‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 58 sur 107 · APE WAR · texte numérisé non relu

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effet, était une négation du savoir, considéré comme un pur jeu de

. l'esprit. Il considérait le savoir spéculatif en général, et en particu-

lier le système de Fichte, où 1l reconnaissait la forme la plus parfaite et la plus rigoureuse du savoir, comme un non-savoir. C'était donc

Jacobi le sceptique, Fichte, le « dogmatique opiniâtre ». À ce que

Jacobi croyait et disait sur la vérité, sur Dieu, sur la Raison, la. Raison véritable, — pas la Raison identifiée au Moi, — il parvenait par une source de connaissance absolument différente de celle que Fichte appelait le savoir philosophique. Il entendait par vérité quelque chose d’antérieur et d'extérieur au savoir, quelque chose qui précisément donne au savoir sa valéur. L’appeler dogmatique, au point de vue de la connaissance où il se plaçait, au lieu de se placer au point de vue que. Fichte nommait philosophique, c'était un péché impardonnable contre l'usage de la langue, mais ce n'était point certes un plus gras péché que le péché commis par Fichte et par son école en opposant son idéalisme au dogmatisme, alors que l'idéalisme ne s'oppose en général qu’au réalisme, le dogmalisme qu’au scepticisme. ;

Or, que Jacobi ne parlât point ou ne voulût point parler de l'être objectif, au sens dogmatique, cela allait de soi. L'être qu'il exigeait pour la réalité de la connaissance était aussi peu un être purement objectif, au sens du réalisme dogmatique, qu’un être purement sub-

-jectif, au sens de l’idéalisme vraiment dogmatique de Fichte : c'était

un être supérieur au sujet et à l'objet, c'était l’'Absolu qui ne peut se définir ni par la subjectivité, ni par l'objectivité, sans que cette définition même le détruise; qui n’est ni l'être auquel s’oppose l'acte, ni l'acte auquel s'oppose l’être, mais la source réelle de tout acte et de tout être”. : |

Cet être-là, Bardili l’atteignait aussi, et c'est celui auquel se tenait Reinhold, avec lui et avec Jacobi?.

1. C.-L. Reinhold, Beyträge.., Erstes Heft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte, p. 122-126. Dans une lettre du 28 novembre 1800, Jacobi remerciait en ces

. termes Reinhold de l’avoir ainsi défendu :

« J’ai reçu hier soir à 7 heures ta lettre à Fichte, je l’ai lue aussitôt d’un bout à l’autre avec le plus vif intérêt. Je ne peux te dépeindre la joie qu’elle m'a causée. Il en a été de même aujourd’hui en la relisant. Il faudra bien que Fichte, si éhonté qu’il puisse être, rougisse cette fois. Ce qui me concerne dans cette Lettre m'a parti-

- culièrement ravi, d'autant plus que j'y ai vu la preuve que tu m'as maintenant P q

pénétré entièrement et à fond. J'aurais seulement souhaité quelque sérénité

dans l’avant-propos : il me semble y voir transpirer un peu de mauvaise humeur qu’il prop à P P q

ne t'est pourtant pas permis d’éprouver et dont on ne retrouve d’ailleurs plus trace dans le reste de la Lettre. » (E. Reinhold, K.-L. Reinhold’'s Leben und litterarisches Wirken, nebst, einer Auswahl von Briefen, Iena, Frommann, 1825; Zweite Abth., Briefe, III, Jacobi, 13, Eutin, den 28. Novbr. 1800, p. 259-260.)

2. C.-L. Reinhold, Beyträge.., Erstes Heft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte, p. 126.

Mais, affirmait Fichte, Reinhold se ralliait maintenant à Bardili, et il le recommandait, uniquement parce qu'il croyait retrouver chez lui sa propre théorie. Si, par là, il s’imaginait discrédiler l’Esquisse d’une Logique première, il se trompait singulièrement. Fichte avait-il donc oublié ce qu'il disait de la Philosophie élémentaire dans la

préface de son. traité sur le Concept de la Théorie de la Science?

