Voir l'Appendice
Fichte commence par constater un vice essentiel dans l'organisation des Universités actuelles, l'absence de toute communication entre les maîtres et les élèves : d'où la stérilité de l'enseignement. A ce compte, le maître parlerait aussi profitablement devant des bancs vides, les livres présenteraient sur les cours de sérieux avantages, et les étudiants feraient bien mieux, pour travailler, de rester dans leurs familles. Ils y gagneraient du temps, épargneraient de l'argent, ils éviteraient la sauvagerie des mœurs corporatives. Organisation absurde à laquelle Fichte oppose sa conception pédagogique.
Si la fonction du professeur est essentiellement l'art de communiquer la science, art tout à fait distinct de la science môme, la véritable méthode de l'enseignement n'est pas la leçon proprement dite, le monologue, forme nécessaire de l'exposition livresque : cest le dialogue, l'échange de conversations avec les auditeurs. De la sorte, le maître suscite la réflexion des élèves, il les force à exprimer devant lui leurs pensées, il apprend à les connaître; il peut rattacher à leurs réponses le fil de ses propres idées; l'auditoire entier devient ainsi le collaborateur du maître, et les progrès de chaque élève servent au progrès de tous les autres '.
Des devoirs appropriés seraient la sanction de cet enseignement. Ils permettraient au professeur de connaître, par une sorte d'expérimentation, la valeur personnelle des différents étudiants; de s'assurer qu'ils ne se bornent pas à répéter des phrases apprises, mais possèdent vraiment leurs connaissances. Une Revue, les Annales des progrès dans l'art d'enseigner la science à VAcadémie d'Erlangen (Jahrbûcher der Fortschritte der wissenschaftlichen Kunst auf der Akademie Erlangen), consignerait, dans un volume annuel, l'exposé et les résultats de cette méthode pédagogique. L'exemple ainsi donné par l'Université d'Erlangen serait, il faut le souhaiter, suivi par les autres Universités de la Prusse; on pourrait espérer de voir s'établir entre elles une émulation qui serait éminemment profitable au progrès de la culture générale, chaque Université cherchant à acquérir la suprématie et à attirer les élèves. Mais, pour que cette concurrence profitable pût s'établir, la première condition à réaliser, c'était la suppression des barrières entre les diffé-
1. Fichte, A'. W., III. Bd., Ideen fiir die innerc Organisation der Universitàt Erlangen, p. 277-278.
rentes Universités, de cet absurde protectionnisme universitaire qui, pour conserver un public permanent et de crainte d'amoindrir les ressources des centres Universitaires, fermait les Universités, interdisant aux étudiants d'une; province de fréquenter les maîtres d'une autre province.
Pour être efficace, l'abolition des interdictions devrait d'ailleurs s'étendre, avec réciprocité, à tous les pays de langue allemande, faire l'objet d'un contrat d'au moins un siècle entre les souverains de ces différents i)ays, aboutir à l'engag-ement solennel — inscrit dans les Constitutions des États ainsi unis — de garantir à tous leurs sujets la libre fréquentation de toutes les Universités allemandes pendant la durée de ce contrat. Chaque État y trouverait son avantage. La Russie, en ce qui concerne ses provinces allemandes, ne peut sans doute guère compter voir les sujets prussiens, ou même les Allemands du Sud, fréquenter pour leurs études les Universités de Dorpat, de Cracovie, de Kharkow, de Kazan; mais quelle considère la forte émigration d'étudiants allemands qui se produit depuis cent ans dans son empire, qu'elle se souvienne qu'autrefois elle faisait venir d'Allemagne tous ses gouverneurs et, récemment encore, tous ses professeurs. L'Autriche qui, par ailleurs, est tenue de donner aux protestants de Hongrie et de Transylvanie la liberté de fréquenter les Universités allemandes, pourrait être gagnée par l'espoir que les catholiques de Prusse ou des autres pays allemands vinssent à ses Universités ; sa faculté de médecine en particulier serait ouverte à tous. La France, en ce qui concerne la rive gauche du Pdiin, pourrait se considérer comme suffisamment dédommagée par laflluence des Allemands à Paris, où elle pourrait s'attendre à voir les princes et les grands venir faire leur éducation, et permettre toujours aux savants allemands de maintenir chez leurs concitoyens, en face de l'esprit français qu'elle inculquera aux grands, le sens national allemand. Les maisons de Saxe, qui avouent tout haut, à qui veut les entendre, leur absolue incapacité de soutenir la concurrence académique, accepteraient sans doute un accommodement avec la Prusse : en échange de quelques droits de curatelle et d'entretien qu'on leur conférerait sur les Universités de Prusse, elles renonceraient peut-être totalement à leurs trois Universités. Quant à la Bavière, avec la bonne opinion qu'elle a de ses propres établissements, elle verrait dans ce projet une mine d'or et l'accepterait des deux mains ^
A ce rapport, Fichte joignait un projet d'organisation de la Revue des progrès dans l'art d'enseigner la science.
Cette Revue, qui aurait pour objet de mettre en lumière les progrès ininterrompus de la culture allemande à l'Université d'Erlangen, devait être le fruit de la collaboration entre les professeurs et les auditeurs de l'Université, relater l'ensemble de leurs travaux, être publiée dans la ville même.
Les travaux devaient émaner soit des maîtres, soit des élèves. Aux
i. Fichte, A'. IF., III. Bd., Jdeen fiir die innere Organisation der UniversiUïl Erlangen^ p. 279-287.
maîtres on demanderait de donner au Recueil de l'Université exclusivement leurs mémoires originaux ^les seuls écrits qu'un maître puisse juger dignes d'être imprimés), ceux qui faisaient vraiment avancer la science soit dans sa matière, soit dans sa forme, c'est-à-dire au point de vue des méthodes: on pourrait même faire de cette contribution une condition de leur nomination. Aux élèves on accorderait l'honneur de faire figurer dans le Recueil des Actes leurs travaux les plus distingués.
Quant aux conditions purement matérielles, Fichte demandait qu'on ne déterminât d'une manière fixe ni la longueur des articles, ni le format de la Revae, ni la date de son apparition, afin de laisser aux auteurs la faculté de développer leur pensée dans toute son ampleur, à la Revae la possibilité d'une extension variable avec l'abondance des matières, aux éditeurs le choix du moment opportun pour son apparition.
Fichte, en terminant, réglait la question des frais d'édition, celle des bénéfices possibles, des honoraires des collaborateurs, et jusqu'à celle des droits de leurs héritiers ^
1. Fichte, S. IF., YlII. Bd., Plan :u eineni periodischen schriflslellerischen M'erke an eincr deulschen Universitdt, p. 207-214.