‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 97 sur 107 · Fichle’s Leben, I. Bd., mnt, 2, p · texte numérisé non relu

Fichle’s Leben, I. Bd., mnt, 2, p

2. L. Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, II. Buch, 4, p. 460-461.

d’auditeurs qui étaient demeurés fidèles jusqu'au bout. S’il en était autrement à Erlangen, si on prétendait qu'il en était autrement dans l'Allemagne du Sud et en Franconie, Fichte avait sa réponse prête : c’est que, dans l'Allemagne du Sud, comme en Franconie, comme à Erlangen, la platitude et le vide de l'esprit avaient élu domicile. Que penser d'étudiants pour qui È moitié de la vie se passe à ne rien faire? |

Un dernier motif était plus plausible : le cours, en dépit doi sa clarté, était, au fond, d'ordre philosophique; il exigeait, pour être saisi, l'esprit philosophique. Or, chez beaucoup d’auditeurs cet esprit n’était pas suffisamment exercé, l’histoire absorbait tout. Mais cela aurait dû être une raison de plus pour eux de suivre le cours de Fichte, et d'exercer un organe qui sommeillait. |

Fichte pouvait-il regretter de pareils étudiants et souhaiter leur retour? Assurément non. Mais il devait cette explication à ceux qui lui étaient restés fidèles ; il la leur devait pour qu’ils pussent clairement voir en eux-mêmes les raisons de leur conduite et continuer de faire, en pleine conscience, ce qu'ils avaient fait spontanément. Aux autres il souhaitait seulement de rentrer en eux-mêmes et de rougir de leur mollesse:.

Était-ce bien l'absence de sens philosophique chez les étudiants, le défaut de préparation, ou même la paresse qui expliquaient leur désertion? Mais à Würzbourg, pas bien loin d’Erlangen, Schel- Ling professait la philosophie avec un immense succès, devant un auditoire chaque jour plus nombreux, qui était tout entier conquis par le prestige de son talent, tout entier soumis à son influence.

Ce simple rapprochement se passe de commentaire.

Les étudiants d’Erlangen n'étaient ni moins zélés, ni moins avides de philosophie qu’ailleurs ; mais la Théorie de la Science était passée de mode. Fichte n'intéressait plus; on allait à Schelling. *

Fichte le sentait bien lui-même. Quand, sous prétexte de reprendre et d'améliorer les vues que, douze ans plus tôt, il exposait dans ses leçons sur la Destination du Savant?, il fit aux étudiants d'Erlangen, pour les retenir, une série de conférences sur l’Essence du savant et ses manifestations dans le domaine de la liberté(Ueber das Wesen des

1. Ces documents si curieux et si importants sont tirés du petit livre fort intelligent que le petit-fils de Fichte, Ed. Fichte, a consacré à la mémoire de son grand-père. L’allocution dont nous parlons a été trouvée dans les papiers du philosophe qui, presque toujours, mettait par écrit le plan détaillé de ses leçons, avant de les faire. (Ed. Fichte, Johann Gottlieb Fichte.. Lichtstrahlen aus seinen Werken . und Briefen nebst einem Lebensabriss, Leipzig, F.-A. Brockhaus, 1863, p. 81-88.)

- 2. Fichte, S. W., VI. Bd., Ueber das IVesen des CEHRyrEER und seine Erscheinungen im (Gebiete der Freiheit, Vorrede, p. 349.

Dolebrién und seine Sc ennpon : im Gebiete der Freiheit), il les mettrait précisément en garde contre la doctrine de Schelling, qui, en déifiant la nature, s’imaginait dépasser la Théorie de la Science. Il

leur déclarait que la Philosophie de la Nature était une philosophie de mort et de perdition. Il les adjurait de ne pas se laisser « aveu-

gler » par elle. L'avertissement était dénué d'artifice. Il est vrai qu’en essayant d’opposer aux erreurs de la Philosophie de la Nature la vérité de la Théorie de la Science, Fichte ne faisait que répondre aux attaques de Schelling.