« À était alors intimement convaincu qu'après l'esprit génial de Kant le plus beau cadeau qui pût être fait à la philosophie, c'était l’esprit.systématique de Reinhold; il croyait savoir que sa Philosophie élémentaire conserverait loujours une place d'honneur dans les progrès ultérieurs que ferait nécessairement la philosophie, en quel-

ques mains qu’elle tombât'. » Reinhold avait été pour lui-même plus modeste que Fichte; le jour où, après une étude approfondie

et souvent pénible, il lui était apparu que la Théorie de la Science était plus conséquente que la Philosophie élémentaire, en dépit des efforts qu'il lui avait fallu pour sortir de son mode habituel de représentation, il n'avait pas hésité à s’en faire l’adepte?.

Il ne lui en avait pas moins coûté de peine, sinon de temps, pour s’arracher au mode de conception de l’/déalisme transcendantal, qui lui était devenu familier, et pour comprendre l’idée essentielle de

l'Esquisse de Bardili, l’idée de la pensée comme pensée. Avant de

l'avoir entièrement saisie, il avait cru qu'elle se bornaïit à réfuter la Critique kantienne et la Philosophie élémentaire, mais non pas la Théorie de la Science; loin d'y chercher une confirmation de la

Philosophie élémentaire, c'était même cette parenté supposée avec

l'idéalisme qui avait attiré Reinhold vers ce livres. De cette conviction que Berdili était, au fond, un idéaliste et que la philosophie spéculative ne pouvait être en général qu'un idéalisme,

la correspondance échangée entre Reinhold et Fichte faisait suffisamment foi. Il avait fallu les propres réponses et le démenti de

Bardili pour obliger Reinhold à renoncer enfin à l’idéalisme et à reconnaître une erreur dont il ne rougissait pas.

1. C.-L. Reïinhold, Beyträge…., Erstes Ileft, N. v. Sendschreioen an den Herrn ue Fichle, p. 127. — 2. Ibid., p. 127-128. — 3. Ib, p. 128.

4. Ibid., p. 130. La correspondance avec Bardili à laquelle Reinhold fait on ici a été publiée par lui en appendice à la Lettre à Fichte.

Dans une lettre du 3 février 1800, après avoir montré que la vérité peut être cherchée soit dans le général (comme chez Pythagore, Platon, les Stoïciens, Leibniz), soit dans le particulier (comme chez Leucippe, Démocrite, Épicure, les Français), soit dans l'union du particulier et du général, et c’est la solution du bon sens (Beyträge, Erstes Heft, N. vu, Beylage zum Sendschreiben an Fichte [Aus einem Briefe Bardilis vom 3. Febr. 1800], p. 155), Bardili déclarait que l’Idéalisme de Fichte, d'accord avec le sens commun sur les points capitaux, n’offrait un tel contraste avec lui que : 4° Parce qu’il restitue de nouveau, contre Kant, une valeur de vérité à l’universel tout en voulant le rattacher absolument à l’individualité la plus palpable, au Moi;

7 sa

Non, le système de Bardili ne se rattachait à aucun des systèmes antérieurs, à l'/déalisme transcendantal pas plus qu’à un autre, puisque, dans le principe de tous ceux qui ne partaient pas de la

2° Parce qu’il accomplit ce qui n’aurait élé possible à aucun Grec : commencer la philosophie par un fait, un fait sans sujet agissant, le fait-acte (Thathandlung), l'acte de l’acte, un fait sans être, la Science du principe devenant ainsi la chose la plus dénuée de fondement. Bardili ajoutait : « Je vous invite donc instamment à ne point établir de parallèle entre mon Esquisse et aucune des espèces d'’Idéalismes ‘connus Jusqu'ici, avec l’Idéalisme fichtéen moins qu'avec tout autre. Je suis et je reste un réaliste, au sens le plus strict du mot, quoique je ne doive jamais cesser de compter et d'estimer la tendance de Fichte pour un des produits géniaux de mon temps. (Ibid., p. 159.)

