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sa philosophie n'était pas encore achevée !. » Conversation singuliè-
- rement importante : elle met en lumière le problème que soulevait,
à cette heure, l'orientation nouvelle de la Théorie de la Science, le problème des deux philosophies de Fichte; elle atteste en même temps que, de son vivant, Fichte y avait répondu : il désavouait l’interprétation que Schelling et Reinhold avaient donnée de sa doctrine, alors qu’ils étaient ses disciples. |
En admettant un Absolu en dehors du Moi réfléchissant, de la forme sous laquelle il s'exprime à notre conscience, Fichte croyait n'être infidèle ni à sa propre doctrine, ni à l'esprit de la Critique. Qu'on se souvienne de la distinction des deux Absolus, — telle qu'elle ressort de l’exposition des deux premiers principes dans la Théorie de la Science et de la seconde Zntroduction, —et on comprendra comment
Fichte estimait « achever » sa philosophie au moment précis où ses adversaires jugeaient que tout l’ « édifice s’en écroulait ». Quand on relevait, comme une contradiction, « l'entrée en scène d'un dualisme d'un autre genre », il avait beau jeu pour répondre. Ce dualisme témoignait précisément de sa fidélité à la Crilique : c'était celui qu'exigeait la constitution même de l'esprit humain, d’un esprit limité, celui qui s’exprimait par le formalisme et hors duquel il faudrait recourir au « saut mortel » du dogmatisme et de la transcendance. Ce saut, Fichte croyait l'avoir évité en transformant les termes du dualisme et du formalisme kantiens, en éliminant la Chose en soi, et en transportant à l'intérieur de l'esprit lui-même la dualité de la Chose et de l'Esprit, en distinguant entre sa forme et son fond, entre sa capacité de réflexion ou de détermination et son pouvoir de productivité infinie qu'aucune réflexion ne peut épuiser. Que d’ailleurs ce dualisme, nécessaire pour nous, puisqu'il constitue le cercle même dont l’esprit humain ne peut sortir, dût idéalement se réduire à un monisme, qu’ « en soi » l'Esprit füt un dans sa forme et dans son fond, c'est ce qu'attestait toute la dialectique fichtéenne. L'unité pure se présente à notre conscience comme son Idéal même.
Désormais nous verrons Fichte insister toujours davantage sur cet aspect de sa philosophie; nous assisterons à l'effort prodigieux qu’il va tenter pour réduire au monisme ce dualisme et le formalisme qui lui est inhérent. Par là s’atteste déjà le souci désormais prépondérant chez Fichte de défendre la Théorie de la Science contre l’accusation de laisser ChEREE le réel, d'être une philosophie DURE
1. E. Reinhold, K.-L. Reinhold’'s Leben und ltterarisshes Wirken, nebst einer nant von Briefen, Zweite Abth., Briefe, IT, Jacobi, 15, Eutin, den 28. April 1801, p. 265-266.
subjective. C’est l'annonce du grand débat qui va s'ouvrir entre Fichte et Schelling.
Voilà ce qui fait ici l'intérêt et l’importance de l'entretien que nous venons de relater. Les conséquences en apparaîtront bientôt, et de plus en plus on en pourra mesurer la portée.
Pour le moment, ce qu'il importe de retenir, c'est qu'après cette
conversation Jean-Paul modifia du tout au tout son opinion sur la philosophie de Fichte, qu’il conçut des remords d’avoir, dans sa Clavis, douté de la Théorie de la Science, et qu'il les confessa. Quand parurent, en effet, les premiers ouvrages où s’affirmait la position prise maintenant par Fichte, Jean-Paul reconnut son erreur . et fit amende honorable; il chercha et trouva l’occasion — à plusieurs reprises — d'exprimer son respect et son admiration pour notre philosophe”. :
Fichte oublia donc bien vite les petites blessures qu ‘avaient pu faire à son amour-propre les traits acérés de Jean-Paul.
Il n’accueillait pas avec la même sérénité d’autres attaques : son vieil ennemi Nicolaï, dont il avait longtemps dédaigné les injures, allait en faire l'expérience le jour où Fichte écrivit contre lui La vie et les opinions singulières de Frédéric Nicolaï.
Pour comprendre le sens de ce pamphlet, il faut remonter jusqu'aux origines du conflit.
Hate Le libraire F. Nicolaï avait été, avec Men-
: es Le ue delssohn et Abbt, le principal rédacteur des
. Leitres sur la littérature contemporaine
(Briefe die neueste Litteratur betreffend):
quand Lessing avait voulu fonder une Revue d’un esprit nouveau,
c'est lui qui avait même proposé cette forme épistolaire. Le jour où
Lessing parüt pour Breslau (à la fin de l’année 1760), Nicolaiï prit la direction du périodique.
