‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 63 sur 116 · LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI · texte numérisé non relu

LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI

inventées qu'il les réfutait; uu Sempronius Gundibert en reuiontrait é l'auteur de la Critique de la Raison pure ^ ! »

Quand Nicolaï entreprenait d'examiner et de réfuter jusque dans ses principes le système de Fichte, comment procédait-il à la construction du contenu de ce système? Sans doute, eu produisant un écrit spéculatif de cet auteur, dans lequel celui-ci affirmait avoir exposé le plus clairement les principes de sa philosophie, par «xemple les premiers paragraphes de la Théorie de la Science ou le premier chapitre d'une Nouvelle exposition de cette Science parue dans le Journal philosophique; sans doute, en donnant, pour base à son examen des extraits textuels de ces ouvrages? Erreur : c'était avec des lambeaux de phrases détachées d'un grand nombre d'écrits qu'il avait constitué son réquisitoire. Cependant, dans ce travail, s'était-il du moins strictement limité aux œuvres proprement scientifiques de Fichte? Erreur encore.... — Ou bien avait-il tiré ses citations des ouvrages populaires ? Ce serait du moins là quelque chose ; ce n'était pas assez pour notre héros. Il avait constitué son exposé tout à la fois avec les écrits scientifiques et les écrits populaires, avec des phrases extraites de L'Appel, de la Théorie de la Science, de la Destination de l'homme, du Droit naturel, juxtaposées dans le pêlemêle le plus confus ; il avait si peu conscience des protestations susceptibles d'être élevées contre cette méthode, qu'il se croyait fidèle à la vérité historique, quand il ajoutait à chaque citation : ^< Ce sont les propres paroles de Fichte »; il en donnait la page *.

M ... Ainsi, déclarait Fichte, l'œil de notre héros, en passant, déforme tout, défigure tout, rend tout saugrenu. On lui a très souvent reproché pendant sa vie de fausser méchamment et de souiller de façon dégoûtante tout ce qui lui tombait sous la main. Nous le défendons contre cette accusation. Il est très vrai que de ses mains tout sortait sali et faussé; mais il n'est pas vrai qu'il eût l'intention de salir et de fausser. Il le faisait par une propriété inhérente à sa «ature. Qui reprocherait à une bête puante d'infecter tout ce qu'elle louche ou à la vipère de sécréter du venin? La bète est tout à fait innocente; elle ne fait que suivre sa nature. Pareillement notre héros, qui était destiné à être la bête puante de la littérature et la vipère du xviii* siècle, répandait autour de lui l'infection et jetait le venin, non par méchanceté, mais sous la poussée de son destin ^ »

Dans un Appendice joint à ce pamphlet, Fichte répondait directe-

1. Fichte, S. U'., VIII. Hd., Friedrich Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen. Ein .fieilrag zur Lilerargeschichle des vergan^^euen und /ur Piidagugik dos angeheiiden Jahrhunderls, XI. Kap., p. 52-53. — 2. Ibid., p. 55. —3. Ibid., p. 58.

ment aux accusations de Nicolaï. Après avoir établi que ces personnes accusées d'avoir cherché à obtenir frauduleusement des éloges dans la Bibliothèque allemande universelle ne pouvaient être que lui seul^ il déclarait le reproche vraiment plus bête encore que ne le soupçonnait Nicolaï. Oui donc pouvait croire Fichte capable de vouloir capter les suffrages des lecteurs de la Bibliothèque, quand il affichait publiquement son dédain pour cette feuille, quand il vivait alorsdans un pays où le mépris à son égard était monnaie courante et où une louange parue chez elle était une mauvaise note. Accusation sans preuves d'ailleurs, et que par suite Fichte ne pouvait réfuter; or, Fichte donnait sa parole d'honneur qu'elle était entièrement imaginaire, qu'il n'avait jamais été en relations avec aucun collaborateur régulier ou occasionnel de la dite Bibliothèque, qu'il ne s'était jamais inquiété des jugements qu'elle portait sur lui, qu'il n'avait jamais tenté la moindre démarche pour y avoir une influence*.

Fichte, que des « circonstances accidentelles^ », suivant l'expression de A. -G. Schlegel, avaient empêché de faire imprimer à Berlin^ sous ses yeux, La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï, avait déclaré se désintéresser du sort de son pamphlet ; il lui suffisait d'avoir écrit ce qu'il avait depuis longtemps sur le cœur et d'en avoir

1. Fichte, S. 11'., VIII. Bd., Friedrich Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen. Eia Beitrag zur Literargeschichte des vergangenen uad zur Padagogik des angehenden Jahrhunderts, Erste Beilage, p. (11 et suiv.

2. Ce qu'étaient ces circonstances accidentelles, Nicolaï nous l'apprend dans la réponse qu'il fit au pamphlet de Fichte.

La censure à laquelle, conforniéinent à la loi, tous les ouvrages imprimés devaient être soumis, — ceux de Fichte comme les autres. — la censure, représentée en l'espèce par le Consistoire royal supérieur, avait refusé son autorisation d'imprimer en rendant le décret suivant :

« Le manuscrit du professeur Fichte, intitulé Nicolaï et ses opinions singulières^ est retourné sans le visa de la censure, avec cette signification qu'il n'est pas permis à un Collège national de conférer Vimprimatur à un écrit conçu sur un ton si injurieux, alors que l'édit de censure du 19 décembre 1788 contient expressémeat les passages suivants applicables à cet écrit :

« Vintenlion de la censure n'est à aucun degré d'empêcher la recherche décente, sérieuse, discrète de la vérité, mais simplement de léprimer ce qui vise à blesser l'honneur et la bonne réputation d'autrui. «

Et celui-ci encore : •< La liberté de la presse n'a pas été conférée pour qu'il en soit fait le mauvais usage de satisfaire des passions personnelles susceptibles de troubler la tranquillité de bons et utiles citoyens et de leur ôter le respect public. »

« Ce refus d'imprimer, avec ces explications justificatives, passerait, aux veux de tout le monde, ajoutait Nicolaï, pour un empêchement essentiel; Schlegel en faisait un empêchement accidentel usant sans doute de cette terminologie nouvelle que la philosophie récente de Fichte mettait à la mode et qui donnait aux mots une signification tout à fait différente de celle qu'ils ont dans le reste de l'univers. >• (Neue allgemeine dcutsche Bibliolheh, LXl. Bd., II. St , Beylage, Berlin und Steltin. 1801, G6 p. Ueber die Art xuie vermittelst des transcendentalen Idealismus ein wirldich existirendcs Wesen aus Principien honstruirt werden kann, nebst merkwurdigen Proben der M'ahrheitsliebe, reifen Ueberlegung, Bescheidenheit, UrbanitCit und gutgelaunten Grossmuth des Stifters der neuesten Philosophie, von F. Nicolai, p. 4-5.)

Page 1