‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 70 sur 107 · Ibid., 8 6, IV, p. 287 et suiv · texte numérisé non relu

Ibid., 8 6, IV, p. 287 et suiv

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monde, suivant les trois degrés correspondant aux trois formes du passage de la différenciation à l’indifférenciation?. Enfin l’opposition se retrouvait encore entre le monde organique, où les produits productifs eux-mêmes réalisent, à travers leur détermination nécessaire, autant qu'il est possible, l’infinité de l’activité créatrice, et le . monde inorganique, où ils sont dépourvus de ce pouvoir, opposition irréductible celle-là, et dont la solution, pour conserver à la nature l'unité foncière nécessaire à son existence même, ne peut se trouver que dans une distinction de degré ou de puissance : la nature inor-. ganique étant un produit du premier degré, la nature organique un produit du second degré*.

Cependant, en face de cette philosophie de Ia nature, Schelling se voyait dans l'obligation d’édifier une philosophie de l'esprit. La nature, en effet, n'a pas seulement une existence qui se suffit à elle-même, une existence en soi et à soi, elle existe comme l'objet de notre connaissance, elle existe pour notre pensée; or, l’explication dynamique et finaliste de la nature a beau attester l’existence d’une action spirituelle, elle ne pourra jamais fournir la raison du fait qu’elle existe pour une conscience étrangère à elle-même.

Cette philosophie de l'esprit, Schelling l’exposera un an plus tard dans le Système de l’Idéalisme transcendantal (System des transcendentalen Idealismus). |

Le Système de l’Idéalisme transcendantal Vip s Nr débute par une théorie de la connaissance, L'IDÉALISME TRANSCEN- Ne rois. | qui emprunte ses principaux linéaments à la Théorie de la Science de Fichte: c'est le développement des actes suivant lesquels le Moi s'affirme et se réalise. Cependant elle est originale à plus d’un égard. D'abord elle ne détermine pas le Moi en tant que principe absolu du savoir, comme Fichte l'avait fait. Fichte atteignait encore le Moi pur à la façon critique, en fonction de notre pensée, de notre raison finie: il y voyait sans doute le principe qui l'explique et la justifie, mais enfin ce principe n'était pas donné d'emblée, il était l’Idéal de la conscience. L' Absolu n'était pas conçu par Fichte sous la catégorie de lêtre, mais sous celle du devoir être; l'intuition intellectuelle, organe du Moi absolu, ne s’isolait que par, abstraction et par analyse de l’intuition sensible, organe du Moi empirique. Schelling, au contraire, {. Schelling, S. W., II. Bd., Einleitung zu dem Entwurf eines Systems der Naturphilosophie, oder über den Begriff der spekulativen Physik und die innere Organisation eines

Sysiems dieser Wissenschaft, 1799, 8 6, IV, p. 308 et suiv., et Erster Entwurf, p. 251 et suiv. — 2. Ibid., Einleitung, $ 6, IV. Bd., p. 315 et suiv. — 3. Ibid., À, B, C, p. 306-323.

æntre de plain- -pied dans l’Absolu; il saisit le Moi directement dans ane intuition intellectuelle : il renonte en définitive au point de

vue critique !. :

Sa théorie de la connaissance se différencie profondément par ailleurs encore de celle de Fichte. Le dessein de Fichte, dans la Théorie de la Science, avait été d'établir la phénoménalité de la Nature, afin qu'aucune existence ne füt posée en face de l’esprit et ne vint le limiter. Montrer comment, grâce au mécanisme de l'imagination créatrice, le développement même de l'esprit engendre l'apparence d’un monde réel, éomment ce monde donné à la conscience n'est qu’une condition de la limitation du Moi, voilà tout l'essentiel de la doctrine fichtéenne de la éonnaissance. Sans doute, suivant Schelling, à travers la succession de ses « époques » (c'est-à-dire des actes qui progressivement la déterminent en l’élevant de la sen-

sation primitive à l'intuition productive, de l'intuition productive à

la réflexion, de Ha4 réflexion à la volonté absolue ?). l'intelligence explique tes données élémentaires dé la nature : elle construit d'abord la matière comme magnétisme, comme électricité, comme procès chimique (et ce sont les trois degÿés du procès dynamique de Ia nature *), puis l’objet sensible avec l’espace, le temps, la causalité ‘: enfin Ia nature organisée et ses trois « dimensions » (sensibilité, irritabilité, penchant plastique), avec la substantialité et la réciprocité5. Mais Schelling établit ensuite, contre Fichte, que cette construction a priori ou plutôt cette reconstruction de là natüre n'exclut en rien l'existence d’une nature autonome, indépendante de notre conscience, d’une nature qui n’est pas un pur phénomène: il voit

dans le développement dé cette nature le fondement et l'épreuve

de la véracité de notre connaissance, bref une expérience a priori qui: s’impose à notre intelligence. Il n'y à d’ailleurs pas pour céla deux mondes séparés, celui de l'esprit et celui des choses; il n’y a qu'un seul et même univers que l'on peut considérer sous un double aspect : dans l’œuvre de la production inconsciente de Factivité spirituelle, il est nature; dans la réflexion de- cette activité sur ellemême, il est esprit.

