LÉ
que, depuis quelque temps, il les avait à peu près abandonnées, Fichte demandait à Schelling la permission de lui parler à cœur ouvert! :
« L'assertion que vous avez jadis émise, dans le Journal philo-
sophique, concernant deux philosophies, l’une idéaliste et l’autre réaliste, qui, vraies toutes deux, pourraient coexister, je l’ai tout de suite doucement contredite, parce que je la considérais comme fausse, et elle avait fait naître en moi le soupçon que vous n’aviez jamais com-. pris à fond la Théorie de la Science; mais à cela vous ajoutiez tant de choses claires, profondes, vraies, que j'espérais vous voir réparer à temps ces insuffisances. Plus tard, vous m'avez communiqué vos vues sur la philosophie de la nature. J’y reconnus l’ancienne erreur, mais j’espérais qu’en élaborant cette science même vous retrouveriez le droit chemin. Puis m'est parvenue votre assertion qu'il était possible de déduire l'intelligence à partir de la nature. Vous dire ce que j'aurais sans aucun doute dit à tout autre, vous rappeler le cercle vicieux qui consiste à déduire de l'intelligence lanature,etinversement de la nature l'intelligence, croire possible qu'un homme tel que vous eût laissé passer sans la voir pareille chose, je ne pouvais y songer ?. | |
«Enfin j'ai reçu votre Système de Philosophie et la lettre qui l’accompagnait. Vous dites dans l’Zntroduction quelque chose de contestable sur mon idéalisme, et, dans votre lettre, vous parlez d’un point de vue habituel de l’idéalisme; il est bien possible que ce soit le point de vue habituel, mais, si vous pensez que c’est aussi le mien, vous. montrez par là que vous continuez à ne pas comprendre mon système. Je n'ai point votre précédente lettre sous les yeux; cependant, si mes souvenirs sont exacts, vous y disiez que je reconnais que certaines questions n’ont pas encore été résolues au moyen des principes dont j'ai usé jusqu’à présent. Je proteste contre ce prétendu aveu. Il ne manque absolument rien à la Théorie de la Science en fait de principes; mais il lui manque d'être achevée. La synthèse suprême, en effet, la synthèse du monde spirituel, n’est pas encore effectuée. Quand je me disposais à le faire, on s’est mis justement à crier à l’athéisme. * »
Après avoir déclaré que demander « si la Théorie de la Science prenait le savoir dans le sens subjectif ou dans le sens objectif, si elle était un idéalisme ou un réalisme » était une question qui ne se posait pas, ces distinctions n ayant de signification que pour et par
4. .Fichle's Leben, XI. Bd., Zweite Abth., IV, 26, Fichte an Séhelling, den 31. Mai 1804, p. 340. — 2. Ibid., p. 341. Li Ibid., p. ‘841-342.
la Théorie de la Science même, Fichte reprochait à Schelling de partir d'un Étre (la raison, telle qu’il la concevait, en effet, sous forme d’objet, n'était pas autre chose), au lieu de partir d’un Acte, acte de la vision spirituelle. Il essayait de montrer dans toute conscience individuelle la synthèse de cet acte qui est la forme de notre connaissance avec le donné (dans le temps), la forme étant la raison idéale de la matière, la matière, la raison réelle de la forme, I! laissait entrevoir en dernier lieu comment il concevait la possibilité d'un monde d'’esprits distincts et pourtant un monde organisé en système, comme aussi d’un fondement de leur séparation, réel tout en étant inconcevable, enfin d’un lien idéal de l’ensemble (Dieu). C'était la synthèse suprême. Ce fondement, impénétrable à notre raison finie, pouvait bien sans doute être qualifié par elle d’Être absolu, d’Être pur, mais il n’était pas en soi ce qu'il était pour elle : en soi il était agilité, pénétration, lumière pure *.
1. Fichle’s Leben, 11. Bd., Zweite Abth., IV, 26, Fichte an Schelling, den 31. Mai 1801, p. 342-343.
2. Ibid., p. 344-345. Deux manuscrits publiés dans le troisième volume des œuvres posthumes de Fichte, outre cette lettre, consignent encore les observations que les derniers écrits de Schelling avaient suggérées à Fichte. L’un, très court, est intitulé : Remarques provoquées par la lecture de l’'Idéalisme transcendantal de Schelling {Bemerkungen bei der Lektüre von Schellings transcendentalem [dealismus), l’autre, un peu moins sommaire, à comme suscription : Pour l'exposition du Système de
l’Identité de Schelling (Zur Darstellung von Schelling’s Identitätssysteme).
