II. LA LOTTE CONTRE ^ i *' i UM
LE MERCANTILISME. ^^'""^^^ ^^ ^^"«^eme des prohibitions et de.
monopoles, cortège ordinaire de la politique mercantile, un grand courant d'idées, une fois encore venu de France, allait précipiter la chute du mercantilisme : l'école des Physiocrates, la première école proprement économique, publiait alors, en effet, une série d'ouvrages qui bouleversaient les idées régnantes.
Le principe essentiel en était qu'il existe entre tous les phénomènes sociaux un ordre naturel, reconnaissable à son évidence même, qu'il s'agit et qu'il suffira de découvrir pour établir la science économique. Cet ordre naturel est d'ailleurs un ordre surnaturel, un ordre providentiel, l'ordre établi par Dieu pour le bonheur des hommes.
Par là même il emprunte à la divinité, avec un caractère d'universalité, d'immutabilité, une autorité qui s'élève fort au-dessus de la contingence des faits et de l'arbitraire des rois; et, s'il est établi que tout l'ancien régime économique n'est que l'effet de cette contingence et de cet arbitraire, ce régime est condamné sans appel.
Mais cette condamnation résulte précisément de la découverte de l'ordre en question, qui est le renversement du système mercantile.
Dans le mercantilisme, c'est le commerce, le commerce extérieur en particulier, qui tient le premier rang, parce qu'un tel commerce procure à l'État cette accumulation de numéraire où le mercantilisme voit la richesse du pays. Or, les Physiocrates s'efforcent
1. W. Roscher, Geschichte der National-Œkonomlk in Deutschland, xix. Kap. 01, p. 398 et 405.
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détablir que le commerce n'est créaleur d'aucune richesse réelle, qu'il est bien plutôt une dilapidation de la richesse à cause du prélèvement opéré par le trafiquant. Le commerce est improductif, il est stérile, parce que l'unique source d'un « produit net », d'un excédent de la richesse créée sur la richesse consommée, est dans l'industrie agricole. La terre a seule une vertu créatrice; elle rend en blé plus que les semailles ne consomment et plus que ne consomme, pendant l'année, le laboureur qui la travaille. Dans cette vertu de la terre, et de la terre seule, les Physiocrates voient précisément encore l'efficacité de la puissance divine, comme ils voient dans la stérilité de toutes les productions humaines la preuve que l'homme est sans aucun pouvoir de création.
Une pareille conception entraînait le renversement des valeurs économiques admises jusqu'alors. Renversement de la thèse fameuse de la balance du commerce : l'enrichissement en numéraire d'une nation ne pouvant s'opérer que par l'appauvrissement des nations voisines, la balance aboutirait, en dernière analj'se, à sa destruction, à la cessation de toute exportation — les pays étrangers n'étant plus capables d'acheter — et à la nécessité des importations, de la sortie du numéraire, en raison de la cherté excessive où monteraient alors les objets de consommation. Renversement de la thèse suivant laquelle les droits de douane seraient payés par l'étranger : ces droits ne feront qu'élever les prix des marchandises importées, au détriment des acheteurs du pays où sont établies les taxes, qui paieront la différence. Renversement de la thèse de la réciprocité : les représailles en matière de douanes ne sont pas un remède. En quoi le fait qu'à un tarif frappant l'entrée de vos produits vous répondez par un tarif frappant les produits de la nation qui vous a ainsi tarifés, peut-il contribuer à améliorer vos rapports économiques? En quoi la guerre de tarifs profitera-t-elle à l'écoulement des produits prohibés?