{. Sechelling, S. W., ILE. Bd., System des transcendentalen Idealismus, 1800, p. 350-977, pert. p. 373-376. = 2. Ibid., p. 395-527. — 3. Ibid., p: 427-454. — 4. Ibid., p. 462-466. — 5. Ibid... p. 467-477 et 491-506. — 6. Ibid., p: 527-531.

Dans le Système de l’Idéalisme transcendantal B. PREMIÈRES OBEG- Ge Sehelling — bien que ce fût le nom même TIONS DE FICHTE. 3 8 q sophie — l’auteur de la Théorie de la Science pouvait difficilement reconnaître l’image de sa propre doctrine. Schelling ne commettait-il pas précisément la confusion que Fichte avait dénoncée entre le domainé de la vie et celui de la spéculation?

Fichte n'avait pas d’ailleurs attendu jusqu’à cette année 1801 pour

s'apercevoir que Schelling n’interprétait pas exactement comme lui la Théorie de la Science.

Dès le printemps de 1800, ne disait-il pas à Gries, faisant allusion à la courte période où 1l lui avait été donné d’avoir Schelling pour collègue à [éna : « Quelle belle chose ç’eût été pour moi de pouvoir encore collaborer ainsi avec Schelling! Notre exposition est assurément différente, mais notre esprit est un; si la marche que je suis est plus systématique, la sienne est quelque chose de plus génial, » |

Puis, quand il reçut les premiers écrits de Schelling concernant la

Philosophie de la Nature, il insista davantage et tint à marquer « certaines divergences de points de vue »; à tout autre qu'à Schel-

ling, dont il connaissait le don vraiment Fe de pénétration, il aurait ouvertement donné tort ?.

D'après l’exposition de Schelling, l'existence de la subjectivité dans la Nature signifiait, au fond, que l’imagination attribuait à son produit, l’objet, quelque chose de correspondant à l'autonomie, à

lautodétermination. Mais alors le Moi ne pouvait vraiment pas. trouver son explication dans cela même qu’il expliquait; Fichtene

1. Aus dem Leben v. Johann Diederich Gries, 1855, p. 23; cité par F. Medicus : Fichte’s Leben, Leipzig, Verlag von Felix Meiner, 1914, p. 107.

2. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Schelling, s. d., p. 320. Cette divergence n’était d’ailleurs pas un secret pour ceux qui fréquentaient les deux philosophes. Steffens, qui les voyait l’un et l’autre, le savait, et l’a dit dans ses Mémoires. Citons le passage : « Fichte et Schelling avaient bien saisi leur différence, mais ils ne l’avaient pas encore déclarée. Ils ne se voyaient d’ailleurs pas fréquemment, et Fichte, quoiqu'il lui fût permis de croire que Schelling, au point de vue spéculatif, partait d’un point de vue de la conscience analogue au sien, ne pouvait cependant se trouver aucunement satisfait de la Philosophie de la Nature de Schelling; eïle devait nécessairement répugner à celui qui construisait a priori l'air et la lumière, qui y voyait non des réalités ayant en elle-mêmes leur signification, mais des formes d’existence ne pouvant être tolérées qu’à titre de postulats,

d'exigences de la conscience, des faits destinés à permettre aux différents Moi . (Ichheiten) de se voir et de s'entendre. Il y avait assurément là, dès l’origine, le. germe caché d’une différence, voire d’une scission et son inimitié. » (Steffens, Was.

ich erlebte, IV. Bd., p. 123.)

sous lequel Fichte désignait sa propre philo-

je

pouvait soupçonner Schelling d’une pareille erreur. Par contre, Fichte . connaissait bien la raison de ces divergences : c'était l’impossibilité où il s'était trouvé lui-même jusqu'ici d'établir son système du monde intelligible.

