberg, den 18. August 1800, p. 312-313. |

3. Ibid., 3, Schelling an Fichte, Iena, den 29. Juli 1799, p. 299.

‘ 4. Ibid., 4, Schelling an Fichte, lens, den 9. Aug. 1799, p. 300. Voir aussi les lettres 5 (Schelling an Fichte, lena, den 12. Sept. 1799, p. 303)-et 7 (Fichte an Schelling, Berlin, den 20. Sept. 1799, p. 303) où il est Ro de ces difficultés.

. mettre officiellement à la tête de cette entreprise pour la Fe accepter du public savant.

« Depuis longtemps, lui écrivait-il, Schelling m'avait donné l'idée de réunir en vue d’une action commune les savants les mieux pensants, c'est-à-dire les plus pénétrants, et cette idée s'était précisée sous la forme d’un /nstitut critique?. »

Schiller, à son tour, était avisé du projet par une léttee de Fichte :

« Sans pouvoir proposer un plan arrêté, voici mes vues pour un Institut critique. I] faut absolument, me semble-t-il, et aussitôt que possible, exercer sur la science, pendant un certain temps, une stricte surveillance, .si l’on ne veut pas que le peu de bon grain qu’on ya semé soitentièrement détruit par l’abondante poussée des mauvaises herbes. Dans le domaine de la première des sciences, de la philosophie, qui devrait servir à débrouiller toutes les autres, on continue à débiter le vieux sermon, comme si jamais rien n’avait été produit contre lui, et on altère si bien le nouveau qu’il ne se ressemble absolument plus à lui-même. Heureusement on le fait avec tant de pleutrerie, qu'on s’effarouche et qu’on rentre dans sa coquille dès que quelqu'un dénonce sérieusement le mauvais ouvrage; mais on recommence dès que la surveillance paraît se relâcher. Je considère comme très possible qu’une critique sévère, poursuivie pendant deux ou trois ans, réduise au silence les bavards dans le domaine de la philosophie et fasse Pie nette pour les meilleurs. Or, si cela est possible, il faut le faire *. »

4. Fichte’s Léber II. Bd., Zweite Abth., III, 28, Fichte an Reinhold, Iena, den

Page 1