En un mot, renversement de toute la conception protectionniste et prohibitive qu'entraînait le système de la balance du commerce à la fois illusoire et immoral; illusoire, puisque le prétendu enrichissement poursuivi n'était qu'un leurre, et immoral puisque enfin toutes ces mesures vexatoires tendaient à détruire l'ordre naturel, à i favoriser l'industrie aux dépens de l'agriculture en développant I l'exportation des produits manufacturés, mais en prohibant l'exportation et en entravant la libre circulation intérieure des grains ou des autres matières premières, meilleure façon d'assurer les bénéfices des manufactures, par le bas prix des denrées de première
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nécessité entraînant le bas prix de la main-d'œuvre. Substitution à celle conception erronée, d'un régime d'absolue liberté, seul conforme à Tordre nalurel. qui ne connaît pas de frontières; seul conforme aux lois nécessaires de la production, de la consommation, des échanges; seul capable d'assurer le bon prix. Enfin, comme dernière conséquence, limitation des fonctions de l'État en matière économique.
Telles étaient les vues que les Physiocrates opposaient au mercantilisme régnant.
A leur suite, en modifiant profondément et en dépassant certaines de leurs thèses, Adam Smith reprit le combat et multiplia les attaques contre l'édifice déjà branlant de l'économie politique traditionnelle, pour créer, sur ses ruines, l'économie politique moderne.
A. Smith révère les Physiocrates et leur rend pleine justice; il ne nie pas la valeur évidente et la situation privilégiée de la production agricole, la seule où les forces de la nature collaborent avec le travail de l'homme et, par là, assurent un rendement supérieur à la simple rémunération normale du capital et du travail, une « rente du sol », mais il oppose à la thèse que « l'agriculture est la source de toutes les richesses de l'État et de celles de tous les citoyens » (Quesnay). l'idée que c'est, non pas la terre, mais Tactivilé de l'homme, mais le travail, qui crée la richesse. Or, le travail n'est pas l'apanage d'une seule branche de la production économique, à l'exclusion de toutes les autres, il comprend le travail de l'ensemble de la nation.
Ainsi s'efface la distinction qu'avaient établie les Physiocrates entre la classe productive et les classes soi-disant stériles; toutes les classes collaborent par leur labeur commun à rétablissement de la fortvme publique.
Comment, dans les sociétés humaines, celle collaboration s'est réalisée sous la forme de la division du travail, d'une division qui, par la spécialisation, augmente la productivité totale, économise ladépense des efforts individuels, rend solidaires tous les membres de la communauté dont elle fait un véritable organisme, favorise et facilite les échanges, ce n'est pas ici le lieu de le montrer. 11 nous suffira de rappeler qu'en faisant de ce phénomène économique et social fondamental la base de tout son système, A. Smith renversait la conception, au fond théocralique, des Physiocrates, et substituait à leur « ordre naturel », qui n'était qu'un ordre providentiel, un oi-dre rationnel et simplement humain, un ordre de phénomènes résultant
du développement sponlaiié des tendances individuelles ou eollectives, de la nature de l'homme et du jeu de ses intérêts.
Ajoutons que, si, pour A. Smith, la Providence n'a pas en quelque sorte de toute éternité inscrit dans les consciences la législation économique, une « législation unique, éternelle, invariahle. universelle, une législation évidemment divine et essentielle », elle a cependant créé la nature humaine avec ses inclinations, ses tendances, avec ce désir du l)ien-élre qui est le ressort essentiel de toute lorganisation économique présente, et qu'en ce sens, mais en ce sens seulement, on peut dire que nos institutions économiques ont quelque chose de providentiel, qu'elles sont bonnes par leur essence même.
D'un tel naturalisme doublé d'un pareil optimisme, A. Smith devait tirer le libéralisme économique. Les institutions économiques résultant du jeu naturel et spontané des intérêts individuels, il serait absurde autant que vain de vouloir réglementer artificiellement lactivité économique. Le système de prohibition, la conception de l'Etat-Providence sont définitivement condamnés. A. Smith consacre toute une longue partie de la Richesse des Nations à dresser contre le mercantilisme le plus violent, le plus passionné et aussi le plus documenté des réquisitoires.
