PROJET
2). Notre entreprise, si elle doit être quelque chose de bon, de sérieux et non du ravaudage, ne peut être et ne peut vouloir être rien d'autre qu’une histoire pragmatique contemporaine de la littérature et des beaux-arts. De cette idée seule découlent toutes les questions que nous avons à nous poser.
3). Notre travail se divise donc en deux parties principales. Il faut d’abord que nous rattachions notre histoire à un moment du temps — que nous en fixions d’une manière absolument déterminée, claire et lumineuse le point d’origine : — puis, par le moyen de cette histoire, suivre le temps.
4). En ce qui concerne le premier chef, nous devons : a) établir un concept déterminé de la science et de l’art en général, et de leur esprit,
; un concept des sciences particulières et de leur esprit; b) comparer à
* cette idée et mesurer à son aune l’époque où commence notre examen
critique (qui pourrait très bien être la fin du xvi* siècle) : donc montrer ce qui a élé fait jusqu'ici, ce qui manque encore, quelle voie il faut qu’à partir de maintenant suive l'esprit humain. À cette fin convient aussi une histoire de la critique publique jusqu'à l'époque choisie, avec indication des préjugés régnants les plus insensés qui ont une influence sur l’état de cette
critique. Les principes de notre propre critique résultent de cet examen même.
5). Notre seconde tâche découle naturellement de la première. Tout ce qui paraîtra sera, sous forme de classes et de rubriques, passé au crible scientifique en tenant compte des postulats sur lesquels nous nous serons mis d'accord, et cet examen lui conférera son rang.
6). Il résulte de ce que je viens de dire du concept pragmatique et mieux des règles les plus ordinaires de la classification et de la liaison de l’ensemble que des comptes rendus particuliers n'ont pas leur
place dans notre plan. Il faut que tout soit et demeure revue systé-
matique. La faculté de discourir à tort et à travers sur un livre particulier et, à ce sujet, d'apporter ses propres opinions et ses pressentiments pour lesquels, à l’heure qu'il est, on ne trouve pas de place convenable, personne d’entre nous ne la prendra en considération : car nous voulons précisément mettre fin au règne de l'impression et des simples fantaisies, et c’est pourquoi elles ne peuvent elles-mêmes pas figurer dans notre plan. Resterait seulement le point de vue mercantile. Mais, puisque nous renonçons (conformément à 1) à la considération secondaire de nous mesurer, sur leur propre terrain, avec les revues existantes qui sabotent la besogne, pour les expulser peut-être radicalement dans quelques années, la force de cette considération perdrait aussi de son poids. Le public s’habituera très vite à la forme moins ordinaire, mais vraiment beaucoup plus commode sous laquelle on lui présentera ce qui est vraiment bon.
1). L'histoire contemporaine va d’une foire aux livres à l’autre, elle est dans son dessein, bien entendu, complète, exhaustive. Par exemple, à la foire de Pâques 1802, paraît le compte rendu de la foire de Pâques 1801; à celle de la Saint-Michel, celui de la Saint-Michel précédente.
Il serait sans doute préférable que le compte rendu ne retardât que de six mois, et non pas d’un an tout entier sur les événements. Mais ce qui suit plus bas en montrera l'impossibilité.
8). Notre travail principal est pourtant toujours l’histoire du temps présent. Il faut donc que la première livraison, outre le ou les volumes d’introduction, contienne encore le compte rendu d’une foire tombant réellement à notre époque. Par exemple, à Pâques 1802, paraîtraient l'introduction et le compte. rendu de Pâques 1801, et ainsi de suite, chaque semestre, un volume.
9). A l’œuvre on connaît l’'ouvrier; non l'inverse. Mon opinion, sauf meilleur avis, serait que nous ne fissions pas d'annonces, que nous ne laissions rien transpirer oralement, mais que nous travaillions tout à fait en silence, et qu’une fois l’œuvre tout entière achevée nous nous présentions tout d'un coup, inopinément. L'effet serait alors tout autre.