‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 43 sur 116 · FICHTE. ETUDE DE · texte numérisé non relu

FICHTE. ETUDE DE

LEURS PROJETS RESPEC- coUaborateurs prévus à l'origine, sans doute TIFS. pour éviter toute indiscrétion de sa part

vis-à-vis de Fichte; c'est ce qui explique comment Schelling, ignorant aussi les derniers desseins de Fichte et croyant définitivement abandonné l'ancien projet d'Institut critique, proposait à Cotta, au mois de juin 1800, un traité concernant un Examen critique des plus récents progrès de la philosophie et des sciences qui en dépendent (Revision der neuesten Fortschritte der Philosophie und der von ihr abhângigen Wissenschaften), dont il serait le directeur. Cotta le mit aussitôt au courant des intentions de Schlegel et du projet plus général qui se préparait. Un moment, Schelling, qui ne croyait pas au succès de cette entreprise, maintint sa proposition; mais, après en avoir causé avec Schlegel, après avoir appris que son Institut devait commencer à fonctionner au début de l'année 1801, il renonça d'autant plus volontiers à son propre projet qu'il estimait actuellement deux fois nécessaire l'union de toutes les forces — et il consentit à devenir le collaborateur de Schlegel 2. Seul, jusqu'à la fin, Fichte fut tenu à l'écart; il fallut l'insistance de Bernhardi, l'intime de Fichte à Berlin, pour décider Schlegel à le mettre au courant.

Schleiermacher écrivait, en effet, le 27 mai 1800, à A.-G. Schlegel : « Bernhardi m'a plusieurs fois déclaré sa crainte de voir Fichte se fâcher, si d'une manière ou d'une autre il entendait parler de notre plan des Notices, parce qu'il a lui-même assez souvent donné à entendre qu'il songeait à fonder un Institut critique. Il serait bon au moins que vous lui en disiez quelque chose avant que le monde entier le sache, pas beaucoup avant cependant, à cause de la chère maçon-

t. Aus Schleiennachcr''s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., ni, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 7. Juli 1800, p. 197. Ce projet se trouve dans le huitième volume des œuvres complètes d'.\.-G. Schlegel publiées par E. Bocking. Nous nous bornerons donc ici à en résumer les tendances essentielles (voir Appendice II). . 2. Fichte's Leben, II. Bd., Zweile Abth., IV, 14, Schelling au Fichte, Bamberg, d. 18. Augusl 1800, p. 312-313.

nerie. 11 ne me paraît pas difficile de lui présenter Taffaire sous un jour tel qu'il ne puisse rien avoir à y redire ^. »

Mais, avant que A. -G. Schlegel eût fait la démarche que réclamaient Bernhardi et Schleiermacher, Fichte l'avait devancé : il l'avisait de la prochaine apparition chez Unger des Annales artistiques et scientifiques et l'invitait à y collaborer, lui communiquant le prospectus qu'il se préparait à lancer et qui annonçait, pour le 1" janvier 1801, l'apparition trimestrielle de la nouvelle Bévue.

Ce prospectus indiquait le but du périodique : « suivre pas à pas le procès de l'esprit humain, ses progrès, ses reculs, sa marche circulaire » ; faire porter sa critique, « non sur toutes les publications du temps, dans toutes les spécialités, mais seulement sur celles qui sont, d'une manière ou d'une autre, caractéristiques de l'esprit régnant ». La Bévue se présentait comme une histoire pragmatique de l'esprit humain, ayant l'utilité pratique de montrer, à chaque moment, l'état de la science et de l'art, permettant par là même de contribuer à leur amélioration et à leur extension.

Le ton qui convenait à sa critique découlait de son essence même : -elle planait dans des régions si hautes que les personnes devaient entièrement disparaître, que seules les œuvres devaient demeurer visibles, à moins que ce ne fût dans les productions où la personne ne peut se séparer de l'œuvre, dans la poésie par exemple,

A ces critiques la Bévue ajouterait quelques articles scientifiques de fond, mais des articles qui seraient eux-mêmes critiques : articles de réflexion sur la science ou d'approfondissement des principes de la Critique; ou encore des articles apportant des vues nouvelles.

A cette annonce des auteurs, l'éditeur Unger ajoutait un avis déclarant que la Bévue était l'œuvre d'une « société d'écrivains distingués, mais, précisément parce que des écrivains de premier ordre voulaient exercer le métier de critique sans autre considération que l'intérêt de la science et de l'art, leur situation, aussi bien par rapport à leur science ou à leur art que vis-à-vis du monde littéraire, exigeait le secret et l'anonymat^ ».