Res His Dans la première de ses | Leçons sur la AUX « LECONS sur La Méthode des Études académiques, Schelling MÉTHODE DES ÉTUDES s'était efforcé de montrer que chaque science Fee . à QUES » D£E Larticulière est une participation à l’Absolu

| ou au Savoir absolu qui lui est identique, et que notre connaissance tout entière, notre connaissance en son unité organique, est une image de ce Savoir éternel”. |

« Or, déclarait-il, tout ce dont la racine plonge directement et immédiatement dans l’Absolu est soi-même quelque chose d’Absolu ; c’est donc, non pas un moyen pour une fin, mais une fin en soi?. » Si

donc la science est une expression, une révélation de Dieu (comme

d’ailleurs la nature en est une autre), que faut-il penser de la doctrine de Fichte qui, loin de reconnaître dans le Savoir un oo une fin

en soi, en fait un pur instrument d'action?

« Agir, agir, c’est l'appel qui retentit de bien des côtés ; ceux qui le

lancent avec le plus de force, ce sont ceux qui ne veulent pas des

progrès du savoir. Il est en soi très recommandable sans doute d'inviter à l’action. Agir, pense-t-on, chacun le peut, car cela ne dépend que de notre libre volonté. Mais savoir, particulièrement savoir en philosophe, ce n’est pas l'affaire de tout le monde, et, en dehors de

toute autre condition, la meilleure volonté du oise n’y peut rien. »

Mais qu'est-ce donc qu’une action vis-à-vis de laquelle le savoir

n’est qu’un moyen, et, inversement, qu'est-ce qu’ un savoir vis-à-vis

duquel l’action est une fin?

Il y a là une séparation et une bo don purement artificielles. L'opposition du savoir et de l’action est toute provisoire, elle tient

seulement à noslimites; dans l’Absolu le savoir est identique à l'acte,

comme l'idéal est identique au réel; d’un terme à l’autre, il y a non

1. Schelling, S. W., V. Bd., 1859, Vorlesungen über die Methode des akademischen Studiums, 1803, I. Vorl., p. 215-217. — 2, Ibid. p. 218. — 3. Ibid., p. 218-219.

subordination, mais harmonie. Le savoir et l’action ne sont que des expressions diverses du même Absolu, entre les deux il y a parallélisme. Ceux-là donc qui font du savoir un moyen, de l’action une fin, rabaissent la dignité du Savoir, et montrent, au fond, qu is n’en ont pas d’autre idée que le vulgaire. |

Ils ne connaissent rien à la vraie science, à la science pure et désintéressée; ce qui les inspire, c’est un tempérament d’apôtre, c’est un désir de moraliser le monde. Ils mettent la science au service de l’action, parce qu'à leurs yeux 1l ne suffit pas de bien penser pour bien faire ; mais ils oublient trop que, si la science n’est pas toujours et nécessairement efficace, ce n’est point à cause de son impuissance, c'est à cause de notre infirmité 1.

C. RÉPLIQUE DE FICATE : « LES LECONS publiquement, du haut de sa chaire. Dès

SUR L'ESSENCE DU SA- ]es premières leçons, il enseigna aux tu Hess diants d’Erlangen ce que la science était à ses yeux. Il admettait, lui aussi, que la science se rattachât, comme à son principe supérieur, à « l’idée divine »; la science, c'était l’explication du monde; or, le monde, avec toutes ses relations et toutes ses déterminations, avec l'humanité qu’il renferme, n’était pas ce que l’apparence semble montrer : un pur bRÉnAUÈnes sous le phénomène se cache quelque chose de supérieur à lui et qui le fonde : le divin®?. Le monde, dont notre savoir est la représentation, se manifeste à nous comme l’extériorisation de la vie divine ou de l’Absolu, comme

sa manifestation (Darstellung); il est la manière dont l’Absolu, qui, en soi, est une unité fermée, immobile, vide, s’explicite en un progrès sans fin, et ses déterminalions ‘successives constituent, pour notre conscience finie, des approximalions de plus en plus hautes de l'Unité suprême, qui nous permettent de donner un contenu à cette idée ?.

