LES SATIHES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI
était née seulement en 1781, avec la Critique de la Raison pure. Alors il se jeta pendant deux ans à corps perdu dans l'étude de la philosophie critique; il soutint sa thèse de doctorat sur la Science de la Science ( Scient ia Scientiœ)^; chose remarquahlc. il y exposait intég-ralement, sous forme d'évidente parodie, la théorie du Moi transcendantal absolu qui depuis peu faisait tant de bruit à léna et dans le monde savant. On ne peut donc pas dire que le professeur Fichte, dont la réputation est mondiale, soit l'inventeur de cette importante doctrine; du moins n'a-t-il fait que la retrouver après notre tisserand; mais les choses de cette importance ne sauraient jamais être découvertes trop de fois ^.
Le nouveau docteur eut maintes aventures où il fut constamment victime de sa philosophie; précepteur malheureux, il apprit, à ses dépens, que l'expérience était la grande éducatrice, qu'on ne savait rien a priori, que toutes les théories ne valaient pas la pratique^; voyageur errant à la recherche d'une situation, il entendit un compagnon soutenir que les philosophes critiques lui rappelaient les huîtres : enfermés entre leurs formes et leurs catégories comme entre deux solides écailles, ils ne pouvaient ni voir, ni entendi-e, et il se demandait comment il était possible de croire au sens commun d'un philosophe, quand on entendait un Fichte affirmer, de par les principes de la Critique, la faculté, pour chacun, de rompre, en ce qui le concerne, le contrat qui le lie, de déclarer la guerre à l'État qui ne protège pas suffisamment ses droits, ou un Schaumann expliquer le Pater Noster par le Moi et le Non-Moi*. Au cours de ses pérégrinations il assista à un Congrès de philosophes critiques où on attendit vainement trois jours Kant, Eberhard. Reimarus, Platner, Reinhold, Ilufelaiid, Pistorius, Schulze, On y parla d'abord de la liberté, — sans se comprendre, — ce qui n'avait rien d'étonnant puisque, suivant la remarque d'un orateur éminent, le grand Fichte — ce nom fit s'incliner toutes les tètes — avait déclaré que personne encore n'avait compris Kant; les travaux de Schelling, dans les sciences naturelles, eurent un vif succès; on décréta que l'histoire devait être érigée en science sous l'égide d'un principe a priori, d'un principe de finalité qu'elle avait pour fonction de justifier; en matière de religion, outre le livre du Maître, sur la Relitjion dans les limites de la Raison, on cita les trois livres classiques : celui de Fichte sur la Critique de toute Révélation, celui de Niethammer sur la Reli-
1. Fr. Nicolai, Leien uiid Mcinungcn Scmpronius Gtmdiberl's, eines deutschen Philosophen. IV. .\bschiiitt, p. 52. Evidente parodie de la Théorie de la Science de Fichte. — 2. Ibid., IV. AbschniU, p. 52-33. — 3. Ibid., V. Absclinitt, p. G3-81. — 4. Ibid., VI. Absclmitt. p. 83,88, 90-91.
gion et la Science, celui de Tieftrunk sur la Critique de la Religion; catholiques et protestants se disputèrent violemment sur les principes qu'impliquaient ces livres, la discussion finit en bagarre ^. Au sortir de ce Congrès, Gundibert alla voir le prince-philosophe qui l'avait autorisé^, il apprit qu'en facilitant cette réunion, le prince agissait moins par amour de la philosophie que par intérêt pour ses marchés qui profitaient de Taffluence^. Écœuré de ce cynisme, Gundibert s'en vint trouver un ancien recteur, persécuté pour ses opinions critiques, auquel il soumit les doutes qu'il avait maintenant sur la valeur de son fameux principe, se demandant si le Moi = Moi n'était pas un simple jeu de mots, décoré du nom pompeux de thèse absolue^; mais l'ex-recteur n'était point seulement un amateur de philosophie critique, c'était un ardent défenseur de la Révolution française où il voyait d'ailleurs une conséquence du kantisme : il estimait que la Révolution allait être l'avènement de la Cité de la Raison, de ce Règne des Fins, où les hommes, soumis à la loi morale, n'auraient plus besoin d'institutions juridiques. Du coup Gundibert décida de se rendre à Mayence, dont Custine venait de s'emparer et où il avait proclamé la République^. A mesure qu'il approchait, au lieu du Règne de la Raison qu'il allait contempler, il ne vit que violence et que terreur, que sang et que mort. Une fois à Mayence, il entre dans un club faire une conférence sur la Raison et le Devoir; il est hué et chassé. Il veut fuir Mayence ; cependant les armées allemandes s'avancent, on le réquisitionne, et on le force, lui philosophe, lui tisserand, à prendre un fusil : il apprend surtout à faire l'exercice, à grand renfort de soufflets républicains. Quand il parvint à s'échapper, ce fut pour tomber entre les mains des hussards d'Autriche qui l'arrêtèrent comme Mayençais et comme Jacobin, l'enchaînèrent et l'envoyèrent en prison. Il y attrapa la fièvre et fut transporté à l'hôpital, où il eut la surprise d'avoir pour voisin de lit une ancienne connaissance, le D'' Mondschein. Ils parlèrent tant et si bien de philosophie critique que l'aumônier les prit pour des possédés et avertit le médecin qu'ils étaient fous. Celui-ci eut vite fait de s'en convaincre en entendant le D' Mondschein, repris de fièvre, réciter le Pater Noster de Schaumann, et Gundibert lui répondre dans le même jargon, longtemps après qu'il était déjà mort. Gundibert, interrogé avec douceur et croyant avoir en face de lui un ami, tint au docteur de grands discours critiques : son cas était
1, Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Seinpronius Gundibert's, cincs deulschen Philosophen, XII. Abschnitt, p. 180-193. — 2. Ibid., XIII. Al)schnitt, p. 120G-207. -- 3. Ibid., XIV. Abschnitt, p. 211. — 4. Ibid., XV. Absclinilt, p. 221-226. — o. Ibid., XVI. Absclinitl p. 228-2:13.