Après les Physiocrates, il réclame le libre-échange. la liberté entière du commerce, mais dans un sens plus radical encore. Ceux-ci, avec l'espèce de dédain où ils tenaient les classes stériles, ne voyaient guère dans le commerce — dans le commerce extérieur surtout — qu'un « pis-aller »; le libre-échange était simplement, à leurs yeux, la condition du développement de l'agriculture; pour A. Smith, qui, par sa théorie de la division du travail, réhabilite le commerce, les échanges internationaux ont une valeur en euxmêmes.
Loin donc d'admettre cette balance du commerce qui devait enrichir un État aux dépens des autres, A. Smith établit que la liberté du commerce entre les nations profite aux pays qui échangent. II montre aussi que la monnaie n'a pas en soi de valeur privilégiée; elle n'est qu'un signe de la valeur, elle n'est qu'un instrument de la circulation des richesses, un moyen commode d'échange et de transport, une marchandise comme les autres, et par là même il ruine à sa base le « préjugé populaire » que la monnaie, c'est la richesse, préjugé sur lequel reposait précisément la thèse mercantiliste de la balance du commerce.
Le puissant mouvement de réaction contre le mercantilisme en
France cl en Angleterre devait forcément avoir sa répercussion en Allemagne. Il y eut des Physiocrates allemands parmi lesquels on peut citer un Mauvillon, un Krug, un Schmalz (celui-là même qui, en 1807, à Memel, où il professait depuis 1802, alla trouver le roi et lui suggéra lidée de fonder, à Berlin, TUniversité dont il devait être le premier recteur). Schmalz, le dernier des Physiocrates allemands, au dire de Roscher, mais non le moins ardent, comparait tout simplement le Colbertisme au système de Ptolémée, la Physiocratie à celui de Copernic; il était convaincu que Quesnay avait trouvé la vérité définitive et quelle était sur le point de triompher bientôt partout. Il en voulait à Adam Smith de ne s'y être pas tenu; il voyait en lui une sorte de Tycho-Brahé entre Golbert et les Physiocrates. Il était impossible à A, Smith de méconnaître la force de la vérité qui éclatait chez eux comme chez Copernic, mais il ne la voyait pas entièrement, il ne pouvait se déjjarrasser complètement de ses préjugés colberliens. enfin il n'était pas sans chercher la gloire dune découverte originale et il caressait le rêve de concilier tous les partis ' .
Ce jugement défavorable nempêchait pas dailleurs les idées d'Adam Smith de pénétrer en Allemagne avec les traductions de Weidmann (1792) et de Garve (1" édition, 1794; 2^ édition, 1799).
Il est à remarquer toutefois que les idées nouvelles ne sortaient guère du domaine de la théorie et rencontraient difficilement du crédit dans les sphères du monde politique; le mercantilisme, avec l'Étatisme. avec les prohibitions et les monopoles, dominait toujours le régime économique.
11 est vrai qu'en Prusse, au début de son règne, Frédéric-Guillaume II. ce prince qui donnait au peuple de grandes espérances, avait eu quelques velléités de libéralisme.
Au moment même où mourait le grand Frédéric, le comte de Mirabeau était à Berlin en mission extraordinaire; on comptait su son ascendant personnel et sur son éloquence pour acquérir à la France Famitié du nouveau roi. Et Mirabeau lui écrivit une lettre demeurée fameuse qui était tout un programme de gouvernement. Il y était question notamment de la réforme économique et de l'introduction en Prusse du système physiocratique dont Mirabeau était un ardent défenseur. Mirabeau recommandait au roi l'abolition des entraves à limportation, la suppression de la colonisation étrangère, l'autorisation d'exporter les métaux précieux, le remplacement des
1. W. Roscher, Geschichle der Nalional-Œkonom'k in D:utschlind. xxi. Kap., 3, p. 498-499.
L ÉTAT COMMERCIAL FEKME. 69
tlouaiies et des impôts de consommation par un impôt foncier direct, la facilité des transports, la suppression des monopoles.
