‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 34 sur 116 · Ibid., Erste Rede, p. lG-21, et Dritle Rede, p · texte numérisé non relu

Ibid., Erste Rede, p. lG-21, et Dritle Rede, p

au nom de Fesprit religieux, la Philosophie des Lumières; quand cherche, appliquant à la religion l'épreuve et Tépuration de la philo Sophie critique qu'elle n'a pas encore subies, à définir la vie religieuse dans son autonomie % il trouve qu'elle a un point de vue propre qui n'est ni celui de la science ou de la métaphysique (point de vue de la connaissance), ni même celui de la moralité (point de vue encore tout formel du devoir), ni celui d'un compromis entre les deux, mais celui du sentiment pur. le sentiment de la piété — où se compénètrent immédiatement, intimement, indissolublement l'individu et l'universel point de vue qui dépasse à la fois l'intelligence et l'activité '. Ce sentiment tout intime, incommunicable de sa nature, exclut sans doute la conception ordinaire de la religion comme Église régie par des prêtres à la manière d'une société civile^, il ne s'apprend pas dans les livres, il ne s'enseigne point dans les temples, mais il n'exclut pas l'Église pure, l'Église invisible où communient les âmes pieuses, où chaque fidèle est prêtre, il l'appelle au contraire de ses vœux, car l'homme pieux cherche à réaliser la Cité des Saints; la piété est communicative et contagieuse. Cependant nulle part l'exemple de la piété n'est aussi constamment ni directement efficace que dans la famille — et c'est pourquoi Schleiermacher fait de la famille l'élément essentiel, la cellule de la société religieuse*. De même encore le sentiment de la piété exclut la conception des dogmes, — contenu ordinaire de la religion, — mais il n'exclut pas. il réclame la découverte, par la réflexion, de la vérité religieuse dont les dogmes sont les symboles et que seul le sentiment religieux peut vivifier^; le miracle®, l'immortalité de l'âme", l'existence et la nature même de Dieu® reçoivent alors du pur esprit de la religion un sens plausible et une interprétation véridique.

Par le sentiment religieux ainsi caractérisé comme intuition de l'Infini chez l'être fini, Schleiermacher prétend échapper au panthéi.sme de Spinoza pour qui l'être fini s'absorbait dans l'Infini : il prétend également fournir à la science ou à la métaphysique et à la morale ce <i réalisme supérieur » sans lequel l'idéalisme — même le plus parlait — demeure une abstraction vide et fait de l'univers une pure allégorie, l'ombre d'une ombre **. La religion seule est ainsi capable d'affranchir l'homme de sa limitation et de lui conférer

1. Schleiermacher, L'eber die Religion. Reden an die Gebildeten unler ihren Veràchtern, Ersle Rede, p. Ui-2y, et Zweite Ilede. p. 41-32, p. 0b-(i7. — 2. Ibid.. Zweite Rede. p. 41-44; 49-34, (ly-TU, 72-74. — 3. Ibid., Vierle Rede, p. 183-206. —4. Ibid., Zweite Rede, p. 94, et Vierle Rede. p. 174-KSb et p. 189-213. — 3. IbiJ., Zweite Rede, p. 110. — (i. Ibid., p. 105-106. — 7. Ibid.. p. 118-120. — 8. Ibid., p. 111, 112, 120. — 9. Ibid., ]). 'il-i7, 52-53. 06-07.

ruiiiversalilé, l'infinité; elle dépasse donc la philosophie confinée dans le phénoménisme de la science et dans le formalisme de la morale. Si l'idéalisme est philosophiquement le point de v.ue du sujet, la religion, au sens où l'entend Schleiermacher, est un effort pour dépasser le point de vue du sujet, sans toutefois sortir du sujet, pour élever le sujet à la hauteur de l'Absolu^.

Les Discours sur la Religion, qui avaient commencé par une protestation contre la Philosophie des Lumières, aboutissent donc à une protestation contre l'esprit que prête Schleiermacher à la Théorie de la Science.