Reinhold avait répondu à Bardili :

« Je vois maintenant que tout parallèle entre votre philosophie et les philoséphies existant jusqu'ici doit forcément être écarté de mon compte rendu de votre Esquisse. J’hésitai longtemps à part moi si je devais commencer ce compte rendu par une revue du scepticisme, du dogmatisme, de l’empirisme, du rationalisme, du transcendantalisme, en entendant ce dernier d’après la Critique et d’après la Théorie de la Science, ou par une revue de la Logique actuelle, de ses insuffisances et de ses erreurs qui n'ont pas été relevées jusqu'ici. Je vois maintenant que ma connaissance de l’Esquisse ou plutôt du réalisme rationnel qui y est développé est, pour longtemps encore, trop hâtive pour pouvoir, en me plaçant à ce dernier point de vue, l’exposer de pair avec les philosophies antérieures, et l’exposer dans toute la brièveté qu’exige un compte rendu... » ({bid., p. 160.) | :

« Ce qui m’a le plus embarrassé, ce qui m’embarrasse encore en partie pour com- . prendre votre philosophie, c’est le concept, commun jusqu'ici aux philosophes et aux non-philosophes de notre temps, de la pensée comme pure réflexion et pure abstraction, et le point de vue de la réflexion mis à la mode par l’Idéalisme transcendantal et son activilé-connaissante et sa connaissance-agissante comme un simple regard en arrière, et le point de vue de l’abstraction comme un simple regard de côté; ce point de vue m'est devenu si familier que, pour en venir à la pensée proprement dite, que je crois avoir appris à connaître dans votre Esquisse, il m’a fallu me déshabituer peu à peu de l’ancienne et m’habiluer peu à peu à la nouvelle manière de penser... » (Jbid., p. 162.)

« J'avais pris l’habitude, depuis que j'ai adopté la Théorie de la Science, de considérer et de pratiquer la pensée spéculative comme un simple acte de relour sur soi, et, pour tout vous confesser, cher Bardili, je croyais avoir déjà trouvé le trait d'union entre l’Idéalisme transcendantal et le Réalisme rationnel, j'avais rendu Fichte attentif à ce que son Moipur ou son acte absolu de retour sur soi et votre pensée comme pensée (À comme A dans et par A) étaient essentiellement .un et identique au fond » (p. 162-163). Reinhold ajoute enfin qu’il a vivement recommandé à Fichte l’Esquisse, et 1l s’écrie : « Quel triomphe pour la bonne cause si, à travers toute la plénitude de la lettre chez lui et chez vous, il arrivait jusqu’à l'unité de l'esprit! » (p. 163-164). Dans un autre article du même fascicule des Beyträge, sous ce litre : Idées pour une Héautogonie ou histoire naturelle du Moi pur qu’on appelle Raison pure (Ideen zur Heautogonie oder natürlichen Geschichte der reinen Ichheit, genannt, reine, Vernunft), Reinhold s’efforçait d’abord de caractériser l'effort tenté par Fichte et par Schelling pour définir la Raison pure de Kant comme acte absolu de retour sur soi (das absolut in sich zurückgehende Thun); ce retour sur soi que l'esprit ne pouvait dépasser sans sortir de la Raison, Reinhold l’appelait le cercle magique. De ce cercle il était enfin sorti non sans peine, et il croyait avoir trouvé la clé du grand secret de l'identification du Moi pur et du moi philosophant, de la Raison pure et de la Raison des philosophes transcendantaux. (/bid., p. 141-143.) Ce retour sur soi avait pour origine la fausse opinion que la pensée, comme telle, est activité purement subjective et qu’elle ne peut fournir qu’une forme vide de connaissance. De là pour la philosophie la nécessité de s'emparer de l’Absolu, de l’acte inconditionné, par quelque chose de plus que la pensée, et de percevoir ce qui pourtant ne peut être que pensé et ne peut se manifester que par la pensée comme pensée, au moyen d’une conscience immédiate qui n’est pas une pensée, et d’en avoir l'intuition grâce au Moi et en lui, c’est-à-dire grâce à l’individualité. (Ibid., p. 144-145.) C’est, au fond,

