LA
- l'homme, le divin: ils se représentent Dieu à l’image d'un prince de la terre.
Le maçon, lui, doit faire le bien et éviter le mal par pur sentiment du devoir, ou tout au moins par sentiment de l’honneur, quand bien . même il ne saurait rien de Dieu et de la religion, quand bien même il n'y croirait pas; il doit le faire, non pas même en tant que maçon,
mais en tant qu'homme.
Il s'agit donc de tout autre chose que de rites et de grades: il s’agit d'inspirer à l'homme le sentiment religieux, de résoudre ainsi la contradiction même d'où est né le besoin religieux, la contradiction entre la soumission au devoir et le cours aveugle des choses. Ce sentiment, qui extirpera pour: toujours de son cœur le doute, naît de la conviction de l'existence d’un ordre supra-sensible, d’un ordre intelligible, ou le devoir a ses justes conséquences. Dès lors la religion n’est plus pour l’homme une fin de son action, quelque chose d'extérieur et d’étranger à lui, une chose à atteindre, elle est bien plutôt le ressort intime de toute sa conduite l'esprit qui, à son insu, l'anime tout entier. Elle est l'œil qu'il ne voit pas sans doute, mais par lequel il voit tout ce qu'il voitt.
Passons au second point de vue, le point de vue civil. Quel sera sous ce rapport l'esprit maçonnique? L'esprit maçonnique, c’est celui qui cherche à tout ce qui est terrestre son sens éternel, qui, dans le phénomène, voit une expression de l'idéal. Alors pour le véritable maçon toutes les lois, toutes les ordonnances de l'État n'ont de sens n1 de valeur que dans leur relation à l’ensemble du genre humain. Cela ne veut pas dire que l’homme ainsi formé doive nécessairement devenir un cosmopolite froid et lâche; cela signifie simplement que, dans son cœur, le patriotisme et le cosmo- . politisme sont inséparablement unis. L'amour de la patrie est son acte, le sens cosmopolite sa pénsée. L'amour de la patrie, c’est le phénomène ; le sens cosmopolite, c’est l'esprit qui anime ce phénomène, C'est ce qu'il y a d'immuable dans ce qui se voit.
Le cosmopolitisme qui exclut le patriotisme est insensé. Le tout n'existe que par les parties, l'humanité est constituée par les différentes nationalités; cela, le maçon le sait, et c’est pourquoi son cosmopolitisme se traduit par l’action la plus efficace possible à la place même où il est né.
Quelque défectueuses que puissent être et lui apparaître les lois de sa cité, il leur obéit comme si elles exprimaient le verdict
1. Maurerische Klassiker. 1. Fichte, Briefe an Constant, II. Bd., zehnter und elfter Brief, p. 89-98 et 98-106.
même de la Raison pure; car il sait que des lois et une Constitution défectueuses sont préférables à l’absence de lois et de Constitution, et que des lois imparfaites sont une préparation à des lois meilleures, qu'enfin personne n’a le droit de les modifier ou de les détruire sans le consentement de tous. Il n'y a qu'un cas, un seul, où l’on comprend qu'il refuse d’obéir aux ordres que l'État lui donne, dût-il lui en coûter la vie; c’est celui où ces ordres seraient directement et indiscutablement contraires au droit. Or, cela, il le fera non pas en sa qualité propre de maçon, mais Mec: en sa qualité d'homme intègre‘.
Reste le troisième point : la subordination de la nature dépourvue de raison à la volonté raisonnable, la domination de l'être raisonnable sur le mécanisme mort. Que peut ici l'esprit maçonnique? Reconnaître et enseigner que tout ce qui est de la nature est du même ordre, ne comportant aucune différence de dignité; que la seule dignité, à l'égard de toutes les branches de l’activité humaine qui ressortissent à la nature, réside dans l'attitude de l'homme visà-vis de son métier, dans la conscience avec laquelle il l’exerce, dans sa probité professionnelle. Il n'y a ni petite ni grande position, pour le maçon; il n’y a qu'une chose d’appréciable : la loyauté dont il fait preuve. Le travail mécanique le plus infime égale à ce point de vue le travail spirituel le plus haut, car l'un comme l’autre contribuent à étendre la domination de la Raïson. Le paysan ou
l'artisan qui, par devoir, accomplit sa tâche avec un zèle et une attention véritables exerce, au point de vue de la Raison, une fonction supérieure à celle du savant ou du philosophe incapables de remplir, comme il faut, la leur ?.