Dans le premier, Fichte remarquait que la division adoptée par Schelling de la philosophie en deux sciences fondamentales : la philosophie de la nature et la philosophie transcendantale, reposait sur une confusion, car, disait-il, « cette nature, comme objet, il faut bien que tu la penses; et elle n’existe pour ioi qu’en tant que tu la penses », elle fait donc partie du système de l'intelligence. (Fichte, N. W., III. Bd., p. 368.)
. De méine, c'était une erreur de prétendre, comme le voulait Schelling, faire sortir de l'être, de la nature, la conscience, le savoir, ct, quand Schelling déclarait que le savoir est une espèce d’être, Fichte répliquait que l’être n’existe que par rapport à un savoir (/bid., p. 369). Jamais d’ailleurs, de l’être ou de la nature, qui est une ‘pure et simple donnée, une existence toute objective, on ne pourra faire sortir le fait du retour sur soi, de la réflexion qui caractérise l’existence spirituelle, le Moi.
Le second de ces écrits : Pour l'exposition du Système de l'Identité de Schelling, est une analyse, faite la plume à la main, des 51 premiers paragraphes de l’ouvrage. Chemin faisant, au cours de cette analyse, des remarques critiques commentent pas à pas l'exposition. Citons-en quelques-unes des plus essentielles. D'abord ectte
remarque capitale qui accompagne la définition donnée par Schelling de la Raison. « Cette explication ou définition réelle pose et fixe l’objet comme quelque chose de tout fait. Je ne vois pas comment on pourra passer de là à l’idée voisine et aux idées plus ‘lointaines. On ne peut que recommencer à poser, avec un départ nouveau, quelque chose de nouveau et d’aussi fermé. Le point d’origine ne peut être que ce qu'il y a de plus indéterminé, de plus imparfait, parce qu’autrement nous n’aurions aucune raison de le dépasser et de le déterminer d’une manière plus précise par notre pensée ultérieure.
« Maisil est encore pis de ne pas voir que la Raison une et absolue, hors de laquelle rien ne doit exister, ne peut être l'indifférence du subjectif et de l’objectif sans être en même temps et dans la même essence indivisible la différence entre les deux... » « Et cette faute est grave .de conséquences, puisque sur cette confusion repose toute la déduction. Enfin celte définition fait de la Raison quelque chose d’entièrement
L'attaque était directe, Schelling riposta. Il se « contenta de relever quelques malentendus et quelques préjugés, dans lesquels, à en juger par sa lettre, Fichte était encore ancré ».
L'essentiel du débat entre Fichte et Schelling revenait, en somme, à une divergence dans la manière de concevoir l’Absolu. Schelling y voyait un Être, l'Être en qui la distinction du réel et de l’idéal n’existe plus, parce qu'il est supérieur aux oppositions, qu’il est indifférence absolue et unité pure; dans cet Être Fichte ne voyait, | lui, qu’activité absolue, qu'agilité pure, sans s’apercevoir, au dire de Schelling, qu’absolue activité et absolu repos (ou Être), c'esttout un et qu’on ne peut en faire un prédicat de l’Absolu véritable. |
déterminé et de fermé, c’est-à-dire de mort. L'auteur peut bien répéter tant qu’il voudra sa proposition, il ne trouvera jamais le moyen, en restant conséquent, de sortir d’elle et d’en venir à des déterminations ultérieures. » (Fichte, N. W., III. Bd., Zur Darstellung von Schelling’s Identitätssysteme, p. 371-372.)
Autre remarque, à propos du paragraphe 9. En confondant la Raison avec l’identité « l’auteur a voulu implicitement insinuer cette autre proposition : l’être (qui appartient à l'identité) constitue un élément de l’essence de la Raison absolue; mais aucune preuve ne peut être donnée de cette proposition, et il n’est possible d'affirmer de quoi que ce soit que son essence (son concept) implique déjà l’être » (Ibid., p. 375- 376).