pensée comme pensée, il découvrait une contradiction avec le sien. C’est le sens transcendantal, devenu chez Reinhold habituel dans une certaine mesure, qui, de son propre aveu, l'avait, un certain temps, seul empèché de découvrir que dans l’/déalisme transcendantal il ne pouvait absolument pas y avoir de pensée, que de ce qu’il appelle pensée il faisait vraiment un acte tout subjectif, par suite une non-pensée, qu’il était en contradiction absolue avec ce qu'on. pourrait appeler l’/déalisme rationnel, objectif (celui de Platon, de Leibniz, de Bardili)*. :

« Entièrement libre à vous de juger, déclarait Reinhold : à Fichte, si j'ai compris, et dans quelle mesure, votre /déalisme au temps où j en étais l’adepte et où je le défendais. Mais comment je le comprends maintenant et, avec lui, la Philosophie élémentaire et la Critique de Kant, vous ne le savez pas, et vous n'en pouvez absolument rien savoir. Si vous y tenez, la suite de ces feuilles vous le montrera. Peut-être n’ai-je commencé à vraiment comprendre l'déalisme transcendantal que le jour où j'y ai renoncé, le temps décidera entre nous. Ce que les deux critiques du Journal d’Erlangen disent de Bardili n’a absolument pas besoin de réfutation. Ce qu'ils disent, et la façon dont ils le disent, constitue une réfutation suffisante?. »

L’accusation d’avoir édifié l’Zdéalisme tran- DUR RÉPEQUE DE al on une réflexion d’ordr

FICHTE À REINHOLD. LE SR or ne

métaphysique, une réflexion de la pensée pure sur elle-même, mais sur une réflexion d’ordre psychologique, une réflexion du Moi sur soi-même, du Moi individuel, le seul qu'atteigne notre conscience; la vieille accusation d’être un égoïsme, un individualisme spéculatif, expression d’une personnalité débordante, rééditée contre l’auteur de la Théorie de la Science, non plus par un adversaire impénitent, mais par un ancien adepte, par Reinhoïld lui-même, ne pouvait rester sans réponse, car, au dire de Fichte, c'était une « méchante calomnie ».

leur Moi individuel que Fichte et Schelling se représentent sous la forme d’une intuition intellectuelle de l’Absolu. Ce Moi qui se construit lui-même, c’est leur propre Moi. (Ibid., p. 145-147.) À cette intuition, à cette identification de l'individu et de Absolu qui, en somme, est contradictoire et purement arbitraire, Reinhold oppose la pensée pure de Bardili, la pensée comme pensée, qui n’est pas pure subjectivité, mais à la fois sujet et objet. (Zbid., p. 152-154.) | |

1. G.-L. Reinhold, Beyträge., Erstes Helft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte. p. 131-132. — 2, Ibid., p. 7133.