Reste à préciser en quel sens le savoir se rattache à Dieu; et c’est ici que Fichte opposait la Théorie de la Science à la Philosophie de la Nalure. |

D'abord, si la nature a sans doute son fondement en Dieu, elle n’a en elle-même rien d’absolu, rien de nécessaire; c’est un moyen et

une condition pour une autre existence; la vie humaine et le progrès

de cette vie consistent à empiéter de plus en plus sur la nature, à la restreindre. « Ne vous laissez donc pas, déclarait-il à ses étudiants,

1. Schelling, S. W., V. Bd., 1859, Vorlesungen über die Methode des akademischen Studiums, 1803, I. Vorl., P. 290- 222.

2. Fichte, S. W., VL Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, LE Vorl., p.351, — 3. Ibid., II. Vorl., p. 361-363.

L'attaque était publique; Fichte y répondit

aveugler ni tromper par une philosophie qui se décerne à elle-même le nom de Philosophie de la Nature et qui croit dépasser toutes les philosophies antérieures, parce qu'elle fait de la nature un Absolu et une sorte de Dieu. À chaque époque, la source aussi bien de toutes les erreurs théoriques de l’humanité que de toutes ses défaillances morales a eu pour cause la fausse attribution des noms d'être et de réalité actuelle (Dasein) à ce qui n’a ni être, ni actualité : la recherche de la vie et de la joie de vivre chez ce qui porte en soi la mort. Cette

philosophie, loin donc d’être un progrès vers la vérité, ne fait que

rétrograder jusqu'à la plus antique et à la plus répandue des erreurs ?. »

Mais si, contrairement aux affirmations de Schelling, la nature n’a rien de divin, la science qui en est la représentation n'est pas non plus un Absolu : l'argument qu'il tirait du parallélisme entre la nature et la science se retournait contre lui.

Ce qu'il faut dire, c'est que Dieu ou l’Absolu est l'Idéal de la conscience humaine, que l’existence de la nature, que les déterminations de notre savoir sont, du moins pour des esprits limités tels que nous, les conditions de réalisation de cet Idéal. En ce sens, et en ce sens seulement, on peut chercher au monde un fondement divin. Le rapport de la science à l’Absolu n'est donc à aucun degré, comme le prétendait Schelling, un rapport de participation; c'est bien, ainsi que Fichte l’avait toujours soutenu, un rapport de subordination, un rapport de moyen à fin : le but, l'exigence du devoir et la loi de la

volonté, c’est l’élévation de l’homme à Dieu; l'instrument, c’est

notre connaissance du monde. Sans doute, le rapport du savoir à l'acte n’a qu’une valeur purement humaine, il est la manière dont notre raison finie est forcée de se représenter les choses, et l’on peut concevoir qu’en Dieu et dans l’Absolu il n’y a pas de distinction entre le savoir et l’acte, entre la représentation et ce qui est représenté, que. l’un est une expression directe et immédiate de l’autre; mais la question est justement de décider si nous avons le droit de dépasser les limites de notre raison, de sortir du point de vue critique?.

Mais si, pour la philosophie critique, l’Absolu est l'idéal de la con-

science humaine, c'est cet idéal que le savant incarne : il repré-

sente sur la terre, par opposition à la vie de la pure nature et à ses discordes, l’unité de la vie spirituelle, l’idée de Dieu. Sa tâche propre, c'est de réaliser, autant qu’il est en lui, le divin dans le monde, grâce aux disciplines qui préparent l’unité finale : droit, science, morale,

1. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiele der Freiheit, 11. Vorl., p. 363-364. — 2. Ibid., p. 366-638.

religion. Le monde n’est donc nullement, en lui-même et directement, l’expression immédiate de Dieu, ainsi que le soutenait Schelling; il devient, en se pliant aux vues du savant qui l’informe, l'expression de Dieu, c’est-à-dire de la raison. Dieu est étranger au monde; il ne l’a pas créé à son image; mais le savant porte dans sa conscience l’image de Dieu, et c’est par lui que le monde, dont il fait partie, devient conforme à Dieu. Les actes de l'homme divin, voilà ce qui est divin. Tout ce qui s’est produit de nouveau, de grand, de beau dans le monde depuis qu’il existe, tout ce qui arrivera de tel jusqu'à sa fin est arrivé et arrivera en vertu de l’'Idée divine qui s'exprime, au moins en partie, chez quelques élus. | |