Il avait ensuite édité successivement la Bibliothèque des Belles-
Lettres et des Arts Libéraux (1357-1767) (Bibliothek der schônen
1. O. Spazier, J.-P. Fr. Richter. Ein biographischer Commentar zu dessen Werke, IN. Bd., Fünfzehntes Kap., p. 131. Dans la ZLevana, puis dans un compte rendu des Discouré à la Nation allemande, enfin dans l’hommage qu’il lui rendit à l’annonce de sa mort : « O toi, valeureux champion de la libération allemande, toi, puissant Fichte, mort trop tôt d’un demi-siècle, tu as vu au moins l’aurore du grand affranchissement. Maintenant, à brave combattant de l’arrière-ban sur plus d’un champ de bataille, tu as ta récompense dans la paix éternelle, et tu tiens enfin là-haut dans ta main la vraie Clavis Fichtiana. » (Jean-Paul.) Sämmti. Werke, XXX, 19. Cité par E. Fichte dans Johann Gottlieb Fichte. Lichtstrahlen ‘aus seinen Werken und Briefen, p. je
LA
Wissenschaften und der freien Künste), puis la célèbre Bibliothèque allemande universelle (1165-1792 et 1793-1800 ; 1801-1806) (Allgemeine deutsche Bibliothek), dont il fut pendant plus de vingt ans l'unique directeur, distribuant lui-même et revoyant toute la copie. Il y acquit une espèce de gloire à se faire le défenseur de la « saine raison », jaugeant tous les ordres de connaissance, art, science, philosophie, religion, à l'aune du sens commun. Il était le représentant attitré de ce rationalisme ratiocinant et disputeur du xviu° siècle, trop ennemi de l'obscurité pour pouvoir comprendre les aspirations profondes. de l’âme, étranger aussi bien aux mystères de la religion qu'aux secrets de la métaphysique nouvelle, hostile à ces intuitions du cœur, à ces pressentiments de l'imagination que, par réaction contre les Lumières, le romantisme déjà se glorifiait de cultiver. Fr. Schlegel, le chef de la nouvelle École, avait eu la hardiesse de prétendre sauver de l’opprobre et d’arracher Lessing aux infimes de la Bibliothèque allemande universelle, qui avaient fait du grand homme le symbole de la platitude. Nicolaï en conçut un vif ressentiment, et il partit en guerre contre le romantisme, croyant poursuivre encore dans cette forme de l’art la lutte à mort qu’il avait entreprise contre le mysticisme : mysticisme de la religion orthodoxe ou mysticisme de la philosophie critique.
Contre l'orthodoxie religieuse il avait écrit de 1773 à 1776 son grand roman : La vie et les opinions de maître Sebaldus Nothanker (Leben und Meinungen des Herrn Magister Sebaldus Nothanker). Il écrivit successivement contre la philosophie critique, en dehors de nombreux articles et des allusions contenues dans ses récits de voyage, en 1794, son Histoire d’un gros homme (Geschichte eines dicken Mannes); en 1798, La Vie el les opinions de Sempronius Gundibert (Leben und Meinungen Sempronius Gundibert's); en 1799, Ma culture scientifique, ma connaissance de la philosophie critique, mes ouvrages qui la concernent et MM. Kant, J.-B. Erhard et Fichte (Ueber meine gelehrte Bildung, über meine Kenntniss der kritischen Philosophie und meine Schriften dieselbe betreffend, und über die Herrn Kant, J.-B. Erhard und Fichte).
Chose remarquable, dans sa polémique contre la philosophie critique, Nicolaï, visiblement, commença par ménager Kant, sans doute à cause de l'autorité dont jouissait l’illustre vieillard, peut-être aussi à cause de certaines complaisances qu'avait eues Kant pour la Bibliothèque allemande universelle, Mais il en fut tout autrement à l'égard des disciples de Kant, dont la jeunesse lui paraissait mériter moins de déférence et dont le crédit pouvait être ébranlé plus aisé-
ment. [l en voulait surtout à Fichte, le plus célèbre d’entre eux, celui dont se réclamaient les néo-mystiques de la littérature, les romantiques qui, à Berlin même où philosophait Mendelssohn, s’attaquaient à cette citadelle du rationalisme qu'était la Bibliothèque allemande universelle; il accusait Fichte d’avoir trahi l’esprit de la Critique — le positivisme qui affirmait la vérité de l’expérience et niait la possibilité d’une intuition du supra-sensible — en développant l’/déalisme transcendantal dans le sens d'un mysticisme, d’une philosophie de visionnaires. Il le traitait volontiers de « singe de Kant », de « tête à l'envers », de « marchand d'orviétan » coupable de faire endosser à Kant ses propres folies !.
| Dès lannéé où paraissait la Théorie de la
in ce Science, dès 1794, Nicolaï avait écrit son
GUNDIBERT. » Histoire d’un gros homme, le huitième des
gros hommes célèbres?; on pourrait se
demander s’il n’a pas déjà voulu y représenter le fils du tisserand de
Rammenau sous les traits et sous le nom caractéristique d’Anselme
Redlich (Anselme Loyal), enfant d’un artisan, du drapier Anñtoine Redlich.
Ce roman, où Nicolaï: ne cachait pas son intention d'attribuer à l’influence de la philosophie critique et de son verbalisme sur un caractère faible les mésaventures de son héros et la « banqueroute » de sa vie, n’était, de l’aveu de l’auteur, qu’une facétie assez bénigne. Autrement mordantes furent les attaques que, quatre ans plus tard, le même Nicolaï, dans un autre roman, porta, directement cette fois, contre la Théorie de la Science. Le titre : La vie et les opinions de Sempronius Gundibert, philosophe allemand. est déjà clair. L’introduction ne l’est pas moins. Rappelant que le monde est gouverné par la pensée, que, par conséquent, les philosophes — ceux qui pensent la pensée — sont les maîtres de l'univers, il s’en prend tout de suite à Fichte, « l'inspecteur général du genre humain“ », qui, dédaigneux de l’expérience, rêve de transformer le monde, les yeux fixés sur son idéal a priori, sur «la forme pure du Droit et du Moi moral 5 ».
À ceux de ses lecteurs qui sont désireux de connaître la différence
1. Fr. Nicolaï, Ueber meine gelehrte Bildung, über meine Kenntniss der kritischen Philo- Sophie und meine Schriften dieselbe betreffend und über die Herren Kant, J.-B. Erhard und Fichte, Berlin und Stettin, 1799, p. 103.
2. Fr. Nicolai, Geschichte eines dicken Mannes, worin àrey Heurathen und drey Korben nebst viel Liebe, 2 Bde, Berlin und Stettin, bey Friedrich Nicolai, 1794.