3. Fichte, S. W., II. Bd., E. J.-G. Fichte's Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, p. sal.

RUPTURE AVEC REINHULD. 289

La réponse parut sous forme d’une Réplique à la Lettre du pro- {esseur Reinhold, contenue dans le premier fascicule des Contributions destinées à faciliter la vue d’ensemble de l’état de la philosophie au XIX® siècle. | | e nœud du débat, c'était pour Fichte la fameuse définition de la L d du débat, c'était p Fichte la f: définition de | pensée comme pensée. Que fallait-il donc entendre par là? Ceci sans doute : que, dans toute affirmation du particulier(et toute affirmation est nécessairement particulière), nous enveloppons l’absolue totalité comme telle. Savoir, c'est précisément concevoir le particulier sous la forme de l’universel. Cette appréhension de la totalité de l’Infini dans e singulier, Fichte l’appelle intuition intellectuelle, esprit (Ichheit) : l gulier, Fichte l'appelle intuit tellectuell prit (fchheit): elle n’est ni la subjectivité, ni l’objectivité, mais leur identité. D'autre part, il est très vrai, comme l’indiquent Reinhold et Bardili, que la pensée, comme pensée, c’est-à-dire la totalité absolue susceptible de se répéter à l'infini dans le particulier, n’est qu’une abstraction; que, dans la connaissance réelle, il s'y ajoute toujours quelque chose d’étranger; que nous ne connaissons jamais le triangle en général, tel qu’il est susceptible de se répéter à l'infini, mais tel ou tel triangle donné, et c’est à bon droit qu'ils appellent la connaissance réelle une pensée appliquée.

Fichte félicitait Reinhold de s'être, grâce à Bardili, élevé à la con-

naissance de cette universalité absolue qui n'est pas une simple généralisation du particulier, à ce fondement de toute évidence scientifique et de toute conviction, car l'absence de cette connaissance avait été le principal obstacle à l'expansion de lesprit du Kantisme et de la Théorie de la Science: si Fichte avait lieu de s'étonner que Reinhold n'eût pas su découvrir dans les premiers paragraphes de la Théorie de la Science cette répétition à l'infini qui est l’essence de la pensée et qu'il lui eût fallu le secours de Bardili?, du moins, il ne pouvait plus être surpris que la Théorie de la

1. Fichte, S. W., IL. Bd., E., J.-G. Fichte’s Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, p. 505-507. CRE

2. Fichte ajoutait un peu plus loin que, pour arriver à la claire conscience de cette répétition à l’infini, Reinhold n’aurait vraiment pas eu besoin d’avoir lu et d’avoir compris l’Esquisse de Bardili, car n’importe quelle connaissance suppose la conscience, au moins tacite, de cetté répétition : l'enfant qui aujourd’hui se remet à manger le pain qui apaisait hier sa faim n’en mangerait plus jamais, ne reconnaltrait jamais dans son pain d’aujourd’hui Le pain, si, dans son for intérieur, il n'avait pas identifié tout de suite, dans le pain d'hier, le pain qui peut se répéter à l'infini pour tout le passé et tout l'avenir, abstraction faite du temps, sans condition. ;

« Comment l’homme connaît-il cette répétition à l'infini, comment en vient-il à la poser, expressément, comme telle, et à ne pouvoir la poser autrement ? Qu'est-ce qu’il y a en nous qui nous fait embrasser d’un seul regard, non seulement la répétition à l'infini qui n’est elle-même qu’un attribut dérivé, mais l'infinité absolue

elle-même? Quel est ce coup d'œil? Si vous comprenez cette question, si vous vous la posez sérieusement, alors vous saurez en quoi consiste la Théorie de la Science » (p.515)

Science lui fût demeurée étrangère, alors qu'il croyait la posséder. Si Reinhold y voyait une psychologie, la faute en était précisément à l'insuffisance de sa pénétration, non à la Théorie de la Science. Et. quand il croyait s'être haussé à un mode supérieur de connaissance.. à une réflexion plus haute, ce qu’il dépassait, ce n'était point la Théorie de la Science, c'était son propre point de vue : il prétait tout. juste à la Théorie de la Science l’infirmité de son esprit, et il ne la comprenait pas autrement qu'un simple Nicolaïi!,

« Non, mon honorable ami, déclarait Fichte à Reinhold, ma Théorie de la Science n’est pas située là où vous le croyez. Elle se trouve dans une région qui, maintenant encore, alors qu'à vos yeux la lumière s’est faite sur la répétition à l'infini, vous demeure aussi cachée que celle-ci l'était pour vous, il n’y a pas tout à fait deux ans. Un esprit qui est capable de s’élever à celte répétition qui constitue le passage du champ de l’expérience au domaine de la science pure, peut sans doute s'élever jusqu’à la Théorie de la Science, puisqu'il a fait déjà, en réalité, le pas le plus considérable et le plus difficile. Et, si vous avez la vie et la santé, je ne renonce pas à cet espoir ?, »

