F1CHTË,.LA VIE ET LES
OPixioss SINGULIÈRES ^""^ Hijures qu d avait depuis longtemps sur DE FR. NicoLAÏ. .. le cœur. Suivant son habitude, il empruntait
à son adversaire la forme même qui lui était chère, celle du pamphlet; il écrivit donc un pendant à La vie et les opinions de Sempronius Gundibert : La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï (Friedrich Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen). Pour accentuer encore le caractère de la publication, ce fut A.-G. Schlegel qui s'en fit l'éditeur et qui en écrivit la préface. Fichte, dans son i'itroduction, déclarait se proposer de parler de Nicolaï comme s'il était mort depuis longtemps, d'étudier sa biographie comme on ferait d'un héros de l'histoire.
Il cherchait d'abord à déterminer le principe fondamental du carac-
1. Neue allgemeinc deutsche Bibliotltek, LVl. Bd., 1. Sliick, 2. Ileft, p. Kil. — 2. Ibid., p. 170-171. — 3. Ibid., p. 151-i:)2.
lève de Nicolaï; il se proposait d'établir que ce principe expliquait tous les traits de sa vie, tous les événements de sa conduite^.
Ce principe, c'était la haute opinion que Nicolaï avait de lui-même; il croyait son esprit capable d'embi-asser et d'épuiser l'ensemble du savoir humain; il croyait son jugement sûr et infaillible; il prétendait faire de ce jugement la règle de tous les êtres raisonnables. Ses- il réfutations partaient toutes de ce principe : « J'ai un avis différent ». 11 estimait n'avoir pas à donner d'autres preuves, cet argument lui semblait devoir suffire à ses adversaires pour qu'ils reconnussent leurs torts. La bonne opinion qu'il avait de lui était peu à peu devenue une idée fixe, et, quand, à la fin de sa vie, on l'accusait couramment d'être un imbécile né. un charlatan, un vieux fou. il supposait toujours que c'étaient là des paroles dites en manière de plaisanterie et de vengeance pour les corrections qu'il avait infligées: jamais il n'aurait pu soupçonner un homme d'être assez dépourvu de sens pour ne pas reconnaître, au fond de son cœur, la valeur d'un Nicolaï^.
Cette vanité qui fut le principe de son caractère ne venait pas même du fond de son esprit, elle était le résultat des circonstances. Le hasard avait fait de Nicolaï le directeur d'une feuille périodique, la Bibliothèque allemande universelle, qui embrassait toute la littérature et tous les arts; cela suffit pour qu'il se crût compétent dans toutes les branches de la littérature et des arts, qu'il prétendît juger en souverain de toutes choses et qu'il osât mesurer à l'aune de sa sagesse tous les maîtres les plus illustres du temps. Sa Bibliothèque eut le succès qu'on pouvait attendre d'un ])uljlic qui y trouvait un aliment à sa curiosité, d'auteurs qui trouvaient leur compte à sa publicité. On la couvrit d'éloges. Nicolaï prit ces éloges pour luimême ^. Et ainsi peu à peu dans son âme il confondit le concept de la littérature et de l'art allemand avec sa Bibliothèque. Sa Bibliothèque devint pour lui le centre de l'esprit allemand, et il devint l'âme de ce centre. 11 fallait que toutes les tendances littéraires et artistiques de la nation fussent orientées dans le sens des comptes rendus de cette Bibliothèque, et ces comptes rendus dans le sens de ses propres vues. Hors de cette Bibliothèque, il n'y avait ni salut, ni vérité pour la science, en ce siècle et ])Our l'éternité; et, i)our la Bibliothèque elle-même, de salut ni de vérité hors de lui. Cette
1. Fichte, S. \\\, VIII. Bd.. Friedrich NicolaVs Leben und sonderbare Meinungen. Ein lîeitrag zur Lilcrargeschichte dos verj^angonen und zur Pildaj^ogik des angehcndeu Jahrhunderls von J.-G. Fichte, herausgegeben von A.-W. Schlegel. Tiiliingen, Cotta, 1801, Einleilung. p. 8-'.). — 2. Ibid., Erstes Kapilel, p. 10-11. — 3. Ibid., II. Kap., p. 11-1(1.
LES SATlllES DE .IEAN-l>AUL ET DE F. NICoLAI. 31»
Bibliothèque était pour lui le mondo, il était làinc de ce monde; ce qui! voyait, il le voyait à travers elle; mais il la voyait, elle, à travers lui. Avec la tran(|uillité que lui donnait cet état d'esprit, il vivait et il mourut dans la joyeuse croyance à Timmortalité de son œuvre ^
Or, il arriva que quelques cerveaux excentriques (ceux qu'il appelait « têtes à l'envers », Gœlhe et Schiller, par exemple, dans la littérature, ou, en philosophie, Jacobi, Kant, les idéalistes transcendantaux) n'eurent pas l'idée d'aller prendre leur mot d'ordre à la Bibliothèque allemande universelle, de soumettre à Nicolaï leurs plans, pas même de se l'aire éditer à sa librairie. Ce fut leur crime; noire héros leur (il sentir la pointe de sou épée, de celte raillerie où il se croyait passé maître. Alors parurent Les joies de Werther (Freuden Werthers). l'écrit drolatique contre les Xènies (Xenien), Le gros Homme (Derdicke Mann), Sempronius Gundibert, les parties facétieuses des Voyages; alors, au nom de son seul amour pour la littérature, sans inimitié et sans haine, avec la conscience de remplir un office public, avec la sérénité d'un devoir à accomplir, on vit Nicolaï dans la nécessité d'infliger à ces hommes de rudes corrections, pour tâcher de les ramener de leur égarement et pour les conduire devant la porte de la Bibliothèque allemande universelle ^.