Enfin, à propos de l’eflort tenté par Schelling (paragraphes 12 à 35) pour passer de l’Identité pure du principe absolu, posé comme donné, au changement, au devenir, à la multiplicité, grâce à l’existence d’une différenciation quantitative conciliable avec l’unité qualitative, Fichte déclare que l’explication est arbitraire. Schelling n’avait pas le droit de passer déductivement de l’unité qualitative à la différenciation quantitative, il était obligé, ou bien d'admettre comme un fait brut
et sans explication l'existence du fini, ou d’établir sa non-existence.
« Schelling veut ici introduire le devenir, et il considère alors les choses particulières sous un double aspect. Il se demande comment elles existent au point de vue de l’absolue totalité. Elles y sont conçues, donc détruites en tant que particulières : la totalité absolue ne peut disparaître, ni être détruite dans aucune de ses parties. Mais il n’y a pas encore là de déduction du principe de la finitude, du devenir et de l’écoulement éternel; il y en a bien plutôt la négation. En partant de l’absolue totalité, il n’y a pas d’être particulier, d’être fini. Au lieu de poursuivre tout droit sa déduction, soit en tirant le fini de l’absolue totalité, soit en montrant qu’il n'existe pas, Schelling l’admet comme un fait et le laisse subsister comme tel. La démons- ‘tration prend ici à Spinoza son syllogisme bien connu : tout ce qui est, est éternel, car il existe dans l’absolue identité; or, en fait, il y a un devenir, c’est-à-dire une naissance et une mort, il y a le particulier; donc le devenir est éternel; il y a une. série sans fin de choses finies extérieures les unes aux autres. Que cette forme de raïisonnement soit absolument contraire à la spéculation et insuffisante, c’est une question qu’on ne se pose même pas. S'il ne peut déduire la détermination de la finitude il faut en rester à la thèse des Éléates : il n’y a pas de choses finies. » (Ibid., p. 384-385.)
Et, pour terminer ces citations, à propos du paragraphe 44, le jugement suivant sur le rapport de la doctrine de Schelling avec la Théorie de la Science :
« Ce rapport est décisif et clair, le Sujet-Objet est précisément pour lui la forme du Moi; donc tout est dans la forme du Moi, tandis que la Théorie de la Science fait de la Nature seule l’objectivité pure. Il croit avoir prouvé que la forme de l’existence en général — Moi; qu’en dehors d’elle rien ne peut avoir de réalité. Est-ce qu'ici déjà on ne pourrait pas montrer l’obscurité et la confusion? Au commencement, et comme principe absolu des choses, non pas une conscience distincte, mais un instinct, une raison aveugle. Et la raison réelle, arrivant à la possession de soi et se réfléchissant en partant de la Raison inconsciente. Est-ce qu’on ne pourrait pas lui montrer cette contradiction sous toutes les formes? » (1bid., p. 387.)
Le PHILOSOPHIE DE LA NATURE CONTRE THÉORIE DE LA SCIENCE. 357
Fichte, dans sa lettre, parlait bien d’une synthèse suprême où apparaissait, quoique inconcevable, un fondement tout à la fois réel, à savoir de la séparation des êtres particuliers, et idéal, à savoir de leur unité; 1l se rapprochait donc de la conception de Schelling; il s'élevait à cet être qui n’est ni réalité ni existence, qui dépasse l'opposition du réel et de l'idéal et en est l’absolue Identité. Mais, si
c'était réellement la synthèse suprême, elle était l’'Absolu, l’Inconditionné dont il fallait partir.
Au fond, en posant cette dernière synthèse, Fichte sortait de la subjectivité du Moi; son procédé était analogue à celui de Kant partant de la loi ral pour postuler l’existence de Dieu. Cependant de quel droit alors critiquer ceux qui, parcourant le chemin inverse, partent de cette synthèse suprême et déclarent le principe de la Théorie de la Science un principe simplement provisoire, faisant de la philosophie de Fichte comme de celle de Kant une simple propédeutique ?
Schelling ’ajoutait : « Ce qui est présentement votre synthèse suprême était pour le moins étranger à vos expositions antérieures; car, d'après elles, l’ordre moral du monde (sans aucun doute ce que vous appelez maintenant la séparation réelle des êtres particuliers et l'union idéale de l’ensemble) était Dieu même; actuellement, si j'y e vois clair, ce n’est plus le cas, et cela change considérablement tout l’essentiel de votre philosophie !. »
Passant ensuite au second point de leur désaccord, la conception de la nature, Schelling déclarait qu’il n’y pouvait rien, si on donnait au concept de la philosophie de la nature le sens que lui attribuaient les chimistes et les apothicaires; cependant Fichte, qui avait à son service contre Schelling de tout autres armes, se faisait vraiment la partie trop belle en ne daignant le réfuter que d’après un pareil concept. Et Schelling s’étonnait de voir Fichte se faire de la philosophie de Ia nature une idée si arbitraire, quand il avouait lui-même que ce côté du système lui échappait encore entièrement.