Le roi fut-il sensible à la séduction de Mirabeau? Perçut-il Técho des plaintes et des revendications pressantes d'un peuple opprimé^? Ou suivil-il plutôt les conseils, prépondérants sur son esprit, de Wollner qui se piquait dèlre un économiste, et, à celte heure encore, un économiste libéral, réformateur^? Toujours est-il qu'au début de son règne il sembla favoriser les projets les plus hardis.
Un de ses premiers actes de souverain fut de nommer, le 28 août 1786, une commission chargée, sous la présidence du ministre Werder. de reviser toute léconomie des impôts alors régnants pour pouvoir affranchir la Prusse de la régie à la française, instituée par le grand Frédéric en 1766, odieuse au peuple, et pour supprimer les monopoles non moins odieux du tabac et du café*. Cette réorganisation, fondée, comme le voulait Mirabeau, sur le principe d'un impôt direct, devait être liée à un adoucissement du système de protection à outrance et d'entraves au transit intérieur et extérieur établi sous les régimes précédents. Le roi avait donné ordre en particulier à la commission de rechercher les voies et moyens qui pourraient, avec le plus de succès, engager de nouveau l'étranger à faire prendre à ses marchandises et à ses biens, d'après la situation de chaque lieu d'expédition, le chemin plus court des Etats prussiens*; et cet ordre du roi de travailler aux améliorations concernant la police économique devait servir d'amorce à un projet de réforme plus important encore, établissant la franchise du commerce des grains. Cette franchise que demandaient les Physiocrates en France, le grand économiste allemand J. Moser l'avait déjà réclamée, lui aussi, à la même époque. Dix ans environ avant le projet en question, dans ses Fantaisies palrioliques (Palriotische Phantasieen, Berlin, 177-4-1778), il affirmait que la liberté entière du commerce en général, et en particulier du commerce des grains, était le moyen le plus sûr et le plus efficace de prévenir ou de pallier toutes les disettes. Mieux encore, en Prusse même, Ch. Auguste Struensée, le traducteur d'Isaac Pinto, l'auteur du Bref exposé du commerce clans les prin-
1. M. Philippson, Geschichte des preussischen Staalswesens vom Tode Friedrich des Grosscn bis zu dm Frciheilskrietjen, Lpipzig, Verlag von Veit uud C'*, 1880, I. Bd., II. Kap., p. 98-'J9.
2. Wollner en 1776 avait, pour se faire connaître du roi Frédéric, écrit un ouvrage sur les questions éconoini(iues (Die Aufkebung dcr Gemeinheiten in der Mark Brandenburg nach ihren grossen Vortlieilen ôkonomisch belrachtet), qui enfermait des vues assez nouvelles et avait été traduit en français. Voir M. Pliilippsou, Geschichte des prciKsischen Staalswesens, I. Hd., i. Kap.. p. 71.
3. .M. Philippson, Geschichte des preussischen Staatswesens, I. Bd., ii. Kap., p. lUl. — ■ 4. Ibid., p. lui.
cipaiix Elals d'Europe et du Traité sur les principaux objets de Véconomie politique (Abhandlungen ûbei' wichtige Gegenstande der Staalswii-lschaft, Berlin, 1800), essayait de mettre en applifation quelques-unes des idées de la doctrine libérale.
Charles-Auguste Struensée, tour à tour professeur de philosophie et de mathématiques à TAcadémie des Chevaliers de Liegnitz (en 1757, à 22 ans), puis conseiller intime à la justice et intendant des Finances à la cour de Danemark où, en 1769, Tavait appelé son frère Jean-Frédéric (médecin et favori du roi Christian VII, avant d'être, en 1771, son premier ministre), s'était, après la mort tragique de ce frère exécuté en 1772', retiré dans ses terres d'Alzenau, près de Haynau en Silésie; il s'était entièrement consacré à ses travaux scientifiques et économiques, il avait en particulier cherché à metti'e à exécution, jusque dans les détails, sur ses domaines, les vues libreéchangistes préconisées par les Physiocrates et par Moser, du moins en ce qui concernait le commerce des grains ^. Encouragés et endoctrinés par lui, les négociants de Breslau réclamèrent alors à grands cris la suppression des prohibitions relatives au commerce des grains.
