LES SATIRES DE JEAN-PAL'L ET DE F. NIGOLAI
clair, on renferma dans un hospice d'aliénés^. Il en sortit bientôt guéri, à ce qu'il semble, car il n'avait point cherché à convertir les bonnes sœurs à la philosophie critique. Cependant la Révolution, à Mayence, avait opéré dans son esprit une autre révolution; il avait perdu la paix philosophique a priori, il voyait que nulle part la forme ne s'applique à une matière et commençait à douter que la Raison pure put gouverner le monde^. Il se demandait si la Critique n'avait pas substitué une nouvelle scolastique à l'ancienne, quel bénéfice ces subtilités pouvaient apportera l'esprit et au cœur, et, de jour en jour, il se persuadait que les vérités de la saine raison et de l'expérience bien entendue sont plus sûres que toutes les vérités a priori^. Il pensait sérieusement retourner à Urach, à ses métiers. Sa résolulion fut confirmée par une visite chez un vieil ami, le seigneur de Schorndorf*. Schorndorf dit à Gundibert que, depuis longtemps, il avait abandonné le Kantisme; à l'user, il s'était aperçu de sa faillite; et il estimait maintenant que, depuis la scolastique, aucune philosophie n'avait été plus aveugle, plus pauvre et plus néfaste; il déclarait que louvrage de Kant sur la Paix perpétuelle, que les constructions de Sociétés et d'Etats sur le papier, à la manière de Fichte, étaient sans doute de beaux rêves, mais des rêves sans application au monde ; il fallait être un fou consommé, tel que le professeur Fichte, pour demander aux princes l'absolue liberté de penser et d'écrire, au risque de voir le ciel tomber sur leurs têtes ; pour proposer toutes ces refontes du monde sur des plans a priori telles qu'elles se répandaient à travers toute l'Allemagne, comme un souffle pernicieux, comme une nouvelle épidémie. Combien supérieur à Fichte et à Kant était Voltaire ! Il y avait dans un seul de ses livres plus de saine philosophie que dans tous les ouvrages a priori des Allemands.
Cette conversation fut pour Gundibert un coup de grâce que d'ailleurs sa propre réflexion l'avait déjà préparé à recevoir : il répudia son erreur, rejeta loin de son esprit les tromperies de la philosophie critique, et redevint le bon tisserand qu'il avait été^.
Renchérissant encore sur son héros, Nicolaï s'écriait, en guise de conclusion : « Chers Messieurs, y aurait-il vraiment grande perte à ce que le professeur Fichte cultivât la terre au lieu de forcer si fort sa pauvre cervelle à retrouver, après notre tisserand, le principe fondamental de la science, à ce que, au lieu de déverser si abondamment sa bile sur ceux qui tiennent ce principe pour un non-sens, il querellât
1. Fr. Nicolai, Lebcn und Meinungen Sempronius GundiberC s , eines deulschen Philosophen, XVII. Abschnilt. p. 234-239. — 2. Ibid., XVIII. Abschiiitl, p. 240-24."). — 3. Ibid., XX. Abschnilt, p. 2G4-26o. — 4. liid., XXI. Abschnitt, p. 283. — 5. Ibid., p. 284-318.
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ses valets pour n'avoir pas labouré son champ en temps utile? Ou, si le destin lui avait refusé un coin de terre pour y construire sa demeure à la sueur de son front, n'eût-il pas mieux valu qu'au lieu de vouloir à toute force et vainement devenir l'Euclide de la philosophie, il apprit le calcul mental, qu'il l'enseignât aux enfants et qu'ainsi il se rendit de quelque utilité aux hommes, ses frères^? »
n..MACULTUiiESCiEX- ^elle est, en gros, l'histoire de Semproniu..
TiFiQUE, LA CONNAIS- Gundibcrt; les allusions et à la vie et à la
SANCE QUE J'AI DE LA philosophic de Fichte n'y sont pas même PHILOSOPHIE cmriQUE, .,, ,, ,,, , , " , . , ,,
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SUJET ET AU SUJET DE chaque page du roman. A ces attaques per-
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encore, iMicolai étant de ceux avec lesquels « il était trop ennuyeux d'engager la conversation'^ ». Nicolaï ne se tint pas pour battu. L'année suivante, dans un petit livre intitulé : \ Ma culture scientifique, la connaissance que j'ai de la philosophie critique, mes écrits à son sujet et au sujet de MM. Kant, J.-B. Erhard et Fichte, répondant aux accusations que Kant venait de porter contre lui dans Deux Lettres sur Vindustrie des livres (Ueber die Buchmacherei. Zwei Briefe an Herrn Friedrich Nicolai), il reprit de plus belle sa campagne. De tous les « singes '> de la philosophie critique^ dont les folies s'accumulèrent jusqu'au comble de l'absur-
1. Fr. Nicolai, L(,'6e« und Meinungen SempronUis GundiberVs. eines deulschcn Philosophen, XXII. AbschniLL, p. 319-321.
2. Fichte, S. IF., II. Bd., Annalen des philoiophischen Tons. Noie de la page 480.
3. Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrte Bildung, ûber meine Kenntnis.s der kritischen Philosophie und meine Schriften dœselbe belreffend, und liber die Herrcn Kant, J.-B. Erhard und Fichte. Berlin und Stettin, 17'J9, p. 83-84.
Nous avons déjà fait remarquer les ménagements de Nicolaï envers Kant el le soin ■qu'il mettait à séparer Kant de ses prétendus disciples, les « faux Kantiens » (p. 117, note). Pour accentuer encore cette distinction, il avait, à dessein, mis eu tète ■de son Sempronius une épigraphe tirée de la seconde édition de la Raison pure : « Der làcherliche Despotism der Schulen verdient nicht unterstiilzt zu werden, welche ûber offentliche Gefahr ein lautes Geschrei erheben, wenn man ihre Spinnweben zerreisst, von denen doch das Publikum niemals Notiz genommeu hat, ; und deren Yerlust es also auch nie fiihlen kann. » (Kant, Kritik der reinen Vernunft, Zweite Autlage, p. XXXV.)
Kant cependant ne s'y était pas mépris. A travers ses « contrefacteurs », en dépit des éloges que personnellement Nicolai daignait lui adresser, c'est bien sa doctrine qu'il sentait visée; et, lorsque après la imblication de Sempronius Gundibert parut la préface de Nicolai aux neuf dialogues entre Ghr. WoKI et un Kantien sur les Principes métaphysiques du Droit et de la Vertu de Kant, préface où étaient précisément relevées certaines contradictions de la Critique et rééditées contre ses disciples les attaques accoutumées, Kant trouva la mesure comble : il répondit dans ses Deux lettres à M. Fr. Nicolaï, à propos de la question des rapports de la théorie et de la pratique. La seconde de ces lettres seule nous intéresse ici. Elle concerne la fabrication des livres. Kant y taxe formellement Nicolaï d'industriel qui, pour faire vivre son commerce, n'a pas besoin d'avoir égard au contenu et à la valeur intrinsèque de la marchandise qu'il édite, mais au goîrt du jour et au prix qui peuvent le