Fichte s'imaginait que son système avait annihilé la nature, quand la plupart du temps il ne la dépassait pas.
« La véritable annihilation de la nature, au sensoù vous l’entendez, déclarait Schelling, ne peut consister à ne lui laisser de réalité qu’au sens idéal, mais à identifier d'une manière absolue le fini à l’Infini, c’est-à-dire à n’admettre rien hors de l'Éternel et à ne laisser subsister le fini pas plus au sens réel (vulgaire) qu’au sens idéal. La
1. Fichtes Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 27, Schelling an Fichte, Tena, den 3. Oct. 1801, p. 349- 351. > :
petite région de la conscience où tombe forcément pour vous la nature, d’après le concept que vous en avez, je la connais assez bien. Elle n’a pour vous absolument aucune signification spéculative ; elle n’a qu’une signification téléologique. Mais êtes-vous vraiment d'avis, par exemple, que la lumièré n'existe qu'afin que les êtres raisonnables, quand ils parlent ensemble, puissent aussi se voir, ou l’air afin que, quand ils s'entendent, ils puissent aussi se parler? » |
Après avoir déclaré n'être point l'adversaire de Fichte, bien que, selon toute vraisemblance, Fichte fût devenu le sien, après avoir ajouté « qu'il ne considérait pas comme faux le système de Fichte, car il était une partie nécessaire et intégrante du sien ? », Schelling concluait ainsi : « Votre désir de ne pas ébruiter nos divergences doit-il avoir ce sens que je me borne à attendre qu’il vous convienne de l’ébruiter, et que jusque-là je vous permette, dans les annonces de-la nouvelle Théorie de la Science, de me réserver des louanges comme à un collaborateur plein de distinction, tout en insinuant au public, d’une manière discrète et adroite (Nicolaï et les rédacteurs de la Bibliothèque allemande universelle s’en aperçoivent), que je ne vous comprends pas?
Que ma philosophie soit autre que la vôtre, je le considère comme un mal sans grande importance..., et, à la rigueur, je puis encore le supporter. Mais être accusé d’avoir voulu exposer la vôtre et de n’y avoir pas même réussi, cela, mon cher Fichte, c’est vraïment un peu fort... Si donc vous ne voulez pas d’une déclaration formelle de nos divergences, ne me témoignez pas au moins, comme vous l'avez déjà fait dans votre dernier avertissement, la faveur que je ne mérite absolument pas de me donner pour votre collaborateur; car cette prétention que vous affichez, devant le public, tombe juste à un moment où vous pouviez suffisamment savoir que. je ne poursuis pas le même but que vous.
« Tranquille sur l'issue des événements, sûr de ma cause, je laisse’ provisoirement volontiers à chacun le soin de découvrir le caractère de nos rapports; pourtant je ne puis vraiment pas enlever à chacun ses bons yeux ou chercher à les lui fermer.
« Ainsi vient de paraître, ces jours derniers, le livre d'un excellent esprit qui a pouf titre Différence entre le système de Fichte et celui de Schelling (Differenz des Fichteschen und Schellingschen Systems); je n’y ai aucune PÈe mais je n'ai pu en aucune manière empecher sa publication. à
4. Fichte’s Leben, 11. Bd., Zweite Abth., IV, 27, Schelling an Fichte, [ena, den 3. Oct. 1801, p. 354-355. — 2. Ibid., p. 352. — 3. Ibid., p. 356. Ce livre était signé de
L’excellent esprit dont parlait Schelling s’appelait Hegel. Fichte sentit l'amertume de cette lettre; il y répondit tout aussitôt sans acrimonie, sinon sans tristesse et sans fermeté, protestant « que les
Hegel. Après avoir déterminé le sens du problème philosophique et exposé de quelle manière Fichte l’avait résolu, Hegel indiquait, dans une comparaison entre le principe de la philosophie de Schelling et celui de la philosophie de Fichte, les lacunes de la Théorie de la Science et la manière dont la Philosophie de la Nature les avait comblées.