A ce prospectus Fichte avait joint une lettre explicative datée du 30 juillet : il annonçait à A. -G. Schlegel sa participation à l'entreprise d'Unger; il lui demandait instamment d'y collaborer avec Frédéric. Il comptait absolument sur eux pour le premier fascicule.

1. Lettre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel (Bibl. royale de Dresde, Mns.), Berlin, d. 27. May 1800 (voir Appendice V).

2. Fichte s Leben, II. Bd., Erste ALth., vu, Jahrbiicher der Kunst und der Wissenschaft, p. 99-101.

Guillaume donnerait une vue d'ensemble de la poésie et de tout ce (|ue le siècle et Tesprit allemand avaient produit dans les arts en général — comme dans sa maîtresse critique des rimailleries (Dichterei) de Voss, de Matthison et de Schmidt. Frédéric pourrait écrire un article sur l'esprit et le but de la philologie en général et sur son état actuel. De l'un et de l'autre il attendait le secret le plus absolu. Il terminait en « embrassant en esprit Guillaume et Frédéric^ ».

En même temps quà A. -G. Schlegel, et le môme jour, Fichte envoyait aussi ce projet à Paulus. Il sollicitait son concours pour la partie théologique, il lui exposait qu'il ne s'agissait pas de rendre compte de tel ou tel livre récemment paru, mais d'une revue d'ensemble. II déclarait que, dans sa conviction intime, Paulus était le seul homme capable de traiter la question, qu'on ne pouvait le remplacer, et qu'il ne pouvait pas admettre un refus de sa part. Il ajoutait que, dans cette branche, Paulus serait entièrement maître et indépendant, libre de s'adjoindre tel collaborateur qui lui paraîtrait utile. Il lui demandait, pour le premier numéro, un article caractérisant les productions les plus récentes et les plus remarquables en matière de théologie théorique, et leur point de vue. Il réclamait de lui, comme de ses autres collaborateurs, le secret sur un projet qui ne devait être connu qu'à l'apparition du premier fascicule ^.

1. Manuscrit du 8° vol. de la correspondance inédite de A. -G. Schlegel à la Bibl. royale de Dresde, publié pour la première fois par le D' 0. Fiebiger dans les .Veue Jahrbiicher fiir das klassische Altertum, Gescliichte iind deutscke Lileralur, hgg. von J. llberg, Johann GottUeb Fichies kritische Plane wàhrend der JaliVc 1799-1801, p. 218-219.

2. D' Hans Schulz, Aus Fichte's Leben. Briefe und Mitteilungen zu eincr kûnftigcn Sammlung von FiclitesBriefwechsel, Berlin, Verlagvon Reuther und Rcichard, 1918, p. 30.

Fichte faisant appel à Paulus dont il avait déploré la néfaste influence dans les événements qui suivirent l'accusation d'athéisme à la fois pour lui avoir inspiré la seconde et malencontreuse lettre à Voigt et pour n'avoir pas tenu sa promesse de quitter avec lui l'Université, — cela, un an seulement après l'affaire, — la chose ne manque pas de saveur et méritait d'être signalée; mais ce qui est encore plus piquant, c'est que, le jour où ce projet fut abandonné, Fichte oublia complètement d'en avertir Paulus. Au mois de février 1801 il reçut donc le manuscrit do Paulus; il en éprouva quelque honte et écrivit à Paulus que la vue de ce manuscrit lui rappelait l'omission d'un devoir, qui, si elle pouvait s'excuser, ne pouvait pas se défendre. Il alléguait, pour se disculper, — et ceci encore vaut d'être noté, — que ce projet où il avait été engagé en quelque sorte par force et par suite de circonstances extérieures ne lui avait jamais tenu à cœur. Sans doute il aurait dû avertir aussitôt Paulus de son échec, mais il avait remis de jour en jour sa lettre à cause de travaux urgents en retard. Il ajoutait qu'il renouvellerait peut-être un jour son offre au nom d'un autre éditeur et pour un projet qui aurait d'autres collaborateurs. Fichte faisait allusion à uu nouveau projet qu'après le refus de Schlegel de s'associer à sa tentative, pour les raisons qu'on verra, il préparait d'accord avec Schelling. Ce projet d'ailleurs n'eut pas plus de suite. {Ibid., p. 35.)

Trois jours plus tard ^ Fichte adressait à Schelling, avec la même circulaire, la même invitation; il lui demandait notamment un article sur les caractères fondamentaux d'une philosophie de la mathématique, et aussi sur une philosophie de l'histoire ^.

