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un- intérêt commun, un vaste royaume spirituel, la Chrétienté, sous la « sage domination » politique et religieuse de l’Église, qui, tout en s’opposant aux audaces d’une culture menaçante pour le salut de l’âme ou aux découvertes dangereuses d’une science prématurée, assurait « le développement harmonieux de toutes les facultés », accord de la vie spirituelle la plus haute et du bien-être matériel le
plus complet. De là, cette prodigieuse élévation atteinte dans toutes
les branches des sciences, de la vie ou des arts; de là, cette pros-
périté générale des échanges, tant dans l’ordre intellectuel que dans
l’ordre matériel, à l’intérieur des limites de l'Europe et jusqu’au fond des Indes 1. Mais l'humanité n’était pas mûre pour cet âge d’or, pour ce Règne de Dieu. L'influence pernicieuse des progrès de la civilisation, l'impulsion des besoins égoïstes qui opposent les intérêts et font de
la vie individuelle ou nationale une lutte, la « substitution à l'amour
et à la foi du savoir et de l’avoir » rompirent l'unité de l'Europe, engendrèrent des guerres, le sens du supra-sensible, de l’invisible s’obscurcit, l’Église elle-même donna l'exemple de la corruption;
aussi le respect et la confiance, soutiens de la foi en son autorité,
étaient déjà brisés, la souveraineté proprement dite de Rome avait depuis longtemps cessé de s'exercer, quand éclata l'insurrection qui prit le nom de Protestantisme : la vieille constitution de l’Église romaine n’était plus qu’un monument en ruines. Pourtant, en sapant les bases de cet édifice admirable, la Réforme a fait une œuvre néfaste. Sans doute les protestants « établirent une foule de principes justes, introduisirent beaucoup de choses louables, détruisirent mainte institution nuisible; mais ils négligèrent le résultat nécessaire de leur entreprise, ils séparèrent l’inséparable, ils divisèrent l’Église indivisible, ils accomplirent le crime de briser la communauté chrétienne universelle en qui et par qui seule était possible la résurrection
vraie et durable ». L’individualisme et l’anarchie religieuse furent les tristes fruits de cette tentative.
La rivalité des princes s’ensuivit : mélés aux divisions confession-
nelles, ils en profitèrent pour consolider ou pour accroître leurs terri-
toires et leurs revenus. Ils étaient smgulièrement soucieux de faire.
obstacle à l’union intégrale des Églises protestantes: ainsi la reli-
gion, d'une manière sacrilège, fut cloîtrée dans des frontières politiques, ce qui devait amener la disparition progressive de l'intérêt religieux cosmopolite. La religion perdit ainsi sa grande et pacificatrice inflüence politique et; en se perpétuant, le Protestantisme
. 4. Novalis, Schriften, éd. E. Heïlborn, Zweiter Theik, Zweite Hälfte, II. Bd., 2. Die « Christenheit » oder « Europa », p. 399-401,
engendra ce quelque chose de contradictoire : la permanence d’un gouvernement de révolution.
Avec la Réforme, c'en fut fait de la Chrétienté. Désormais elle n'existait plus !. Même la création de l’ordre des Jésuites, en qui « l’esprit mourant de la hiérarchie semblait avoir versé ses derniers dons », et qui était un modèle « d’expansion et de durée éternelle pour toutes les sociétés éprises du désir de l’organisation », ne put restaurer le papisme décadent ?. | |
Ce n’est pas tout; non seulement le Protestantisme a ruiné politiquement la Chrétienté, mais il a spirituellement desséchéle Christianisme. Son rôle a été tout de destruction et de négation. Tandis que l’ancien Catholicisme a élé vraiment créateur et organisateur, le Protestantisme s’est borné à la critique et à la polémique; il a méconnu l'esprit de la tradition catholique qui avait enrichi le Christianisme, 11 y a substitué la lettre du Livre, le fanatisme de la Bible; il a combattu tout ce qu'il y avait de vivant, de plastique, d’artistique, en un mot de riche, dans la religion catholique, il s’est confiné dans la sécheresse de l’exégèse, dans les polémiques d’une théploe abstraites.
Cette incompréhension de l’art, du lyrisme, ce goût de la critique, de la négation, de la discussion, ce rationalisme desséchant devaient faire du Protestantisme l’allié naturel de la libre-pensée philosophique, en France, du philosophisme mécaniste et matérialiste de la Philosophie des Lumières, en Allemagne.
Et ce fut d’abord « la haine personnelle contre la croyance catholique, qui dégénéra peu à peu en haine contre la Bible, contre la croyance chrétienne, enfin contre la religion même ».
Bien plus, cette haine de la religion finit par s’étendre à toutes les sources de la vie spirituelle. Et la dissolution de l'esprit religieux qui était l'aboutissement du Protestantisme devait amener, comme sa conséquence naturelle, l’athéisme et le matérialisme dont la France avait donné l’exemple au monde; elle avait eu pour résultat cette autre Réforme qu'on appelait la Révolution française : nouvelle religion avec son culte, ses prêtres, ses mystagogues. La pauvre humanité en avait été réduite à cette forme d'enthousiasme.