Fichte, dans la Théorie de la Science, avait eu l’idée de ce que devait être le principe de la philosophie, l’Absolu — ce principe qu'il reprochait à Kant de n'avoir jemais formulé explicitement. Il en avait fait à juste titre l'identité du sujet et de l’objet, le Sujet-Objet. Malheureusement cette identité du sujet et de l’objet était restée dans son système une pure Idée, elle n’avait jamais été donnée comme réelle. Fichte, en effet, demeuré au point de vue du savoir de la conscience, de la réflexion dont le lieu est la division du sujet et de l’objet, n’avait d’abord pu poser cette identité comme objet d'immédiate connaissance, de science; il en avait fait un Idéal inaccessible, un pur devoir-être, un Infini à réaliser. Il n’affirmait ainsi la réalité de l’Idéal ou de l’Absolu qu’à titre de croyance, comme l’objet d’une certitude pratique. Entre l’objet et le sujet, la science de la réflexion établissait un véritable hiatus, une opposition irréductible; il fallait un décret de la Raison pratique pour postuler leur identité, et l’œuvre de la moralité consistait justement à réunir ce que la réflexion avait disjoint, l’objet er le sujet, le réel et l’idéal.
D'autre part, précisément parce que Fichte se plaçait au point de vue de la réflexion, du sujet connaissant, il avait été conduit à concevoir le rapport d'identité entre le sujet et l’objet, non comme use identification véritable des deux termes, comme une réciprocité, mais bien comme une subordination de l’un à l’autre, comme une réduction de l’un à l’autre, de l’objet au sujet, de la nature à l’esprit, la nature m’ayant, au fond, d’autre réalité que celle d’être une condition de la réalisation de J’esprit. De là le double vice de la philosophie de Fichte : en premier lieu elle laisse échapper le réel, — la réalité de l’Absolu comme ia réalité de la Nature, — elle est un pur système de concepts, une philosophie idéelle, formelle; en second lieu elle supprime l'objet, elle ignore la nature; aboutissement logique du kantisme, elle est la transformation du dogmatisme de l'être en un dogmatisme de la pensée, de la métaphysique de l'objectivité en la métaphysique de la subjectivité.
C’est ce double vice de la philosophie de Fichte que la philosophie de Schelling a entendu réformer. Elle est d’abord effectivement une Philosophie de l'Identité : l'identité n’est plus pour elle une tâche, un but, c’est vraiment le point de départ, c'est le lieu de toute la philosophie, et cette identité n’est pas la suppression d’un des termes du couple objet-sujet en faveur de l’autre, c’est expressément la réduction de l’un à l'autre, du sujet à l’objet aussi bien que de l’objet au sujet, c’est l’indifférence des deux termes dans l’Absolu. En second lieu, là philosophie de Schelling, . par cela même qu’elle part, non du savoir réflexif et de l’opposition du sujet à l’objet, mais de l’Absolu, de l'indifférence du sujet et de l’objet, permet la constitution d’une philosophie non plus seulement formelle, mais réelle, qui tient compte de l’objet autant que du sujet, qui ne fait plus de l'objet une pure construction de la réflexion, — l'opposé du sujet, — une abstraction comme le sujet même qu’elle s'oppose; abstraction à laquelle il faut ensuite, dans l’action, restituer une espèce de réalité pour que l'esprit, son opposé, puisse se réaliser. Et cette philosophie peut être tout à la fois une philosophie de l'intelligence, du savoir, et une philosophie de la matière, de la nature.
La philosophie, précisément parce qu’elle part de l’Absolu conçu comme identite réelle du sujet et &e l’objet, peut constituer tout à la fois le double système des réflexions du savoir et des déterminations de l'être, chaque série ayant sa réalité propre, indépendante de l’autre, maïs parallèle à l’autre et correspondant à l’autre, toutes deux étant des expressions différentes de l’Identité première de l’Absolu. Dès lors il n’y a plus entre la nature et l’esprit comme une différence de dignité; la nature est esprit, comme par ailleurs l’esprit est nature. Le dynamisme téléologique dont Kant avait fait un simple point de vue du jugement réfléchissant devient le point de vue même de la réalité. Et Schelling restitue ainsi à la Nature les titres
déclarations de Schelling à son égard et au sujet de ses opinions reposaient sur la méconnaissance et sur la dépréciation de son point de vue’. » Il commença par mettre en évidence lé point capital ee débat.
