Ibid., p
| Le passage de la pensée pure à la pensée appliquée est-il plus
heureux? En fait, il s’agit, pour Bardili, de tirer de la représen-
tation, comme forme, le contenu de la pensée, ce fameux plus de la pensée pure, cet objet représenté en elle, posé par elle, mais comme son opposé; et cette opération consiste essentiellement, à montrer que la pensée, en pensant la matière, la détruit, mais laisse subsister sa forme (la coexistence, la succession, fondement de la multiplicité et du changement) et peut s'unir à elle, précisément parce
que c’est déjà une forme, un certain mode d’unification. Or, dans
cette opération, d’ailleurs mystérieuse, et que Bardili admet plutôt qu'il ne la justifie, Fichte voit tout justement une tentative pour restaurer le fameux passage de l’idée à l'être, la pierre d’achoppement de tout dogmatisme. Et c'était cet assemblage incohérent que Reinhold entendait faire passer pour un « Idéalisme découvert par
de nouvelles voies et plus approfondit, »
Cependant ce système, affirmait Fichte, reposait sur la pure expérience, il se bornaït à apporter de simples données de la conscience, en tant que telles, et quelques fictions transcendantes. Le concept d’humain (quand Bardili parlait de pensée humaine) était un concept tout empirique. C’est encore l'expérience, et l'expérience seule, qui lui fournissait le fait de la représentation sous trois dimensions, de la succession et de la coexistence. C’est enfin de la seule expérience qu’il tirait la pensée pure et ses lois, quelque appel qu’il fit, absolument selon la manière de Reinhold, aux faits de conscience. Par contre, les deux pôles de son système : le quelque chose qui produit l'impulsion, et l'étre de la pensée pure, sont transcendants, hors de toute conscience. Également transcendante est sa pensée tout entière, car nulle part, tout au long de son livre, il ne s'aperçoit que c’est seulement sa pensée qui met sur pied son système ?. Et c'était cette philosophie pipée, ce dogmatisme bâtard, mêlé d’empirisme, qui, disait-on, ouvrait des aperçus nouveaux, à la Théorie de la Science en particulier, et constituait un progrès sur elles! Mais Fichte espérait avoir montré clairement qu’il était impossible de voir dans cet ouvrage un /déalisme transcendantal, et clairement aussi que ceux qui soutenaient une opinion de ce genre ne pouvaient en avoir jamais eu la moindre connaissance.
Bardili d’ailleurs n’avouait-il pas lui-même qu'il ne s'était jamais enquis d’une manière précise de ce qu'était l’{déalisme iranscendantal? I He savoir seulement par oui-dire qu il y était ques-
1. Fichte, S. W., IL. Bd., Recension von Bardilis Grundriss der ersten ie p. 494-495, — 2. Ibid., p. 192-406. — 3. Ibid., p. 500.
tion d’un certain Moi. D’après sa méthode, il ne pouvait manquer de déduire a priori, conformément au principe de contradiction, le contenu de ce système. De la sorte il trouvait sans doute que le « Moi n’était rien d'autre que ce qu'était tout objet, comme tel (extériorité, succession, coexistence), sauf ceci : l'impulsion qui, dans la pensée et par elle, est indélébilement attachée à la vie animale, est inhérente de manière indélébile aussi au Moi. Mais Bardili aurait pu savoir également par ouï-dire que le Moi a été défini un peu différemment par les fondateurs de ce système. « Pourtant 5 ne s’embarrassait pas pour si peu : il déclarait qu'il voyait bien ce qui ne plairait pas du tout à ces Messieurs dans le Moi qu'on aurait ainsi disséqué quand les viscères en seraient visibles à tous les regards, c'était la coexistence »; il décrétait que « c'était ainsi »; il en appelait à la preuve donnée par lui que tout objet implique nécessairement la coexistence. Et, comme Île Moi de l'/déalisme transcendantal était aussi, d’après lui, un objet, eomme il en avait donné l'assurance, donc, etc. Le Moi était un objet; or, il y avait contradiction à ce qu’un objet ne fût pas un objet; il serait donc contradictoire d’afärmer que le Moi n’est pas un objet. » Fichte admirait cette belle façon d’administrer une preuve :