Fichte concluait ainsi :

« Que vous n'ayez jamais compris ma Théorie de la Science à moi et qu’à l'heure actuelle vous ne la compreniez pas davantage, je crois l'avoir montré suffisamment. Au cas où vous ne devriez pas comprendre cet écrit lui-même et où certains autres ne devraient pas le comprendre, il suffira, je pense, de crier tout haut, comme je le fais, au public philosophique : ne croyez pas un mot de ce que dit de ma Théorie de la Science M. le professeur Reinhold de Kiel. Il peut bien se figurer qu’il la comprend à fond; mais je vous dis, moi, qu’il n'y comprend rien, et vous aurez, j'espère, assez de confiance en moi pour croire que je comprends mes propres paroles aussi bien qu’un autre *.

« Vous rappelez-vous encore qu'il fut un temps où vous considériez la Théorie de la Science exactement comme vous le faites aujourd’hui, où vous l'appeliez, comme aujourd’hui, la doctrine du Moi, où vous lui adressiez les mêmes sarcasmes? Par conséquent votre jugement actuel sur Ja Théorie de la Science n’est pas un jugement nouveau : c'est un ancien jugement rajeuni, et toutes les pensées pénétrantes, piquantes que votre premier numéro contient à son sujet ne sont que des réminiscences des années 1794 et 1795. Je ne cessais alors de vous

l. Fichte, S. W., IL. Bd., E., J.-G. Fichie'e Antwortsschreiben an Herr Prof. Reinhold,. p. 508-510. — 2. Joid., p. 5Al. — 3. Jbia., p. B24-325. |

dire que vous ne me compreniez absolument pas, j’essayais de me faire comprendre de mon mieux. Je vous entendais parier de la peine affreuse que vous vous donniez, du nombre de lectures que vous aviez faites; puis un jour je vous entendis me dire que vous m'aviez enfin compris, que vous aperceviez votre erreur d'autrefois en ce qui concernait la Théorie de la Science; bref que vous étiez maintenant convaincu. Pourquoi ne vous aurais-je pas cru? Je supposais naturellement que vous compreniez la Théorie de la Science telle que je la comprenais moi-même, et c'est ce que fait tout auteur auquel on dit : je vous comprends 1. es

« J'ai donc toujours cru que vous me compreniez, parce que le contraire ne m'était pas prouvé, mais je n'ai fait que le croire, je ne l'ai jamais su ?.... Quand le bruit a couru que vous passiez de ma philosophie à celle de Bardili, quand j'ai lu le livre de Bardili et vu ce qu'il pouvait donner, j'ai découvert alors clairement que, depuis ces longues années, vous ne m'aviez pas compris. Jusqu'où avait été le malentendu, je ne pouvais pas alors le savoir moi-même, je ne l'ai découvert que dans votre premier numéro, et avec un certain effroi. Aujourd’hui seulement, ce malentendu m'apparaît dans toute sa clarté, et vous voyez que je ne tarde pas une minute à protester.

« Vous n’attendez de moi, dites-vous dans votre préface, rien de moins que de m’entendre « répéter encore aux philosophes kantiens que vous manquez absolument de cette originalité qui appartient à un philosophe de profession ». J'ai toujours détesté ce jugement à votre égard, j'y ai toujours vu la preuve de l'incroyable grossiéreté, de l'immoralité de notre siècle ; 11 m'est agréable que le jour soit venu pour moi de le dire tout haut, sans risquer de me faire taxer de partialité. Se montrer disposé à reconnaître son erreur, à la confesser publiquement, une fois qu'on l'a reconnue, et passer à la vérité à laquelle on s’est rendu, c’est un fait qui devrait vraiment aller de soi; il est malheureux de vivre en un temps où l’accomplissement de ce devoir coûte un effort, où il faille s'attendre à en ètre blâmé. Ce préjugé de notre temps, vous l'avez bravé, vous avez toujours publiquement reconnu ce que vous considériez comme vrai, quoi qu'il en püt être de convictions antérieures que vous aviez aussi proclamées ouvertement avec la même énergie. Ceci mérite le respect de tout honnête homme, en quelque circonstance que s'applique la maxime, et qu'il s'agisse de passer de Kant à, Fichte ou de Fichte à