« Les points de divergence entre nous, lui écrivait-il, je puis vous les montrer en peu de mots. Je dis, prétendez-vous, que l’Absolu (sur lequel et sur la détermination duquel je suis entièrement d'accord avec vous, et dont je possède depuis longtemps l'intuition) existe sous la forme de la différence quantitative. Mais qui affirme cela? Vous, et j'ai trouvé faux votre système justement pour cela, j'ai justement pour cela écarté son exposition — aucune déduction, aucune exposition ne peuvent rendre exact ce qui n'est pas valable dans le principe. C'est aussi précisément ce que fait Spinoza et, en général, tout dogmatisme, et c’en est le œo&rov Veëdos. L'Absolu ne serait pas l’'Absolu, s’il existait sous une forme quelle qu'elle fût. D'où vient maintenant la forme, j'entends la quantité sous laquelle je demeure d'accord avec vous qu'il se manifeste? Où réside, à proprement parler, cette forme? En d’autres termes, comment l'unité devient-elle d'abord un infini, puis une totalité du divers? Telle est la question que la spéculation, menée à son terme, doit résoudre et que vous devez nécessairement ignorer, puisque vous trouvez, vous, déjà cette forme dans l’Absolu et en même temps que lui. -
« L'idéalisme de la Théorie de la Science et de la Criique de Kant se trouve précisément dans cette région que, par votre nouveau système, vous vous êtes fermée et dont on peut dire maintenant seulement avec certitude qu’elle vous a toujours été inconnue; il n'est nullement dans les bas-fonds où vous le placez.
« Si vous vouliez bien avoir la bonté de réfléchir sur ce Hola qui ne peut vous échapper, de réfléchir en même temps sur la raison qui vous a fait passer à côté sans l’apercevoir, vous’ auriez bientôt fait de connaître le véritable Idéalisme et de voir comment vous continuez à me mal comprendre ?. »
Fichte ajoutait : « Votre lettre contient encore une deuxième partie à laquelle il m'est pénible de toucher. D’où vient donc que vous ne puissiez vous exprimer sans être blessant?
«.… Peut-être, pour expliquer ma répugnance à proclamer publique-
que Fichte lui avait déniés. (G.-W.-F.Hegel, Werke, hgg. von D.-C.-L. Michelet, Berlin, 1832, Verlag von Duncker und Humblot, I. Bd., Differenz des Fichteschen und Schelling-
schen Systems, Vergleichung des Schellingschen Princips der Philosophie mit dem
Fichteschen, p. 250-272.) 1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 28, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. oct. 1801, p. 357. — 2. Ibid. , P. 397-358.
PHILOSOPHIE DE LA NATURE CONTRE THÉORIE DE LA SCIENCE. 361 ment notre divergence, est-il possible d'imaginer d’autres raisons que celle que vous me prêtez, de vouloir attendre qu'il me convienne de la proclamer. J'espérais que vous vous raviseriez, et, je vous l’avoue, je l’espère encore; j'espérais qu'’ainsi le scandale et le désordre que produirait, sans aucun doute, un conflit public entre nous, serait “évité, et qu'un esprit aussi éminent que le vôtre pourrait être conservé à ce que je considère comme la bonne cause... En ce qui me concerne personnellement, je suis bien décidé à ne faire absolument aucune mention de vous jusqu’au jour où nos divergences seront: levées, si elles peuvent l'être, ou bien jusqu’à ce qu’une attaque de vous m'y force. En ce cas, bien entendu, je suivrai la ligne de conduite conforme à mon respect pour votre talent et à nos anciennes relations d'amitié :.
« Je désirerais vivement poursuivre ma correspondance avec vous, à une condition pourtant, c'est que vous vous absteniez d’attaques personnelles. Vous ne voudrez pas que la vue de votre écriture et de votre cachet, qui, autrefois, me faisait plaisir, doive maintenant me nr des choses amères et m'obliger à me disputer avec vous ?. | |
Et, se la lettre LL. he dernière qu'il lui ait écrite, Fichte renouvelle ses déclarations :
« Tant que cela me sera possible sans compromettre mes principes, vous avez et vous aurez toujours en moi l'ami le plus ardent, le plus dévoué. S'il vous arrive encore, au mépris complet de tout ce que nous sommes l’un pour l'autre, de me traiter en adversaire, comme vous l’avez déjà fait deux fois, je vous plaindrai et j’attendrai tran- quillement que vous reveniez à vous-même.