Si la fonction de la Maçonnerie est bien celle qui est indiquée : substituer à la culture spécialisée et étroite qui est nécessairement celle de la société en général, une culture universelle et vraiment humaine, le besoin auquel répond la Maçonnerie a toujours existé; il est infiniment probable que, de tout temps, à côté et en dehors de la société proprement dite, de la société publique, il a existé des sociétés étroites, des sociétés fermées et secrètes, qui sé sont proposé de remplir la même mission que la Maçonnerie en vue du perfectionnement général, et d’avoir la même influence. N'est-ce pas une action de ce genre, par exemple, que Pythagore et son association exercèérent en Grèce? Et, dès les origines de la civilisation, ne trouve-t-on pas chez les différents peuples des mythes, des mystères,
{. Maurerische Klassiker. I. Fichte, Briefe an Constant, II. Bd., zwôlfter Brief, P- 108-113. — 2. Ibid., p. 113-114. — 3. Jbid., dreizehnter Brief, p. 115-110.
qui généralement attestent l'existence très vraisemblable de ces sociétés secrètes, dirigées par des prêtres? De même que dans l’histoire proprement dite, celle qui raconte le développement des sociétés connues, il existe un progrès continu et une chaîne ininterrompue, de même il est infiniment vraisemblable qu'à côté de cette histoire officielle de la civilisation, il existe une chaîne continue de la culture secrète, une chaîne qui remonte à l'antiquité la plus reculée et dont les derniers anneaux se forment de nos jours; il est infiniment probable que les mystères de l'Orient ont ainsi pénétré le Christianisme et se sont transmis jusqu'à nous.
Mais comment la tradition de ces doctrines a-t-elle pu se perpétuer jusqu à nos jours? Ce n'est point par des livres. Le caractère secret des associations où était donnée cette culture, elle-même plus ou moins divine et mystérieuse, leur interdisait tout autre enseignement qu'un enseignement oral. Les mystères, à l’origine au moins, se prêtaient mal à une mise en forme des idées par écrit. D'ailleurs un enseignement livresque et didactique, un enseignement tout de discussion et de raisonnement, n'eût pas du tout convenu aux personnes auxquelles s'adressaient ces associations; il fallait leur apporter la doctrine sous forme de récit, la connaissance sous forme de révélation; il fallait leur dire : les choses sont ainsi, parce qu’elles
. sont ainsi, nous le savons, et quiconque deviendra notre égal le
saura. Il n’y avait pas à les discuter. Il fallait les accepter ou les rejeter; il fallait ou être initié ou rester incrédule.
: « Je sais très bien, ajoutait Fichte, tous les inconvénients de la transmission orale et toute la difficulté qu'on éprouve à élever la série des termes d’une pareille tradition jusqu'à la hauteur d’une vérité démontrable, mais je sais aussi que la simple réflexion, sans érudition historique, permet de trouver des moyens de remédier à ces inconvénients et d’alléger ces difficultés, bref, qu'il existe certainement une preuve de l'exactitude de cette transmission orale. La donner nous entraînerait trop loin. Ce qu'on peut dire seulement, c'est que, comme bien souvent les membres de ces sociétés secrètes ont été aussi des personnages de marque dans l’histoire officielle, il est à présumer que l’histoire officielle pourrait bien souvent aussi s'expliquer par l’histoire secrète. Et, si l'on demande enfin ce qui fait la valeur et la justification de cet enseignement oral, il faut répondre que c’est sans doute parce qu'il enferme les trésors de la sagesse humaine depuis les temps les plus reculés; c'est justement
1. Maurerische Klassiker. 1. Fichte, Briefe an Constant, IL. Bd., vierzehnter Brief, p. 119-121.
L2 Le | FICHTE A BERLIN.
cette sagesse des nations dont la Franc-Maçonnerie est l’héritière, et elle en conserve le dépôt sacré pour le transmettre aux générations futures !. » |
On ne saurait s'y tromper; la doctrine que Fichte avait exposée ainsi, les 13 et 17 avril 1809, aux membres du Grand-Orient, comme Ja véritable clé des mystères de la Franc-Maçonnerie, c'était son propre système. Il ne serait pas difficile (et le travail a été faït d’ailleurs par le baron de Reïtzenstein dans le volume des Classiques de la Maçonnerie où il reproduit les Lettres à Constant, volume auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur) de rapprocher du texte de ces discours de nombreux passages de la Destination de l’homme (qu'il écrivait au même moment) et de la Destinalion du savant; on y retrouverait les mêmes idées et parfois ] jusqu'aux mêmes formules.
