Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrle Bildung..., p
4. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius GuitdiberCs, eines deulschen Philosophen, Berlin und Slellin, bey Fr. Nicolai, 1798. Einlcitunii-, p. o. — .^. Ibid., p. 7.
LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NIGOLAl. 305
entre les philosophes a priori et les autres, Nicolaï enseigne que les nouveaux philosophes allemands ne veulent pas avoir la nxMne raison que le reste des hommes, celle qu'il appelle la saine raison ; ils veulent avoir une raison spéciale, qu'ils appellent Raison pur(î, c'est-à-dire une raison dépouillée de toute connaissan(;e sensible, vierg-e de toute expérience dont elle se défie comme de la peste ^, traitant du nom injurieux d'empirique, d'à posteriori, la connaissance expérimentale 2. Il arrive parfois, il est vrai, que ces merveilleux aprioristes marchent dans le monde a posteriori d'un pas assez chancelant et, suivant les inclinations foncières de leur âme, viennent tomber sur le nez ; mais d'aussi mesquines contingences n'entament jamais les vérités a priori qui sont vraies objectivement et indépendantes de toutes les expériences — auxquelles appartient justement la chute sur le nez^. Aussi en est-il qui pensent qu'un peu de saine raison ferait, pour gouverner le monde, beaucoup mieux l'affaire que tant de Raison pure, parce que, dans le monde réel, une once d'esprit naturel pèse plus qu'un quintal d'esprit d'école ".
Pourtant que les aprioristes y prennent garde; ils pourraient bien ne pas avoir le dernier mot : leur apriorisme ne se passe pas, au fond, de l'expérience a posteriori; à chaque instant il la suppose et s'y réfère; leur science n'est pas pure, c'est, en somme, une science pipée ^.
On s'étonnera moins alors de toutes les contradictions de nos plus récents philosophes; on s'étonnera moins que Sempronius Gundibert ait d'abord cvn kVa priori, qu'ensuite il se soit aperçu tic l'inanité de ces spéculations, préférant au savoir pur le savoir empirique, la simple opinion.
Gundibert, fils d'un tisserand d'Urach, au pied des Alpes wurtembergeoises, dut son nom de Sempronius au pasteur du village ; celui-ci avait lu quelque part que les Romains avaient jadis surnommé le Sa(je un certain Sempronius; trouvant au nouveau-né une tête de sage, il avait conseillé au père de l'appeler Sempronius ^. L'enfant d'ailleurs, en grandissant, semblait répondre aux espérances de sa famille, elle vieux pasteur qui l'instruisait admirait la précocité de son esprit; chemin faisant, il lui enseignait avec sa philosophie les maximes de la sagesse humaine dont nous savons l'inanité et môme l'immoralité, depuis le jour où il est apparu à ce siècle étonné qu'avant l'apparition de la Critique de la Raison pure, il
1. Fr. Nicolai, Lcben uiid Meiimnrjeii Sempronius Gandibcrl's, cincs dcutscken Philosophcn, Berlin undSlettin, bey Fr. Nicolai, 17118, Kinleitunj?, p. 7-8. — 2. /6ù/.,p. 8. — 3. Ibid., p. 10. — 4. Ibid., p. il. — .j. Ibid., p. l.>17. — a. Ibid., l. Abschnitt, p. 2;)-27.
FICHTK Kl- SDN TEMPS H). '?0
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lia pas existé de philosophie, et quVn dehors des actes accomplis- |>ar respect du devoir, abstraction faite de ses conséquences, il n'y a pas de moralité ^
Cependant, sans songer à la philosophie et à l'obligation du devoir- ; pur, Sempronius, par simple obéissance à son père, travaillait à apprendre le métier de tisserand, d'abord avec ennui, puis, à mesure qu'il y devenait plus habile, avec plaisir, avec un plaisir doublé de la joie qu'il causait à ses parents. La philosophie critique, il est vrai^ nous apprend que de pareils motifs enlèvent toute valeur morale à. nos actes ^; mais Sempronius n'était alors qu'un jeune tisserand; il ne pouvait agir encore conformément à des maximes aussi élevées, que celle du professeur Fichte qui, lorsqu'il déclare publiquement compter désormais pour zéro son collègue Schmid, agit non sans doute par inclination, mais par principe a priori de législation universelle^.
Sem})ronius avait beau être devenu un excellent tisserand, son premier maître rèVait pour lui de plus hautes destinées; sa mère eût préféré lui voir faire de beaux tissus plutôt que de bon latin; elle selaissa pourtant fléchir; Sempronius partit donc pour le collège, muni des recommandations de sa mère et des bénédictions de son père*..
Tout habillé de noir, revêtu du froc, premier signe de la sagesse,. il passait son temps à réciter des prières en latin et à mettre ert forme des syllogismes ; las de ces exercices et de la vie claustrale,, il essaya bien un jour de s'échapper, mais les portes étaient trop- i hautes et bien verrouillées. Au bout de trois ans. la mort de son père l'ayant rappelé à Urach^ il se remit au métier; dans le travail fécond il oublia les oraisons et retrouva la gaîté; parfois, durant se.sloisirs, il allait voir le vieux pasteur et discuter avec lui philosophie; il ne prétendait pas avoir toujours raison, comme certains des plusmodernes philosophes, des plus jeunes aussi, témoin Fichte®. Il écoutait avec patience et intérêt les observations du pasteur. Ces conversations finirent par donner à Sempronius la passion de la philosophie et par le conduire, à trente ans, sur les bancs de l'Université- C'était en 1781. année mémorable où parut la Critique de la Raisonpure. Après avoir erré d'Université en Université, de Tûbingen à IMarburg, à Bamberg. à Gottingen, à Leipzig, à Halle, Semproniusvint se fixer à léna, où il découvrit que toute la philosophie qu'on lui avait enseignée jusqu'alors n'existait pas, que la philosophie-
1. Fr. Nicolai, Lefcf/i und Meiiwngen Sempronius GundiberCs. eines deutsclien Philosophun.. Einleilung, p. 28-29. — 2. Ibid., p. 31-32. — :!. Ibid.. p. 33-3-i-. — 4. /6((/,, p. 30-37. — 5. Ibid.. II. .Vhsclmilt, p. 38-3U. — (>. Ibid.. !11. .Vbschiiill. p. '. l-i2.