Un autre trait du caractère de notre héros, c'était son incapacité foncière pour la philosophie. Sur ce point, il y avait unanimité chez ses plus grands admirateurs et chez ses amis les plus zélés. II avait l'esprit sec du chroniqueur. Jamais il ne put s'élever au-dessus de l'expérience, dans le sens le plus terre à terre du mot. Cette incapacité de philosopher, il ne la soupçonnait même pas. Directeur d'une Bibliothèque (|ui embrassait, entre autres choses, la philo- .sophie, ne fallait-il pas qu'il lut le philosophe le mieux informé et le plus infaillible? Et, comme il avait la superstition du passé, il n'admettait pas que les philosophes les plus récents pussent avoir raison contre les anciens. Il est vrai qu'il conserva longtemps à Kant un apparent respect, qu'il voulut bien voir en lui un homme de raison et de science, mais n'élait-ce pas à cause des complaisances de l'illustre philosophe pour la Biftliolhèque allemande universelle encore plus (|u'à cause de son ûge?
Par contre il ne tarissait pas d'inveclives contre .lai-obi. contre
l. Ficlite, .S", ir., VIII. ISd., Friedrich Nicolai's I.cbcn und sunderbarc Meifiuiigcn. Eiii Heilrag /.ur Lilerai;j;c>scliichlo des vergangeiien und zur Piidagoj^ik des au^elieudea Jahrhuiiderts, II. Kap., p. 1(>-17.
i. Jbid.. III. Kap., p. 18-21).
Fichte, contre Schelling. lesquels, par rapport à lui, étaient jeunes, qui manquaient à leur devoir en ne s'inclinant pas avec déférence devant son âge et devant son autorité. Il reprochait à Jacobi d'avoir mal compris Lessing. Lui qui avait connu Lessing, lui qui avait disserté avec Lessing sur tous les sujets, en particulier sur le Spinozisme. déclarait tout net, à propos de la discussion avec Mendelssohn, que dans ses Lettres sur le Spinozisme Jacobi avait calomnié la mémoire du grand Lessing.
Il reprochait à Fichte et à ses disciples de croire à limportance de la philosophie du Moi. Lui, Nicolaï, savait bien, et annonçait tout haut, que la nullité de cette philosophie apparaîtrait toujours de plus en plus clairement, qu'en 1803 personne ne parlerait plus de « ces tètes à l'envers » d'idéalistes transcendanlaux^ Il accusait en particulier Fichte de s'être assis sur le fauteuil de Reinhold, d'avoir su faire presque oublier par les étudiants ce maître infiniment respecté, davoir cru facile de renverser Kant des hauteurs du trône où il avait été proclamé le premier des philosophes allemands et de s'y installer lui-même ^.
Mais quel était donc le mérite personnel de ce juge impitoyable? Il ne se contentait pas d'être un libraire industrieux entre les mains duquel passaientbeaucoup de livres, et qui, en dilettante des science^, s'amusait à en parler; il eut le malheur de vouloir passer pour un savant, d'écrire des livres pour son propre compte, sous son propre nom^ : ce fut sa perte, on vit qu'il était fou, fou de cette folie qui naît de la présomption et dans laquelle les hommes se croient tout autres qu'ils ne sont, de cette folie que la contradiction irrite et exaspère, qui éclate alors en manifestations sauvages '.
Et ce possédé passait son temps à critiquer les autres; il mesurait leur valeur à l'aune de ses idées fixes. Par quels moyens? Son arme habituelle — tout son talent — était la raillerie ''. Sa méthode de discussion, la contradiction. Toute sa critique manquait d'ailleurs de profondeur. Ce fut le sort de notre héros de ne rester qu'à la surface des choses; il ignora toujours Tartde penser, l'art de la démonstration logique. « Sa propre philosophie à laquelle, suivant lui, il fallait se tenir, n'était rien d'autre qu'un assemblage d'anecdotes sur les sentences et les opinions des anciens philosophes. Et les spéculations des autres, c'est aussi par des anecdotes, par des histoires vraies ou
1. Fichte, S. W., VIII. Bd., Friedrich NicolaVs Lcben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Literargeschiclite des vergangenen und zur Pudagogik dos angehcnden ! Jahrhiuiderts, VI. Kap., p. 20-31, et Vlll. Kap., p. 3'J. — 2. Ibid., VIII. Kap., p. 37-3^. — 3. Ibid., IX. Kap., p. 40 41. — 4. Ibid., p. 47. — 5. Ibid., VII. Kap., p. 34.