Si Fichte constate avec tant de noldednee l'accord entre sa doctrine et les mystères de la Maçonnerie, s'il tient tant à voir dans cés mystères les trésors accumulés de la sagesse humaine, le recueil de ce qu’à chaque époque de la civilisation ont enseigné les meilleurs des hommes, s'il met une insistance si particulière à établir le caractère nettement secret et par suite la transmission simplement orale de la tradition PU c'est encore assurément par esprit de système. . |
D'une part la Théorie de la Science lui apparaît tout justement comme l'aboutissement de la sagesse humaine; d’autre part il considère les associations secrètes, et le rôle qu’elles ont joué, avec leurs mystères, à travers les âges, au milieu de la civilisation officielle, comme l’exacte représentation de cette Société des Savants dont il a déterminé l'office dans sa Théorie de la Morale. La Société des Savants . détient le flambeau de la Raïson, elle travaille au perfectionnement des symboles de l’Église; mais elle demeure une société fermée, au milieu de la société humaine, et elle ne pourrait sans péril, en l’état | de la civilisation du temps, communiquer au public, directement et sans l’intermédiaire des symboles de l'Église, le dépôt dont elle a la garde et qu'elle doit transmettre aux générations futures. Si la Maçonnerie est vraiment l'héritière de ces vieilles institutions, si elle entretient à son tour le culte des mystères, sa mission n'est-elle pas identique, et Fichle ne sera-t-il pas tenté d’y voir l’organe tout prêt à recevoir et à communiquer les secrets de la philosophie nouvelle?
Fichte, en prétendant imposer ainsi d'autorité à la Loge le système
MORE Maurerische Klassiker. I. Fichte, Briefe an Constant, II. Bd., fünfzehnter und sechszehnter Brief, p. 122-125 et 127-129. .
FICHTE ET LA FRANC-MACONNERIE. Hs
de la Théorie de la Science, comme explication et comme expression dernière et absolue des mystères maçonniques, devait inévitablement se heurter aux résistances de Fessler, car, lui aussi, se croyait un.
novateur qui cherchait à introduire à la Royale-York quelques-unes des idées de Kant. Mais, homme prudent et habile, loin de présenter
son système avec l’imperturbable assurance de Fichte, comme une déduction a priori des faits de l’histoire maçonnique, Fessler donnait son interprétation des mystères de la Maçonnerie comme le fruit de son immense érudition; toutefois, en historien scrupuleux, il discutait le degré d'authenticité de ses sources. Cette méthode était peut-être plus sûre et plus ingénieuse pour persuader et pour convaincreles FF.*; de la Royale-York sans éveiller leur méfiance et sans raviver des discussions qui, à plusieurs reprises, avaient compromis l'existence de la Loge 1.