Quand il reçut cette invitation, la première pensée de Schelling fut que l'on devait renoncer au plan de A. -G. Schlegel et à l'éditeur Cotta^; mais tel n'était pas l'avis de Schlegel. En se félicitant des circonstances qui avaient fait différer Schelling de répondre tout de suite à Fichte, — et ne pouvant décemment plus taire à Fichte son propre projet, — il se décida enfin à lui écrire une lettre qu'il chargea Schleiermacher de lui remettre en mains propres.

Schlegel exposait à Fichte la suite de toute l'affaire : en présence de leur désaccord au sujet du plan élaboré à léna, Schlegel n'avait pu supporter que, sans les avoir à nouveau consultés, Fichte travaillât actuellement à réaliser ce projet pour son propre compte; Schlegel n'avait pas cru devoir communiquera Fichte son propre projet avant le règlement définitif avec leur éditeur, parce qu'il le trouvait trop différent de celui de Fichte pour qu'il pût se promettre d'obtenir sa pleine approbation et son adhésion ferme ; enfin Cotta convenait i beaucoup mieux, comme éditeur, que tout autre; Schlegel ajoutait i que l'affaire était dès maintenant conclue, Cotta d'accord avec lui sur tous les points, le premier volume prêt à paraître au commen- cément de l'année 1801. Il n'y avait donc plus de retraite possible, f Non seulement Schlegel, mais ses amis, dont il avait eu les pleins i pouvoirs pour traiter avec Cotta, étaient désormais engagés et ne « disposaient plus de leur liberté. Schlegel d'ailleurs, par « tous les ; liens de l'amour et de la force », essayait d'attirer Fichte à lui*.

Il avait si bien stylé Schelling, après l'avoir fait revenir lui-même i

1. Schlegel ne reçut l'invitation de Fichte qu'après Schelling, bien que la lettre d'envoi porte une date antérieure. C'est ce qui ressort d'une lettre de Schlegel à Schleiermacher :

« Schon vor meliren Tagen erhielt Schelling und gestern auch ich eine Einladung von Fichte, uebst schon gedruckter Ankiindigung von Jahrbuchern der Kunst und der WissenschafL bey Unger. » {Aus Schleiermacher' s Leben. In Brie/en, éd. W. Dilthey, m. Bd., m, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bainberg, den 20. August 1800, p. 218.)

2. Fichte's Leben, 11. Bi., Zweite Ablh., IV, 13. Fichte an Schelling, Berlin, dea 2. August 1800, p. 311.

3. Ans Schleiermacher' s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey. 111. Bd., m, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 218.

4. Ibid., 111. Bd., in, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 218-219.

LE PROJET d'institut CRITIQUE. 243

sur sa première impulsion (tous deux étaient alors ensemble à Bambei'g), que Scheiling, à son tour, écrivit directement à Fichte pour lui exposer, dans les mômes termes que Schlegel, la situation, et pour lui demander sa collaboration.

Scheiling exprimait à Fichte ses regrets d'avoir été informé de son dernier projet trop tard pour se dégager vis-à-vis de Cotta auquel il avait maintenant promis son entier concours. Depuis plus de trois ans d'ailleurs Cotta Tavait entretenu de ses desseins, il avait 1-es moyens nécessaires pour fonder dans un court délai ïlnstitul libéral auquel ii songeait, il était enfin, pour le faire, beaucoup plus qualifié qu'Ungerdont, sans l'intervention de Fichte, le plan serait sans doute resté « pauvre et borné, comme on Test à Berlin ». Scheiling, en terminant, suppliait Fichte de renoncer au plan d'Unger pour entrer dans les vues de Cotta \

Cette lettre précéda de quelques jours celle que Schlegel chargeait Schleiermacher de remettre à Fichte en lui communiquant son projet et en l'invitant oralement — en son nom — avec les plus vives instances, à une participation aussi active qu'il voudrait et qu''il pourrait ^.

1. Fichle's Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 14, Scheiling an Fichte, Bamberg, dea 18. Aujrust 1800, p. 312-313.