1. Jean-Frédéric Struensée avait été accusé de conspiration par ceux qu'avaient inquiétés ou lésés ses réformes radicales, en particulier par la reine douairière et le comte de Rantzau-Aschberg ; on lui prêtait pour complice et pour maîtresse la propre femme du roi, la reine Caroline-Mathilde. Struensée et la reine furent arrêtés; Struensée, mis en jugement après avoir avoué, dit-on, ses relations intimes avec Claroline-Mathilde, fut condamné à ôtro décapité.
2. Struensée est, en effet, plutôt un éclectique qu'un doctrinaire. Sans doute il croit encore assez volontiers, avec les partisans de l'ancien système, à la balance du commerce; il admet qu'une balance défavorable pourrait drainer tout l'or d'un pays (Struensée, \V., 1, 70), et n'autorise d'emprunt à l'étranger que dans la mesure ou l'emprunt ne peut nuire à cette balance; mais il n'est plus un adepte du mercantilisme; il sait et déclare nécessaire une décadence et une ruine progressives, après le plein épanouissement du peuple sous l'influence du commerce extérieur, de l'industrie, de la circulation de l'argent, des colonies lointaines, des conquêtes, des emprunts d'État (I, 382); il reconnaît comme absolument sans danger la libre exportation de l'argent et de l'or; il est libre-échangiste en matière de grains et se refuse à voir dans l'exportation du blé une cause de déficit; il combat en conséquence l'institution des magasins nationaux, capables tout au plus de retarder le dommage résultant d'un abaissement ou d'une élévation des prix et toujours par les expédients les plus nuisibles; il réclame pour le bien général du commerce el de la nation la liberté des échanges à l'intérieur du pays, liberté nécessaire à la circulation de l'argent, mais il ne requiert pas une liberté sans réserves (Roscher, Geschichte der National-Œkonomik in Deutschland, xxiv. Kap., 132, p. .580-082). Il croit encore, pour maintenir la prospérité commerciale du pays, à reflicacité d"une protection contre les marchandises étrangères (Freymark, Zur preussisclien Handels-und Zollpolilik von 16U8-1818\ Halle an d. Saale, 18!)7,"n. Kop., p. 24-23); il considère que les Physiocrates qui ont en quelque sorte condamné Findustrie et exigé le libre-échange absolu, ont perverti les esprits en France et égaré le gouvernement (Itoscher, Geschichte der ^'alional-CEkonomik in Deutschland, xxiv. Kap., 132, p. 381). Bref, Struensée apparaît comme un opportuniste, sympathique aux idées libérales, mais prudent dans les applications, sachant qu'en matière d'économie politi(]ue il n'y a pas de lois universellement valables et sans exccplions. (/6u/., xxiv. Kap., 132, p. 380; voir aussi Piiilippson, Geschichte des prcussischen Staatswescns, II. Bd., ni. Kap., p. U3-07).
l'état commercial ferme. 71
C'est à leur instigation que le directeur général des Finances proposa au roi Frédéric-Guillaume, le 31 octobre 17S6, l'abrogation ■de tous les impôts qui pesaient sur Timporlation et sur l'exportation des grains \ avec une réserve cependant : les magasins militaires ayant coutume de s'approvisionner en Pologne où le blé était à très bon marché, on pouvait craindre que le régime de la porte ■ouverte et de la libre concurrence ne fît singulièrement monter les prix et n'appauvrît d'autant le Trésor; il l'ut donc décidé qu'on frapperait d'un droit les blés polonais pour en rendre Tachât plus onéreux 'aux acquéreurs autres que l'Etat^. Ces promesses de réforme n'eurent, malheureusement, qu'un comiuencement d'exécution : la seule annonce de la suppression des monopoles du café et <Iu labac, et de la refonte des droits de douane sur les grains, avait déchaîné, chez les commerçants, comme un esprit de révolution. Les négociants de Breslau, notamment, dont les vues, en matière économique, grâce aux enseignements de Struensée, étaient singulièrement avancées, non contents de leur première victoire, exigeaient maintenant l'extension du libre-échange à tout le trafic international, pour le plus grand bien, disaient-ils, de leur province si commerçante. D'autre part le public simpliste, entendant parler de suppression de monopoles, escomptait une mesure générale abolissant toutes les prohibitions relatives à l'entrée des produits ■étrangers, se refusait aux visites douanières et réclamait des abaissements de prix. Enfin les cultivateurs de tabac se livraient à la contrebande. On fit tant et si bien que la commission chargée de la revision douanière dut y mettre bon ordre et proposer des pénalités sévères : le roi, auquel ces menées avaient donné à réfléchir, s'émut^ et, en dépit de ses premières velléités de libéralisme, finit par céder aux adversaires du projet de réformes".