Mais la Révolution marque un nouveau tournant de l'histoire : : des ruines de tout ce qu’il y avait de positif dans le monde, un nouvel et glorieux édifice religieux devait surgir; la véritable anar-
1. Novalis, Schrift:n, éd. K. Heilborn, Zweiter Theil, Zweite Ilüllie, Il. Bd., 2. Die « Ghristenheïl » oder « Europa» , p. 402-408. — 2. Ibid., p. 407-493. — 3. Ibid., p:, 405. 406.. — 4. Ibid., p. 408-411.
chie était le véritable ferment de la religion; les signes de la régénération apparaissaient partout, et les temps de la résurrection étaient proches. Novalis s’en faisait le prophète. Ce qu'il annonçait, ce n'était pas le retour pur et simple au Catholicisme médiéval, dont la forme contingente était, pour ainsi dire, anéantie; l'antique papauté était descendue au tombeau, et, pour la seconde fois, Rome était tombée en ruines; mais Novalis croyait « qu’à son tour le Protestantisme finirait par disparaître et qu'il ferait pages à une Église nouvelle et plus durable t ».
La Science, à travers ses vicissitudes, aura d’ailleurs préparé cette renaissance; il conviendra d'inviter avec un sourire les Philanthropes et les Encyclopédistes à entrer dans la Loge pacificatrice, dans la nouvelle Église qui sera une sorte de réplique de l'Église du Moyen Age, car il en sera des États comme des sciences qui ont trouvé dans la Théorie de la Science le fondement de leur unité : du conflit même des États européens naîtra un contact plus étroit qui aboutira à la constitution d’une sorte de Théorie de la Science politique, à un État des États, qui sera le principe d’une société des États et comme une sorte « d'’intuition intellectuelle du Moi politique ». A la tête de ce super-État, un pouvoir spirituel, seul capable d’équilibrer et de concilier les forces mondiales en lutte : l’attachement au passé, à la tradition, à l'autorité; le sentiment enchanteur de la liberté; le plaisir de la nouveauté; la conscience des droits de la personne et des citoyens. Et ce sera la nouvelle Europe, la nouvelle Chirétienté, l'Église visible qui réconciliera dans son sein toutes les nations, ressuscitant la communauté des esprits dans la croyance au Christ; ce sera le nouveau Catholicisme 2.
Ce fragment, que Novalis, même après le refus d'insertion dans l'A thénée, songeait à publier ailleurs #, « véritable programme » et « véritable prophétie », comme dit Haym, pour les partisans de la Contre-Révolution #, montre le mieux du monde, suivant Koberstein, « quelles idées régnaient alors dans les conversations du cercle des romantiques d’Iéna au sujet de la religion et de ses rapports avec toutes les hautes disciplines de la vie; quelles espérances on y attachait à une renaissance du vrai Catholicisme, et comment se préparèrent dans ce milieu maintes publications issues ultérieurement de
. 4. Novalis, Schriften, éd. E. Heilborn, Zweiter Theil, Zweite Hälfte, II. Bd., 2. Die « Christenheit » oder « Europa », p. 19. — 2. Ibid., p. 415-420.
3. Novalis Briefwechsel, éd. J.-M. Raich, 37, Novalis an Fr. Schlegel in Ieca, Weissenfels, 31. Jänner 1800, p. 133. « Die « Europa » schickt mir wieder — ich h&be eine andre Idee damit. Sie kanz mit einigen Veränderungen zu einigen andern ôffentlichen Reden kommen un& mit diesen besonders gedruckt werden. »
4. Haym, Die romantische Schule, Drittes Buch, drittes Kapitel, p. 467.
l'école romantique dans le domaine poétique, religieux et politique 1. » Koberstein ajoute : « Ni la doctrine, ni les formes ecclésiastiques du Protestantisme ne pouvaient, aux yeux des roman-
tiques, leur fournir, dans sa plénitude ou dans sa capacité de culture, cet élément religieux dont dépendait par excellence la réussite des buts qu'ils poursuivalent. :
En considérant au contraire la poésie et l’art du Moyen Age, la profondeur et l'intimité de leurs rapports avec le Catholicisme n’échappaient pas aux romantiques; « fascinès par l’éclat, la richesse et la beauté des formes qu’ils admiraient dans la poésie et dans l’art de ce temps, notamment dans les œuvres de Calderon, ils voyaient dans la foi de la vieille Église, dans son interprétation des symboles et dans son culte, dans ses histoires de miracles et de saints le seul terrain fertile pour l’éclosion et la prospérité d’un art nouveau — art poétique ou art plastique — qui trouverait dans la religion à la fois son foyer et son rayonnement ? ». |
Nous en avons d’ailleurs la confirmation de la bouche d’un témoin
de ce temps. À cette date fatidique de 1799, Steffens écrit, en effet,
dans son autobiographie : « On sait qu’avec le réveil d’une poésie plus profonde la religion catholique, elle aussi, a acquis une signification particulière et plus profonde elle aussi. Le Moyen Age fut mis en relief dans toute sa puissance... À moi également cette époque des grandes luttes, des poèmes magistraux, du recueillement intime, me parut digne d’admiration et infiniment riche, comparée à la pauvreté du temps présent ? »; il écrit encore : « La Vierge en particulier, — la femme Divine, — avec tout ce qu’elle comporte d'illusions, devint dans la poésie l’objet d'un c11Ite, et, après que Tieck, A.-G. Schlegel, Novalis lui eurent conféré 1 consécration poétique, on vit tous les jeunes poètes s’agenouiller devant son autel #, »
1. A. Koberstein, Geschichte der deutschen Nationalliteratur, 8 334, p. 799-800.