2. Aus Schleiermacher' s Leben. in Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., m, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 219. Il ajoutait : « J'attends avec curiosité ce que fera Fichte. S'il est piqué et s'il ne veut pas collaborer avec Dous, ce sera, me semble-t-il, le signe qu'il se heurte à nos sentiments égalitaires el que le principe d'autorité se trouve encore au fond de son plan actuel. Le malheur est que Fichte s'est trop habitué à n'avoir affaire qu'à des hommes subalternes. » (III. Bd., m, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. Aug. 1800, p. 221.) 11 écrivait d'ailleurs un peu plus tard au môme Schleiermacher qu'il n'avait pas approuvé dans son for intérieur cette démarche et cette offre à Fichte d'une collaboration à la direction, faites uniquement pour donner toute satisfaction et toute tranquillité à Scheiling et pour se l'attacher plus fortement. (Ibid., III. Bd., ui^ A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Gotha, den 5. Oct. 1800, p. 233-234). Et ce n'est pas Schleiermacher qui l'eiît contredit, car il ne pouvait souffrir Fichte; quand Schlegel lui avait annoncé son intention de proposer à Fichte la co-direction de son Institut, ii ne lui avait pas dissimulé ses appréhensions. « Si vous estimez nécessaire au salut des Annales la collaboration de Fichte à la direction, vous avez très bien fait de vous abstenir d'une enquête, car, hormis Scheiling, je ne crois pas que vous eussiez obtenu une seule adhésion vraiment sincère. Malgré tout le prix ([ue j'attache à votre sagesse, si Fichte est le directeur pour la science, il cherchera déjà, en ce qui concerne cette partie, à introduire le plus qu'il pourra son esprit dans notre plan qui, dans son idée, n'est, lui aussi, qu'un plan de fortune (N'othplan)..., et, si on lui confie la branche tout entière de la philosophie transcendantale avec le droit naturel et la morale théorique, il voudra faire régner ici toute son essence systématique (so wird er hier sein ganzcs systematisches Wesen regieren lassen wollen). J'aimerais bien savoir dans quels termes Scheiling a transmis cette offre ot si, en le faisant, il est parti de l'hypothèse que, sans l'entrée de Fichte, il aurait eu lui-même tout seul la charge de cette branche, une hypothèse pour moi tout à fait nouvelle. Mais Scheiling n'en serait pas venu à bout tout seul, tandis que Fichte, avec ses vues d'ensemble habituelles (mit seiner Uebersichtmanicr), peut y arriver, et vous n'aurez pas besoin alors do veiller à ce que rien ne soil exclu

La visite de Schleiermacher, l'après-midi même du jour où celui-ci avait reçu la lettre de Schlegel, ne fut donc point une surprise pour Fichte^

Comment Fichte accueillit la proposition, laissons à Schleiermacher le soin de nous le dire. Dans une lettre inédite du 29 août 1800, Schleiermacher raconte à Schlegel son entrevue avec le philosophe :

« Il (Fichte) dit spontanément que justement aujourd'hui ma visite lui faisait bien plaisir; il avait reçu une lettre dont le contenu l'avait mis horriblement en colère et dont il aimerait à me parler; c'était la lettre de Schelling, et vous pouvez penser que ce n'est déjà pas dans les meilleures dispositions d'esprit qu'il prit en main la vôtre. Il m'en lut tout haut des passages et les commenta. Dès qu'il disait quelque chose qui se rapportait à son plan, je faisais l'ignorant 2, et il me le révéla lui-même, m'en donna l'annonce à lire et l'appela un plan de fortune (Nothplan). Il me dit qu'il avait trouvé ici, chez Unger, un projet analogue, qu'il avait consenti à s'en occuper; là-dessus Unger se serait jeté dans ses bras, et Fichte lui aurait promis votre collaboration à tous. Je lui exposai immédiatement mes critiques, je lui dis que si, au début, le plan n'avait d'autre réalité que les intentions d' Unger et que s'il en était véritablement le seul auteur, il avait entièrement barre sur Unger et pouvait faire ce qu'il voulait; il n'y aurait, pour lui, d'embarras que si, déjà antérieurement, d'autres collaborations étaient en question et si des engagements avaient été pris. Là-dessus sortit l'aveu qui mit mon pauvre cœur dans un état particulier d'attendrissement, à savoir que Woltmann avait édifié le premier plan et que Fichte avait ainsi, en arrivant, déjà trouvé ce collaborateur. Vous voyez que Fichte ne m'a pas fait d'ofi're ^. Nous sommes ensemble sur le meilleur pied (si l'on peut parler de pied quand il n'y en a pas), mais il n'a jamais pu avoir aucun goût pour mes essais critiques, même avant la Destination et tout à fait indépendamment d'elle, pas plus que pour mes autres travaux, si bien qu'au passage de votre lettre où vous lui citez les Notices de V Athénée comme modèle de ce qu'il faut faire

comme contraire à ses vues. Quant à savoir si par là le but et l'esprit des ^nnaZ«, telles que nous les avions tous deux conçues, y gagneront, c'est une autre question » (Lettre de Schleiermacher à Schlegel, Berlin, 20 sept. 1800, Manuscrit de la correspondance inédite de Schlegel à la Bibl. royale de Dresde). — (Voir Appendice VII).

Page 1