Quels sont donc les devoirs qu’impose au savant cette mission incomparable et vraiment surnaturelle? En dehors de l'inspiration divine, de cette représentation de l’Esprit universel dans l'esprit individuel qui constitue proprement le génie et se manifeste sous les formes spéciales les plus diverses, génie philosophique, génie poétique, génie scientifique, génie politique, etc.?, en dehors de ce don qui se cultive par une application soutenue et par des efforts incessants 5, qui a des règles de clarté et liberté“, mais qui ne s’acquiert pas, il est des vertus que le futur savant peut et doit acquérir : modestie, pudeur « virginale », inhérente au vrai talent, tenant à l'écart ceux qui s’admirent et se louent eux-mêmes”; puis la constante application au travail, l'amour passionné de la science, par-dessus tout la probité intellectuelle qui est la vertu propre du savant et qui sanctifie sa vie‘; cetle vertu fait qu’il cultive la science pour elle-même, d'un cœur désintéressé, en dehors de toute considération d'utilité; toute recherche, même la plus élémentaire, même la plus obscure, acquiert ainsi, grâce à l'esprit qui l'anime et lui permet de participer à la dignité de la science, üne valeur infinie; elle est l'égale des spéculations les plus hautes, car elle est, au même titre qu'elles, une expression de l’Idée divine. On peut dire ainsi que la sainteté de la science sanctifie de plus en plus la personne du savant, et qu'inversement la sainteté de la personne du savant sanctifie de plus en plus la science?

Un seul trait suffit à caca le savant qui a conscience de sa mission : il fuit l’approche de tout ce qui est vulgaire et bas: il ressemble à ces plantes délicates qui se rétractent au contact des doigts*. Vulgaire et bas, tout ce qui abaisse l'imagination, tout

1. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, IL. Vorl., p. 368-371. — 2. Jbid., III. Vorl., p. 373-374. — 3. Ibid., p. 315. — 4. Ibid., p. 376. — 5. Ibid., III. Vorl., p. 379. — 6. Ibid., IV. Vorl., p. 382-386. — 7. Ibid.) p. 389-390. — 8. Ibid. V. Vorl., p. 395. Ÿ

ce qui émousse le goût pour la sainteté’. Vulgaire et bas, tout ce qui affaiblit les forces de l'esprit : il s'agit de l’oisiveté, car il serait indigne, dans ces considérations, de parler de l'ivresse et de la débauche?.

Le rôle du savant dans le monde consiste à y faire pénétrer l’Idéal divin, dont il est porteur. Or, l'Idéal est en opposition avec le réel, et, précisément parce que le savant qui s’efforce de le faire triompher entre en conflit avec les mœurs existantes, les prescriptions d’un Code, où seul est fixé ce qui est entré dans les mœurs, où ce qui n’a pas même encore de réalité dans le monde est nécessairement ignoré, ne lui fourniront aucun appui; ses contemporains qui sont étrangers à son Idéal ne lui apporteront aucun concours; il ne peut donc puiser qu’en lui-même toutes ses ressources : de là cette nécessité d’être un initiateur, d’avoir foi en soi, de conduire l'opinion, au lieu de la suivre.

Mais, pour qu'il puisse remplir sa mission, il faut au savant une liberté spéciale, « la liberté académique » qui assure, avec la liberté de la pensée, de la plume, de la parole, la possibilité du progrès moral. D'ailleurs, par cela même qu’il travaille à réaliser l’idéal, le savant n’use pas de sa liberté pour enfreindre les lois; il en use bien plutôt pour anticiper les prescriptions du Code futur. 1l est bon de le rappeler à ceux qui deviendront des savants : car, trop souvent, les étudiants ont entendu la « liberté académique » dans un sens déplorable. Ils ont cru que leur privilège les mettait au-dessus des lois; et, au mépris de tout honneur, de toute dignité, ils les ont, dans leurs Associations, violées avec la dernière impudence, malheureusement aussi avec la plus entière impunilé*°.