Ils portent, à vrai dire, des traces certaines de l'inspiration de Fichte; il va dans l'Idéalisme critique une doctrine d'immanence qui permet de découvrir au fond du Moi humain l'infinité de l'Absolu ; il y a une conception de la subjectivité pure, de l'intériorité de la vie spirituelle, de son autonomie, de son inépuisable productivité, telle qu'aucune philosophie ne l'avait encore enseignée; il y a aussi, dans son moralisme, un monisme panthéistique qui renverse le spinozisme en transportant au Sujet, à la Liberté, le caractère de la Substance, de la Chose — et ce sont là des traits que l'on retrouve dans l'analyse que fait Schleiermacher de la religion. Mais ils ne peuvent faire illusion sur le caractère vrai des Discours qui proclament le primat du sentiment à l'égard de l'intelligence, la subordination de la raison à la foi, le triomphe du pur mysticisme sur le rationalisme dont Schleiermacher était parti d'abord.

Les Discours désavouent donc la pensée maîtresse de l'Idéalisme critique et portent déjà, de toute évidence, la marque du nouveau romantisme. Suivant le mot de Frédéric Schlegel qui en parlait en connaissance de cause, la synthèse de Gœthe et de Fichte ne pouvait rien donner d'autre qu'une religion^.

Fichte, au moment où il préparait sa Destination de rhonvne, n'ignorait point cette orientation de la jeune Ecole. C'est au printemps de 1798 que Hardenberg fit paraître, dAnsVAthénée, sous le pseudonyme de Novalis et sous le titre de Poussière d'étamines (Bluthenstaub), ses premiers Fragments sur la Nature, où se trouve

1. Schleiermacher, i'eber die RAigion. Reden an die Gebildelen unter ihren Verùchlcrn, Zweile Kede, p. 47. Voir aussi, pour col exposé des Discours : Haym, Die rornantische Scitule, Drilles Buch, drilles Kapilel, p. 417-442, el Delbos, Le problème moral dans la pliilosoijliie de Spino:a, 11, vi, Schleiermacher, p. 335-340.

2. Novulis, Bric/ivcciisel, éd. J.-M. llaich, 20, Fr. Schlegel an Novalis in Freihorg. Berlin, 2. Dez. \~i\}», p. bT.

esquissée la conception mystique, magique et symboliste de l'univers, que le romantisme allait mettre à la mode\

Intimement lié avec les deux Schlegel et avec Hardenberg, Fichte eut sous les yeux les premiers des numéros de YAthénée. Une lettre écrite à sa femme, de Berlin, le 2 août 1799, prouve d'ailleurs qu'il les avait lus avant cette date. Il la charge, en effet, de son bonjour et de ses remerciements cordiaux pour « Hardenberg (Novalis) ^ ». Il eut même probablement connaissance des Fragments (Fragmente) avant leur pul)lication; car il résulte de la correspondance échangée alors entre Frédéric et son frère Guillaume que celui-ci recevait fréquemment les Fragments de VA thénée en manuscrit ou en épreuves et qu'il les communiquait souvent à Fichte^.

Nous savons d'autre part, grâce aux lettres de Novalisà Guillaume, que ce dernier eut entre les mains ce que Novalis appelait un cahier de ses Fragments mystiques (ein Bogen myslischer Fragmente)*, avant leur apparition dans YAthénée. Dans une lettre du 24 février 1798, Novalis parle à Guillaume des Fragments qu'il lui adresse par le même courrier. Il s'en remet à lui et à Frédéric de juger s'ils ne sont bons qu'à brûler; personnellement il s'en désintéresse totalement. Il leur demande seulement, au cas où ils auraient envie d'en faire publiquement usage, de les signer du pseudonyme de Novalis ^.

Comment Guillaume les aurait-il cachés à Fichte, à l'heure même où Novalis déclarait à Frédéric Schlegel que l'idée à laquelle il travaillait lui paraissait une idée très grande et très féconde, une idée pratique capable de jeter un rayon de lumière d'une incomparable intensité sur le système de Fichte ®, quand nous savons par ailleurs que Caroline Schlegel communiquait à Fichte les lettres qu'elle et son mari recevaient de Novalis, à cause de la grande affection que Fichte lui portait ''?