La Théorie de la Science formait un cercle, celui du Moi comme

intelligence finie — du sujet-objet — à l’intérieur duquel se produi-

sait la conscience — et la déduction du monde. Ce cercle avait sa

limite originelle dans un « sentiment matériel »; la philosophie

n'avait pas le droit de le franchir, la question de l'explication

nouménale de cette limitation demeurant entière. C'était toute une

autre face de la philosophie. De ce point de vue, l'intelligence finie, comme esprit, était le degré plus bas de lintelligible, en tant que noumène : la même intelligence, comme nature, la puissance la plus haute de l’intelligible, en tant que nature. Fichte ajoutait : « Si vous

avez fait du subjectif dans la nature l'intelligible, — qui ne aeute se

déduire de l'intelligence finie — vous avez tout à fait raison”. »

Et, dans une lettre postérieure où il accusait réception à Scher ling de sa Philosophie transcendantale dont il jugeait l'exposition « géniale » ?, il insistait :

« Je ne suis pas encore d'accord avec vous, écrivait-il, quant à votre opposition entre la philosophie transcendantale et la philosophie de la nature. Tout me paraît reposer sur une confusion entre l’activité idéale et l’activité réelle. Pour moi la Chose ne s'ajoute pas à la conscience, ni la conscience à la Chose, toutes deux sontimmédiatement unies dans le Moi, l'idéal-réel, le réel-idéal. La Chose apparaît, dans la philosophie transcendantale, comme trouvée, et trouvée toute faite et tout entière, non d’après ses propres lois, mais d'après les lois immanentes de l'intelligence. La science qui ne se donne la nature pour objet que par une pure abstraction, doit nécessairement poser

la nature comme un Absolu, el faire que la nature se construise

elle-même, par une fiction semblable à celle que la philosophie transcendantale emploie pour faire que la conscience se construise elle-même. »

En signalant à Schelling ces divergences, à l'heure même oùils préparaient tous deux la fondation d’un nouveau Journal critique,

1. Fichte’s Leben, LI. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Scheiling, p. 321.

2. Ibid., IV, 20, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800, p. 324. Cette lettre ne fut pas envoyée sans doute sous cette forme à Schelling, car elle ne figure pas dans la correspondance de Schelling, et d’autre part la phrase sur les divergences figure exactement dans les mêmes termes dans une lettre du 27 décembre; néanmoins les objections qu’elle contient durent être faites par Fichte à Schelling ailleurs, car Schelling y répond dans sa lettre du 19 novembre.

3. Ibid., IV, 20, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800, p. 324-325.

Fichte ne pensait, à aucun degré, qu’elles pussent être un obstacle à une entreprise commune, peut-être, comme le dit Steffens, parce que Fichte, uniquement placé alors sur le terrain de la moralité et du droit, n'avait pas de point de contact avec Schelling, et qu’il pouvait un moment cheminer avec lui sans entrer en conflit ?. : De son côté, Schelling avait sans doute à cœur de tirer au clair les points soulevés dans les lettres de Fichte et sur lesquels il leur fallait se mettre d'accord avant qu'il pût s'associer avec lui*, points si importants pour l'Idéalisme tel qu’il le comprenait et l'avait toujours compris. Il ne pensait pas cependant que cette divergence dût empêcher leur collaboration, convaincu qu'elle se résoudrait en un <omplet accord *, 1l essayait de montrer par quel chemin. L'opposition qu'il avait établie, qu'il maintenaït entre la philosophie transcendantale et la philosophie de la nature (disait-il dans sa réponse à Fichte) avait pour fondement quelque chose de supérieur à la distinction entre l’activité idéale et l’activité réelle, toutes deux posées dans un Moi un et identique par Schelling comme par Fichte. €e Moi idéal-réel, en tant qu’objectif seulement, n'était lui-même, en effet, rien d’autre que la nature dont le Moi de l'intuition intellectuelle, la conscience de soi, constituait la plus haute puissance. Schelling ajoutait qu'il mettait d'abord tout à fait à part la Théorie de la Science; elle se suffisait à elle-même; il n’y avait rien à y. changer. Mais la Théorie de la Science n'était pas encore la philosophie, elle n’avait rien à voir avec la réalité, sa marche était purement logique. Elle était la preuve formelle (par opposition à matérielle) de l'Idéalisme, la science xàr’2o/#v. Ce que Schelling, lui, appelait la philosophie était la preuve matérielle de l’Idéalisme. Et, Si Fichte venait à répliquer que la Théorie de la Science était la philosophie et, inversement, que ces deux concepts s’épuisaient réciproquement, Schelling répondait : « Admettons que vous appeliez philosaphie la Théorte de la Science, et permettez-moi d'appeler Physique (au sens des Grecs) ce que jusqu'ici j’appelais philosophie théorique, Éthique (toujours dans le même sens) ce que jusqu'ici j'appelais philosophie pratique. Ce que j'appelle philosophie de la nature est alors, précisément comme je l’affirmais, une science entièrement distincte de la Théorie de la Science. La Philosophie de la Nature ne peut jamais être opposée à la Théorie de la Science, mais bien à

1. Fichte's Leben, IE. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fiche en Schelling, p. 320, et 22, . Berlin, den 27. Dec. t800, p. 332.

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