« Ge Moi ainsi défiguré est pour Bardili le fondement de tout plus, nécessaire à la pensée appliquée, la deuxième unité à laquelle il est parvenu, croyant avoir atteint déjà dans l’A de la pensée pure l'unité première, et avoir été, c'est du moins ce qu'il dit, seul assez heureux pour l’atteindre. Voilà sans doute en quoi consistait le progrès dont parlaient les philosophes transcendantaux qui avaient foi en lui’. »
Dans l'espoir de les instruire, car il ne pouvait s’aviser A Bardili, Fichte leur rappelait que, s’ils avaient bien compris dans le sens transcendantal les premières pages de la Théorie de la Science, ils auraient su que la pensée la plus pure ne nous fait pas atteindre le fondement de toute conscience, que la pensée pure n’est pas du, tout au-dessus du Moi, que le Moi, c'est, si l’on: peut s'exprimer ainsi, l’Intelligere xkx° &toy4v dont la pensée, l'intuition, la volonté ne sont que des espèces subordonnées, qui n’ont pas en elles-mêmes d'existence absolue, mais qu'il faut déduire de l’Intelligere: Is auraient remarqué que Bardili ne réussit pas même: à saisir la pensée pure comme acte, mais seulement comme état, comme pur éire pensé. Ils auraient ri de bon cœur de voir Bardili
1. Fichte, S. W.,II. Bd., Recension von Bardilis Grundriss der ersten Logik, p. 500-501.
prétendre dépasser fe Moi, quand il reste bien au-dessous. Si seulement ils avaient saisi ce redoublement qui traverse toute notre conscience, ils ne l’auraient jamais perdu; ils ne se seraient jamais laissé tromper par la réflexion de Bardili, une réflexion qui ne vise qu'un aspect des choses, la réflexion sur la pure objectivité, d'où sort tout dogmatisme. Ils auraient su que le Moi ne peut être abandonné, circonscrit, restitué sous un autre nom, sans que se perde l’/déalisme transcendantal lui-même *.
Ainsi donc il fallait voir dans la Logique de Bardili tout autre chose qu'un Idéalisme transcendantal; d’ailleurs il suffisait de lire la dédicace de l'ouvrage, pour mettre hors de conteste qu’en écrivant son livre Bardili n'avait jamais eu l'intention de passer pour un continuateur de la Théorie de la Science*.
Lorsqu'il prit connaissance de ce compte rendu, Reinhold préparait, en collaboration avec Bardili et Jacobi que la Destination de l’homme avail exaspéré contre Fichte, la publication du fameux Journal anti-critique. Fichte, dès avant le mois de septembre 1809, avait eu connaissance « par la rumeur publique de cette nouvelle et singulière publication »; il avait adjuré Reinhold, « puisqu'une séparation philosophique était entre eux inévitable, de leur épargner au moins une rupture personnelle »; faisant appel à « sa loyauté », il le suppliait, avant de rien dire ou écrire, de relire une fois encore la Théorie de la Science, mais bien (la plume à la main, comme Fichte avait fait jadis pour la Philosophie élémentaire), et, s’il n’arri- Yait pas à la pénétrer dans l'exposition actuelle, encore obscure, d’attendre lexposition nouvelle qui devait en paraître à Pâques*. Vain appel à une amitié que rien ne soutenait plus. La lettre de Fichte — la dernière qu'il ait écrite à Reinhold — demeura sans réponse; ou plutôt la réponse parut sous forme d'envoi dans le premier numéro du nouveau Journal.
Ce Journal, publié au début de l’année 1804, avait pour titre : Contributions à une vue d'ensemble plus aisée sur l’état de la philosophie au commencement du XIX° siècle (Beyträge zur leichtern Uebersicht des Zustandes der Philosophie beym Anfange des 49te2 Jahrhunderts), et pour rédacteur en chef Reinhold.
Le premier numéro s’ouvrait par une préface où Reinhold expo-