1. Haym, Die romantische Schule, Zweites Buch, drittes Kapilol, p. 279.

2. Fichte's Leben, I. Bd., ii. Buch, G. Kap., p. 310, lettre du 2 Août 1799.

3. Fr. Schlegel's Briefe an seineii Brader August-Wilhelm, éd. Walzel, III {Berlin, 1797-1799), 105, p. 365-368. Voir en particulier lettres 100, 102, 103, lOi: voir surtout lettres 105 (où il est question de la « précieuse poussière (rétamines » (Blùlhenstaub) d'Hardenberg, dont Guillaume a corrigé les épreuves pour le premier numéro de VAthénée) et 106 (où il parle de communiquer à Fichte des fragments philosophiques : « Wenn Du etwa Fichte oder Nielhammer oder Hùlsen meine ■■p Fragmente ira 5"° Bogen mittheilst, so thu es doch ja ohne den mindesten Akzent drauf zu legen. Ich lege ihn selbst nicht drauf. » p. 378).

4. Novalis, Briefwechsel, éd. J.-M. Raich, 10, Novalis an Fr. Schlegel in Berlin, Siebeneichen bei Meissen, 26. Dec. 1797, p. 50.

5. Ibid., 18, Novalis an A.-W. Schlegel in lena, Freiberg, 24. Februar 1798, p. 58-59.

6. Ibid., 19, Novalis an Fr. Schlegel in Berlin, Freiberg, 11. Mai 1798, p. 63.

7. Ibid., 34, Caroline Schlegel an Novalis in Freiberg, lena, 20. Februar 1799, p. 118.

Mais Fichle était-il également renseigné sur les travaux de Schleiermacher?

• Sans doute Schleiermacher, initié par Frédéric Schlegel à la Théorie de la Science, se plongeait alors avec ardeur, sur la recommandation de son ami, dans la philosophie de Fichte • ; il travaillait même pour V Athénée à une Critique de la Morale dont la pointe devait être dirigée contre Kant et Fichte.

Fr. Schlegel lui écrivait, au mois de juillet 1798, à propos de cette Critique de la Morale dont le ton déterminerait la place dans V Athénée « soit comme article de fond, s'il était trop polémique, soit comme revue rhapsodique de seconde main des points de vue historiques de la philosophie, s'il restait historique » : « que tu sois attelé à Kant, c'est divin; mais ne perds pas de vue le Fichte; peut-être le mieux serait-il de lui montrer que son système de la Morale et du Droit est, dans son ensemble du moins, identique à celui de Kant, comme je le soutiens. A sa mystique de la légalité, à son esprit d'équité poussé jusqu'à l'amabilité, on peut facilement rendre la justice et les égards qui leur sont dus, puisque c'est là question purement individuelle et (jue ce n'est pas pourtant l'essentiel^ »

Et il ajoutait le 6 juillet :

« Je me réjouis, plus que je ne peux dire, de ta Critique de la Morale^. »

En dépit des intentions de Schlegel, l'article de Schleiermacher ne parut ni dans les deux premiers numéros de V Athénée, sous la forme d'une critique de la Métaphysique des mœurs de Kant. comme il l'annonçait à son frère, dans une lettre du 18 décembre 1797 *, ni sous la forme d'un article sur Kant et Fichte, qui devait être prêt pour le quatrième fascicule^.

Les idées dont se préoccupait alors Schleiermacher furent donc sans doute ignorées de Fichte, à ce moment. Si Fichte en avait été informé par l'intermédiaire des Schlegel, il semble bien qu'il n'aurait pas parlé de Schleiermacher comme d'un étranger le jour où il le rencontra chez Dorothée Veit, à Berlin®.

Toutefois, on peut établir que Fichte connut les Discours au

1. Aus Sckli^iermaclier's Leben. In Briefcn, éd. W. Dillhey, III. Bd., ii, été 1798; lettre sans ddte de Frédéric Sclilegel à Schleiermacher, p. 80-87.

2. Jbid., été 17'.)8; lettre sans date de Fr. Schlegel à Novalis, p. 79.

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