La liberté académique vient d'être définie comme la condition qui permet au savant d'accomplir sa tâche d’éducateur. Cette tâche est double : pratique et spéculative. D’une part, le savant peut être au gouvernement : il sera lui-même le prince, ou le conseiller immédiat du prince; s’il n’est l’un ou l’autre, il se consacre à l'examen des problèmes politiques et sociaux, 1l en propose la solution; sans titres, ni fonctions spéciales, il travaille à l'amélioration progressive de la vie commune. D’autre part, le savant est un savant, au sens ordinaire du mot, il cultive et perfectionne sans cesse les grandes disciplines de l'esprit : science, art, morale, religion, expressions diverses de l’Idée divine. Il y a d’ailleurs pour le savant de cette espèce deux fonctions possibles : celle du professeur, celle de l'écrivain‘.

{. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrien und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, V. Vorl., p. 396-397. — 2. Ibid., p. 397-398. — 3, Ibid, VI. Vorl., p. 401-409. — 4. Ibid., VII. Vorl., p. 415-416.

Mais tous les savants, politiques, ot écrivains ont des devoirs : d’abord la poursuite d’un idéal de plus en plus haut; car l'idéal recule à mesure qu'on s'élève, ensuite l’effort et le travail ininterrompus, dans l’âge mûr comme dans la jeunesse, pour le savant comme pour l'étudiant, jusqu’à l'épuisement des dernières forces'.

Cependant, à côté de ce devoir général, le savant a des devoirs Spéciaux, suivant la mission spéciale qu’il remplit.

En tant que politique ou, mieux, en tant que souverain (Régent), le

savant a pour premier devoir de connaîlre son temps, afin de le diriger; de connaître aussi la Constitution, afin de la réformer; toute Constitution est, en effet, une œuvre imparfaite, contingente,

susceptible d’une amélioration toujours plus grande à mesure que l'idéal, dont elle exprime une forme passagère, revêt un caractère de

plus en plus haut.

Le devoir essentiel du savant-souverain, c’est la justice : il ne sacrifiera donc jamais l'individu, si infime soit-il, aux intérêts de l'État,

si hauts soient-ils ; il respectera scrupuleusement les droits de chacun.

Toutefois il y a un cas où il pourra risquer la vie d’un certain

nombre de citoyens pour sauvegarder l'existence de l'État : c'est

quand le droit sera menacé, quand l'idéal sera en péril. Alors la guerre sera légitime et sainte, ce sera vraiment la guerre voulue “par Dieu; le savant-souverain, qui est le représentant de Dieu sur la terre, aura le devoir de la déclarer. Mais lui seul peut le faire, parce que seul il est détenteur de l'idéal : les souverains ordinaires n’ont pas qualité pour cela, car, attachés à des intérêts tout matériels, ils ignorent quels sont les cas légitimes de guerre; ils n’ont pas le droit de sacrifier des vies humaines à leurs ambitions. En ce qui les concerne eux-mêmes les peuples sont seuls maîtres de leurs destinées et juges des intérêts de leur propre conservation. :

Le savant-souverain a donc une place à part dans l’État, parce qu’il est un être à part : sa personne s’efface devant l’Idée; ses mobiles n’ont plus rien d'égoiïste. Il vit dans la gloire de Dieu, avec lequel il se confond et dont il accomplit l'œuvre. Il ne voit rien ne sous la forme de l’universel et de l’éternel*.

Parallèlement au savant-souverain, il y a le savant PROD RON dit, le professeur, l'écrivain. Le professeur a pour devoir primordial de conserver et d'inspirer le respect de sa fonction. S’il est pénétré de ce respect, s’il parvient à le communiquer à ses élèves, le professeur

1. Fichte, S. W., VL. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, VII. No p. 413-414. 2. Ibid., VIIL. Vorl., p. 422-427.

aura rempli l'essentiel de sa tâche : il aura instauré le culte de la science. Après cela, il peut être original, renouveler la science, présenter les idées soûs un aspect qui lui soit propre, il en acquerra sans doute une valeur éminente. Mais l'originalité n’est qu’un devoir accessoire et conditionné !.