1. Fichte, S. W., Il. Bd., E., J.-G. Fichte's Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, p. 525-526. — 2. Ibid., p. 526. — 3. Ibid., p. 527.

292 nn: FICHTE A BERLIN.

Bardili. Soyez sûr que je vous offre ce témoignage de respect du fond de mon cœur‘.

« Et maintenant, mon honorable ami, ne prenez pas derechef cet écrit pour une offense, pour une preuve de ma présomption ou de tous les autres défauts, quels que soient leurs noms, que vous trouvez en moi. Tout revient à savoir si, dans la vraie Théorie de la Science. se trouve ce que vous annoncez comme une découverte nouvelle et si ce quelque chose s’y est trouvé depuis l’origine; si cette Théorie de la Science contient encore bien davantage et quelque chose de plus important, le temps en décidera lorsqu'elle aura été comprise, et j'espère que, vous aussi, vous suivrez alors le. temps. Sur ce, je vous tends la main en esprit ?. »

| : À l'heure même où Fichte écrivait cette De RTS RÉPONSE réplique dans laquelle la brutalité de la franchise n'excluait pas une estime sincère *, Reinhold, poursuivant dans le Nouveau Mercure allemand sa campagne anti-critique, prolait, dans le numéro de mars 1801, un article dirigé contre Fichte sous le titre : L’esprit de l'époque en tant qu’esprit de la philosophie (Der Geist des Zeitalters als Geist der Filosofie). | Jusqu’alors, déclarait-il, la philosophie avait toujours été plus ou moins atteinte de folie, suivant que le libre arbitre, c'est-à-dire, en somme, le bon plaisir, avait acquis plus ou moins d'influence sur la spéculation. Mais c'est seulement depuis quelques années que la folie était parvenue à s'emparer totalement de la spéculation et à se faire valoir comme « libre arbitre », spéculant sous les espèces et sous le nom de spontanéité absolue, de Raison pure, de philosophie transcendantale.

Or, le « bibre arbitre » spéculatif a, comme tout libre arbitre, pour mobile le plaisir et le déplaisir, le plaisir de l'indépendance et le déplaisir, très commun chez l’homme, de la dépendance #, Les philosophes transcendantaux ont beau décorer leur principe du nom de volonté pure et concevoir dans cette volonté pure l’acte pour l'acte, l'acte indépendant de tout mobile sensible (plaisir ou peine), |

4. Fichte, S. W., IT. Bd., E., J.-G. Fichte’s Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold” p. 528. — 2. Ibid., p. 534. :

3. Il avousit alors à Jean-Paul que « Reinhold était plus grand que jamais ». Voir E. Reinhold, K.-L. Reinholds Leben und litterarisches Wirken, nebst einer Auswahl von Briefen, Zweite Abth., 111, Jacobi, 15, Eutin, den 28. April 1801, p. 265.

4. Der neue Teulsche Merkur vom Jahre 1801. Herausgegeben von C.-M. Wieland. Erster Band, Weimar, 1801; 3. Siück, März 1801, II, Der Geist des Zeitalters als Geist der Filosofie. L'article daté du 21 janvier 1801, p. 170-171. |

RUPTURE AVEC REINHOLD. 293 - ils ne voient pas qu’en réalité leur mobile est encore un plaisir ou une peine, tout justement ce plaisir de l'indépendance et cette peine que cause la dépendance; que ce plaisir et cette peine sont la secrète vertu magique qui opère tous les miracles de la Raison pratique, du purisme de la morale critique.et de la théologie morale!