\u. LA RÉACTION POLI- Ce fut le triomphe de la réaction et de TIQUE ET ÉCONOMIQUE Wollucr, deveuu conservateur en matière
DE WÔLLNEIt. iw • 1-f T' t
d économie politique, comme en d autres matières il était devenu clérical. La commission de revision fut licenciée le 30 janvier 1787; on revint à un mercantilisme encore aggravé; on établit une série de tarifs nouveaux accroissant d'une façon singulière les droits de consommation sur les objets de première nécessité (on en escomptait un revenu annuel de deux millions
1. M. Philippson, Geschichte des preussischen Slaatswcsens, LBd., ii. Kap., p. 10'.), et II. r.d., m. Kap., p. lJ.j-97. — 2. Ibid., I, n, p. HO. — 3. /6k/., p. 114, Uo et 121. — 4. Ibid., p. 116 et suiv.
72 PICHTE A BERLIN.
d'écus), au risque de faire baisser la cousommalion et de menacer le bien-être national. L'exportation de toutes les matières premières fut à nouveau interdite. Interdites furent nombre d'industries, et toutes les contributions augmentées ^ Est-il besoin d'ajouter que la liberté du commerce des grains sombra dans la tempête? Les paysans, craignant que la libre entrée des blés étrangers n'amenât une dépréciation de la valeur de leurs produits, les consommateurs même, redoutant de voir sortir de la liberté des échanges, de la liberté de l'oiTre et de la demande, un renchérissement des prix fixés pour les denrées, se firent les complices de la réaction. Dès janvier 1787, un règlement de police interdisait « l'accaparement des grains » et cherchait à limiter les transactions des spéculateurs. La peur d'un envahissement des marchés delà Silésie parles blés polonais et de la ruine de l'agriculture en ce pays dictait au roi un ordre de cabinet du 4 février 1787 (contresigné par Hoym) interdisant dans cette province l'importation et l'exportation des grains. Les militaires se mirent de la partie et protestèrent, au nom de la défense nationale, contre la liberté du commerce des grains, qui rendait les approvisionnements plus difficiles et plus coûteux ^.
Circonvenu de tous les côtés et de plus en plus apeuré, le roi, dans un nouvel ordre de cabinet du 8 janvier 1788, déclarait que lexpérience de deux années était concluante : le libre commerce des grains faisait sortir du pays une quantité énorme de blé, vidait le& magasins de leurs réserves de paix et de guerre et menaçait, en cas de mauvaise année, la nation de disette; en conséquence il appelait l'attention de la Direction générale sur ce fâcheux état de choses.
Pour essayer de sauver ce qui restait du libre-échange, les partisans de la réforme à la commission de revision firent la part du feu : ils proposèrent d'établir une barrière douanière contre l'invasion des blés de Pologne et d'assurer à l'administration de la guerre le monopole du commerce des grains dans les districts où elle avait sesmagasins.