« Ce ne seraient pas, en réalité, nos divergences scientifiques qui pourraient creuser entre nous un abîme, ce pourraient être seulement des injures: pour moi, je n’en ai encore jamais proférées, et je vous demande de vous en abstenir dans l'avenir; j'ai le ferme espoir que vous vous en abstiendrez#. »
On verra comment Fichte tint parole. Il cessa désormais de parler de Schelling. Quand il rompit ce silence, le jour où, publiquement accusé de plagiat par son ancien disciple, il eut à défendre son honneur contre une accusation imméritée, la brouille entre les deux philo- sophes était, en réalité, déjà consommée et ouvertement annoncéepar l'apparition du Journal critique de Philosophie (1° janvier 1802), où Schelling avait pour collaborateur, non plus Fichte, mais Hegel.
1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 28, Fichte an Schelling, Berlin, den 15.
Oct. 1801, p. 359. — 2. Ibid., p. 359-360. — 3. Ibid., 29, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Jan. 1802, p. 363.
Cependant, dans l'intimité, Fichte ne se croyait pas tenu à la même réserve; depuis qu'avait paru le livre de Hegel, il protestait, près de ses amis, contre la prétention que Schelling émettait de compléter fa Théorie de la Science. C’est ainsi qu'il écrivait au professeur Schad, en lui annonçant l'apparition de son prochain ouvrage :
« J'espère que ma nouvelle Exposition (qui doit paraître à Pâques)
montrera le vide absolu des allégations de M. le professeur Schel-
ling, quand il prétend avoir compléié un système qu'il n’a jamais compris. Il est bien. possible que sa Philosophie de la Nature ne puisse passe construire sur ma métaphysique, puisqu'il paraît viser à y annihiler entièrement le phénomène. Et que dire de son nouveau Spinozisme (un Spinozisme clarifié!) dans lequel, fort heureusement, il fait subsister l’Absolu sous la forme quantitative, comme le fait d’ailleurs aussi Spinoza et comme le fait tout dogmatisme. Celui qui connaît si peu la véritable origine de tout ce qui est concept de quantité et, par là, de toute diversité peut-il avoir jamais su ce qu'est l’Idéalisme critique? Assurément Schelling ne l’a jamais su. Il montre clairement maintenant qu’il a cru que la Théorie de la Science dédui-
sait la Chose du savoir de la Chose, qu’il a réellement entendu dans
ce sens son propre Idéalisme, que, par conséquent, il a tout juste
compris la Théorie de la Science aussi bien que Fr. Nicolaï. » Fichte
terminait ainsi sa lettre : « Je pense que ma nouvelle Exposition
mettra fin à ces préjugés. Elle montrera qu'il faut placer à la base
l’'Absolu (auquel, précisément parce qu’il est l’Absolu, on ne peut ajouter aucun attribut, ni celui du savoir, ni celui de l'être, pas davantage celui de l'indifférence du savoir et de l'être), que cet Absolu se manifeste en soi comme Raison, se quantifie, se divise en Savoir et en être; sous cette forme seulement il en arrive à une identité du savoir et de l'être qui se diversifie à l'infini. C’est seulement ainsi que
peut se maintenir l’év xai x&v, mais non comme chez Spinoza où il perd
l'êv, quand il en vient au r&v, et le n&, quand il a l’év. Seule la Raison possède l'infinité, parce qu'elle ne peut jamais saisir l’Absolu; et seul l’Absolu, qui jamais n'entre dans la Raison, sinon en tant que formaliter, est l'Unité, l’unité qui demeure toujours qualitative seulement, qui n’est jamais quantitative !. »
4. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., 1V, 31, Fichte an Prof. Schad, den 29. Dec. 1801, p. 370-371. Caroline Schiegel, en parlant de cette lettre, la traitait de « manifeste »; elle déclarait que Schad en avait entretenu toute une soirée ses familiers, des dames notamment; elle ajoutait, nor sans malice : « Suivant son habitude, Fichte
affirme que Schelling ne le comprend pas, mais, contre son habitude, il dit encore après qu’au fond Schelling et lui sont d’accord (Caroline, Briefe, éd., G. Waitz, Verlag
von S. Hirzel, Leipzig, 1871, II. Bd., 269, An A.-W. Schlegel, Iena, Montag den