Entre les deux méthodes il y avait toute la différence qui séparait les deux caractères. Quand bien même Fessler et Fichte se fussent accordés sur le fond des choses (l’un et l’autre, somme toute, cherchaient à introduire dans les Loges l’esprit de la morale kantienne), entre les deux hommes le choc était inévitable, et il devait devenirirrémédiable. Il ne fut pas d’abord public; tout se borna, unefois les conférences de Fichte terminées, à un échange d’observations, à une discussion parfois assez aigre sur la valeur comparée des deux méthodes, On en trouve la trace dans une correspondance entre Fichte et Fessler, publiée par Lenning dans l'Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie. : | Le |
Dès le 26 mai 1800, quelques jours après sa nomination de Grand- Orateur, un mois tout juste après son second discours, Fichte écrivait à Fessler une lettre attestant qu’une polémique s'était engagée entre eux. |
« Frère aimé, en vous envoyant les remarques promises, je vous prie d'y réfléchir à fond, sérieusement et méthodiquement, autant
1. Dans la correspondance et les remarques échangées entre Fichte et Fessler, Fessler. déclare que sa méthode, de tout temps et partout, a consisté à convaincre, ce qui était plus important pour lui que de démontrer; car il y a des démonstrations qui n’emportent pas la conviction, et seule la conviction, en ces matières, était importante, car seule elle déterminait la volonté. [Lenning, Encyclopædie der Freymaurerei, Erster Bd., Leipzig, Brockhaus, 1822, Schreiben Fichte’s an Fessler’n «Zu IT», p. 228, col. II, et « Zu IV » p. 229, col. I, II, p. 230, col. I, Il.] C’est à cette méthode que Fichte, dans ses discours, faisait évidemment allusion, quand il affirmait que, pour son compte, il ne connaissait qüe deux manières d’agir sur l’homme, l'instruction qui donne la science, le bon exemple qui pousse à l’action, mais Fichte savait qu’il en était une troisième qu’on employait aussi, la persuasion qui touche le cœur et qui émeut, et ce moyen, il le condamnait ouvertement le traitant de dangereux et de vain. (Maurerische Klassiker.E. Fichte Briefe an Constant, II. Bd:, neunter Brief, p. 87-88.)
qu'il faudra, soit pour vous convaincre de leur vérité, soit pour être en mesure, et vis-à-vis de vous-même et vis-à-vis de moi, de les réfuter et de les rejeter; mais je ne souhaite pas une décision hâtive. À mon brûlant désir de travailler en commun avec vous au perfectionnement du genre humain, vous pardonnerez peut-être d’ajouter cette prière et cette adjuration, très vraisemblablement superîlues : qu'entre nous il n’y ait n1 ergotage, ni jalouste de sauanie ni résistance à quelque sacrifice.
« J'ai fait à nouveau mon complet examen de conscience, je me crois animé du plus pur amour de la vérité, je souhaite que vous ayez raison et que j'aie tort, tout prêt à en faire l’aveu dès que je serai éclairé et à entrer avec ardeur dans vos plans; je m’arracherais de la poitrine mon cœur mensonger, s’il me trompait à cet égard.
« Votre Fichte 1,»
« Je souhaite que vous ayez raison et que j'aie tort. » La phrase est significative, elle dit assez l’opposition qui CUS entre Fichte
et Fessler.
La réponse de Fessler n’est pas moins claire : « Proposez votre système qui nécessairement doit être différent du mien. Montrez-en la justesse et l'efficacité avec toute la puissance d'éloquence qu’une bonne cause donne à son avocat. Et je vous jure, par tout ce qui est sacré, que je ne combattrai pas votre système, que je ne défendrai pas le mien, que j’en ferai le tolal sacrifice, non seulement avec une résignation tranquille, mais avec la ferme conviction que le vôtre
vaut mieux*. »
Cette opposition, une série de remarques de Fichte et nn. contre-
remarques de Fessler vont la mettre en pleine lumière, et ceci dès la
première observation de Fichte.
« Pourquoi, écrit le philosophe, le maçon veut-il une histoire de
1. C. Lenning, Encyclopædie der Freimaurerei, Erster Bd., Schreiben Fichte’s an Fessler’n, p. 218, col. IL, p. 219, col. I. A quoi Fessler répondait que de son côté il n’y ‘aurait ni ae ni jalousie de savant, ni sacrifice quelconque.
Pas d’ergotage, car il ne demanderait jamais ni à Fichte ni à aucun Frère d’adopter ses idées sur la Maçonnerie. Il continuerait à faire ce qu’il avait fait jusque-là, à exposer ses vues dans ses plans, dans ses projets, dans ses travaux, sans se soucier de ce que voudraient en faire les Frères.
Pas de jalousie de savants, car, dans leurs relations maçonniques, il n’était pas du tout question de science, pas du tout question de Spinoza, de Kant et de Fichte, mais de connaissances maçonniques, de connaissances exactes.
Pas de sacrifice, car le système introduit à la Loge R.-Y. devait demeurer intangible dans sa totalité et dans toutes ses parties, ou “rejeté entièrement et remplacé par un autre (Ibid., Fessler’s Antwortsschreiben, p. 219, II, p. 220, Il).