Struensée faisait partie des conseils de la Direction générale;, il allégua qu'on ne pouvait juger le système du libre-échange sur une expérience d'un an et demi, et sur une expérience aussi restreinte ; il multiplia les raisons décisives en faveur de la liberté illimitée du commerce et contre toutes les barrières, montra qu'en accordant à la Pologne le libre passage, Stettin et toute la Poméranie y gague-
1. M. Philippsou, Geschichte des preassischen Slaalswesens, I, m, p. 248-230. — 2. Ibid.,. p. 233-234.
raient de devenir des centres d'exportation de grains, que toute la marine marchande en l)énéficierait. et non seulement la marine, mais le commerce entier, car les marchands polonais viendraient alors s'approvisionner en Prusse. Ce fut en vain : la commis.sion avait son siège fait. Jugeant impossible d'aller à rencontre de la volonté du roi et s'imaginant qu'il fallait se contenter des concessions accordées pour diminuer la ré.sistance de la réaction, elle fit la sourde oreille aux arguments de Slruensée, ou plutôt elle crut habile de lesréfuter.
Puérde tentative. Le roi était emporté par le courant; les moyenS' termes lui parurent des faiblesses; il rejeta le projet de la commission et céda aux sollicitations de plus en plus pressantes des militaires.
Sans même consulter au préalable la Direction générale, il signa^ le 19 octobre 1788, un premier décret frappant l'exportation des grains d'un droit si formidable qu'il équivalait déjà presque à une prohibition; il alla plus loin encore, et, malgré les efforts de la Direction générale, les propositions de Werder, les doléances des intéressés, le 10 janvier 1789. il donnait le coup de grâce aux réformes libérales par lesquelles s'était annoncé son règne : il interdisait pui'ement et simplement d'une façon absolue dans toutes les provinces de la Prusse, par mesure de protection, disait-il, l'exportation de toutes les sortes de grains \
IV. LA iiÉFOiiME DE Quaud, OU octobre 1791, la situation politique sTRiEXSÉE ET DE et Onancière du royauuie Contraignit la camarilla des Rose-Croix, des Wollner, des Hilmer. des Hermès et des Bichofïswerder, tout-puissants auprès du roi. à accepter, en dépit de leurs sentiments intimes, le concours de Struensée comme ministre des Finances, il put sembler que les choses allaient changer et que le nouveau ministre aurait à cœur de réaliser au pouvoir les réformes qu'il avait préconisées comme économiste. Malheureusement Struensée avait fait en Danemark un apprentissage qui l'avait rendu trop prudent. L'exemple de son frère lui avait enseigné le danger de briser les coteries, de rompre en visière avec les préjugés, et de menacer les intérêts de ceux qui avaient l'oreille des rois. Il savait les répugnances et les résistances que ses projets réformateurs rencontraient chez ses collègues, il savait les haines qui le guettaient, il savait la versatilité du monarque : après avoir soutenu la réforme économique libérale pour
1. M. Philippson, Geschichle des preussischen Staatswcscns, I, m, p. 2.j9-2ril.
laquelle Sli'ueasée avait mené le combat, Frédéric-Guillaume II avait tout abandonné et tout cédé à la réaction sans cesse grandissante. Pour triompher de tels obstacles il eut fallu un courage et une fermeté de caractère que Struensée n'avait pas. Il ne pouvait, il ne voulait pas lutter contre « dix Etats antiques, vingt greffes, cinquante ■constitutions, cent privilèges, et dinnombrables intérêts personnels » ; il préférait « se laisser porter sans secousses par le flot du monde ». Convaincu que, pour triompher des résistances de la vieille organisation douanière, il faudrait un coup d'Etat, qu'il ne désirait pas tenter, il se consolait à Tidée « quil y aurait du foin au râtelier quelque temps encore ». Il se borna donc à faire du mieux qu'il put
— et sans éclat — sa besogne de financier \
A rissue de la campagne de France, après les victoires des armées révolutionnaires sur le sol même de TAllemagne, à la fin de Tannée 1794, Struensée, invoquant l'état lamentable où se trouvait financièrement et économiquement la Prusse, avait bien essayé de rétablir la liberté du commerce des grains. Il alléguait que la récente acquisition des provinces du Sud, essentiellement productrices de grains, en modifiantles conditions économiques, permettrait d'abaisser les prix, si la lilierté du commerce était assurée entre ces provinces et les autres; et il obtint, le 30 janvier 1794, l'approbation du roi sous réserve de certaines mesures destinées à préserver les anciennes provinces d'un abaissement trop rapide de prix, ruineux pour elles.