Fichte et Schelling ne se sont d'ailleurs pas contentés de Ja liberté de Kant, encore mystérieuse; leur liberté n’est plus simple ratio essendi, elle est aussi ratio cognoscendi vis-à-vis de tout ce qui est et.peut être, et non plus simplement de la loi morale?; elle est la liberté complète, totale, infinie, qui, sous le nom d'imagination créatrice, produit toute notre expérience, notre expérience externe comme notre expérience interne. Obligés de dépasser l'individu, le Moi, pour atteindre la liberté, et, au fond de leur cœur, affligés de le dépasser, ils opèrent ainsi ce miracle de le maintenir en s’en passant; ils élèvent l'individu au-dessus de lui-même; ils en font un Absolu, un Dieu, sans s’apercevoir que leur Dieu n’est alors que le succédané de la Raison pratique dans la conscience, l'ombre de leur subjectivité, le reflet de leur Moi.

Et ainsi tous ces noms ronflants de nécessité morale, d'autonomie, d'impératif catégorique, de volonté pure, de loi morale qui faisaient la fierté de la philosophie du temps ne sont, à vrai dire, ni rien de moins nj rien de plus que l’égoïsme dans son abîme insondable*.

Pascal déclare que les deux principaux péchés de notre âme sont l'orgueil qui nous détache de Dieu, la concupiscence qui nous tient attachés à la terre; les philosophes ont entretenu l’un de ces péchés; ils ont cherché, tantôt à chasser la concupiscence par l’orgueil, tantôt l’orgueil par la concupiscence. La philosophie transcendantale les a entretenus tous les deux : elle a caché derrière l’égoïsme totai, derrière le Moi pur, l’égoïsme actif — l’orgueil — et l’égoïsme passif — la concupiscencé. S'il est vrai que l'Épicuréisme, avec sa théorie du plaisir et de la douleur, fasse consister la santé mentale de: l’homme dans la domination de l'esprit par la nature, le Stoïcisme et ‘le Kantisme dans la domination de la nature et de l'esprit par la raison, la théorie du Moi pur la fait consister à ne laisser de valeur dans la nature qu’à la primauté du Moi et dans le Moi qu’à la pri- mauté de la nature: elle arrache ainsi l'homme à Dieu, en même temps qu’elle le fixe à la terre°. Ces deux péchés fondamentaux ne sont d’ailleurs que les divers symptômes d’un vice radical qui peut

1. Der neue Teutsche Merkur vom Jahre 1801, I. Bd., 3. Stück, März, II, Der Geist des Zeitalters als Geist der Filosofie, p. 176. — 2. Ibid., p. 177. — 3. Ibid., p. 178-180 et 184, 188. — 4. Ibid., p. 183-188. — 5. Ibid., p. 189-191.

s'appeler la domination du « libre arbitre », du bon plaisir — lamour de soi, ou mieux l'oubli de Dieu‘.

Le jour où Fichte eut connaissance de cet article, — c'était après la publication de cette réponse où il avait manifesté l'espoir que Reinhold ne continuerait pas sa « vilaine besogne », — il écrivit à Schelling :

« J'ai maintenant lu l’article du Mercure, etje le trouve encore bien plus imprudent que méchant. » N’était-il pas édifiant, en effet, de voir Reinhold confesser avec tant de repentir son propre oubli de Dieu et son propre égoïsme d’autrefois? Et Fichte ajoutait que l’article du Mercure augmentait encore le « scandale » de leur rupture.

Ainsi finit l’amitié la plus étroite que Fichte ait connue; pendant près de dix années Reinhold avait été le confident de ses plus secrètes pensées.

A. Der neue Teutsche Merkur vom Jahre 1801, I. Bd., 3. Stück, März, II, Der Geist des Zeilalters als Geist der Filosofie, p. 189.

2, Fichte’s Leben, II. Bâ., Zweite Abth., IV, 26, Fichte an Schelling, den 31. Mai 1801, p. 347. :

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