Les devoirs de l'écrivain sont assez différents : l'écrivain ne s'adresse pas à un auditoire auquel il faille inculquer la vérité par le moyen d'une bonne pédagogie. Son œuvre n’est pas appropriée à un temps déterminé, à une culture déterminée, à un public déterminé; l'intérêt doit en durer autant que l’humanité. Quels sont donc les caractères particuliers de son devoir? Sa conscience lui interdira

d'écrire pour ne rien dire ou pour ne dire que des choses déjà con-

nues. Il ne prendra donc la plume que s’il a fait œuvre de création,

-que s’il apporte sa pierre à l'édifice de la science ou sa contribution au progrès de la moralité. Et, quand il écrira, il devra donner à ses

idées une forme définitive, les présenter avec le caractère de l’universalité. Il faudra qu'il soit assez maître de sa langue pour que ses

idées trouvent leur expression adéquate, au besoin pour forger des

mots nouveaux. Il ne visera plus seulement, comme le professeur, à la clarté; il s’efforcera de rendre sa pensée dans toute sa profondeur, et la profondeur ne va pas toujours sans quelque obscurité. Surtout il méttra toute sa conscience à s’effacer devant son œuvre, à lui donner un caractère impersonnel, à en extirper tous les vestiges de son individualité ?, | |

D'après cet idéal, Fichte juge les écrivains de son temps, non sans quelque sévérité, notamment ces fabricants de livres faits à la hâte, uniquement pour satisfaire aux besoins de la vente, aux exigences de la clientèle, à l'enrichissement des libraires; il dénonce, en outre, la surproduction livresque, qui, devant l’impossibilité pour le public de tout lire, a créé un genre nouveau de littérature : Revues, Bibliothèques, dont l’objet essentiel est de condenser sans distinction de qualité la multitude des livres parus. Encourager de telles entreprises, qui ne sont, après tout, que des entreprises commerciales, est donc un crime de lèse-humanité; car lire des comptes rendus, c’est pour l'esprit une occupation entièrement stérile, quand ce n’est pas une occupation corruptrice. Une pareille industrie ne peut préparer à aucun degré un public pour la science et pour la vérité. On en a sous les yeux un frappant exemple : il a paru en ce temps une œuvre excellente, la philosophie de Kant; Pindustrie en question,

4. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrlen und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, IX. Vorl., p. 431-435.— 2. Ibid., X. Vorl., p. 483-446.

l'industrie du marché littéraire, l’a tuée, pervertie, dégradée, à ce point que l'esprit qu’elle contenait s’en est enfui, qu’à sa place erre un fantôme auquel personne ne prête attention. "NET ER Lo

L'appel de Fichte, dans ses Leçons sur l’'Essence du Savant,ne fut pas entendu. Cette parole, qui jadis enthousiasmait les étudiants d'Iéna et les amenait à renoncer à leurs corporations, restait sans écho à Erlangen : le nombre des auditeurs de Fichte diminuait de jour en jour. Le contraste est frappant; il ne pouvait échapper à Fichte. Cette fois, la défection de la jeunesse ne pouvait plus, comme pour le cours de Logique, s'expliquer par le manque de. pénétration philosophique. Fichte n'était pas habitué à pareille mésaventure; il eut un sursaut de révolte. Il considéra comme un affront personnel le défaut d’assiduité des étudiants; il résolut de suspendre ses léçons « jusqu’à ce qu’il eût trouvé un moyen de les transformer en un cours fermé, gratuit (privatum gratuitum), réservé à une élite de jeunes gens qu'il trouverait dignes de l'entendre » ? Fichte d'ailleurs ne donna pas suite à son projet; il se rendit aux instances des auditeurs qui lui étaient restés fidèles et qui lui adressèrent une supplique pour qu'il terminât son cours$.

Mais Fichte songeant à interrompre ses leçons sur l’Essence di Savant, parce qu'elles n'étaient pas suffisamment suivies : quel aveu, et quelle humiliation!

D. UN PLAN D'UNIVER- SITÉ MODÈLE.

1. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen über das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, IX. Vorl., p. 439-442.

2. Ed. Fichte, Johann Gotilieb Fichte. Lichtstrahlen aus seinen Werken und Briefen, p. 81 et 87-89.

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