Victoire éphémère des vues chères à Struensée. Une liberté, même restreinte, du commerce était incompatible avec le système étatistc de la création des magasins et des réserves.
Une fois encore le conseil supérieur de la guerre fit entendre ses doléances : la liberté du commerce des grains, loin d'abaisser les prix, les ferait monter, car elle permettrait leur sortie; les achats pour les magasins de l'État deviendraient onéreux, les réserves seraient entamées, la défense nationale compromise. Et le 6 mai 1794, moins de quatre mois après que la liberté avait été rétablie, un ordre du roi supprimait à nouveau la libre sortie des grains ^.
Cependant, dans les derniers temps de son règne, la question fut encore une fois agitée. Un ordre du cabinet du 29 juin 1797 appelle l'attention des minisires sur les inconvénients que présentent, au point de vue du commerce intérieur, la diversité et la multiplicité des taxes douanières de province à province, voire au dedans de la
1. M. Philippson, Gescldchle des preussischen Staatswesens, II. Bd., m. Kap., p. 97-',)9.
— 2. Ibid., II, III, p. 112-113.
même province, cl exprime la volonté de supprimer entièremenl les barrières artificielles à Tinlérieur du royaume pour ne conserver <jue les octrois aux l'rontières et vis-à-vis de létranger. Le même ordre de cabinet demande enfin aux directions compétentes d'examiner la question des pertes que causerait au trésor une réforme complète ou partielle du système des douanes intérieures, celle aussi des bénéfices que procureraient au trésor les douanes de frontières \ Comme il était à prévoir, les directions compétentes, la direction des douanes en particulier, tout en reconnaissant la réforme désirable, alléguèrent qu'elle était grosse de dangers et ruineuse pour les finances publicjues^.
Il fallut pour vaincre ces résistances attendre la mort du roi {16 novembre 1797) et Tavènement de Frédéric-Guillaume III. Celuici, dont le libéralisme conuu allait jusqu'à le faire passer pour un démocrate capable de réaliser dans l'ordre et progressivement ce pour quoi les Français avaient fait une Révolution^, paraissait décidé à mener à bien la réforme économique projetée depuis si longtemps et tant de fois remise en question.
En dépit des observations de la direction des douanes qui déclarait encore le 20 décembre 1797 que, si la réforme aboutissait, on ne trouverait pas de recettes pour combler le déficit*, il pressa les choses autant qu'il put; mais la réforme n'aboutit qu'avec le ministère de Stein, successeur aux finances de Struensée et disciple décidé d'Adam Smith ^. Un décret du 26 décembre 1805 annonçait, en etTet, qu'elle serait appliquée à partir du 1" janvier 1806''.
Cependant, si l'honneur d'avoir signé la réforme revient au roi et à Stein, il est difficile d'oublier f(ue Struensée en avait eu, sous le règne précédent, l'idée et l'initiative premières, et qu'il ne tint pas uniquement à lui de ne pas l'avoir accomplie. Oui donc, sinon Struensée, avait pu inspirer à Frédéric-Guillaume II mourant l'ordre de cabinet du 29 juin 1797, proposant d'abolir toutes les prohibitions intérieures pour ne laisser subsister que les douanes des frontières, ordre de cabinet repris par Frédéric-Guillaume III dès son avènement, et dont le décret du 26 décembre 1805 n'était (jue la consécration définitive?
Les réformes économiques du nouveau roi et du nouveau ministre
l.H. F reyma.rk, Zur preussischen Handds-und Zollpolitik von IG'iS-lSlS, u. p. 2j.