LES SATIRES UE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI
l'ail part au petit cercle de ses amis. Il n'était peut-être pas fâché non plus que ces « circonstances » l'eussent obligé à ne pas se départir de sa dignité en rompant le silence méprisant que. jusqu'alors, il avait su conserver vis-à-vis de Nicolaï.
Mais A. -G. Schlegel avait de bonnes raisons pour ne pas laisser Fichte conserver son manuscrit dans ses tiroirs. Puisque Fichte avait la magnanimité de prodiguer si largement à Nicolaï les traits de son ironie, Schlegel crut devoir faire connaître au monde cette condescendance. La publication du manuscrit, disait-il, en manière de raillerie, dans sa préface au pamphlet, serait envers Nicolaï le plus grand des bienfaits. Pour un homme qui ne pouvait amener ses adversaires les plus marquants à lire même ses polémiques, quelle aubaine de voir un Fichte entrer en conversation avec lui, comme avec un être véritablement existant, le construire par principes et le rendre intelligible à lui-même dans la mesure où il pouvait l'être I Le jour où paraîtrait l'écrit serait incontestablement le jour le plus glorieux de sa longue carrière, et l'on pouvait craindre pour la faiblesse de son grand âge qu'il ne pût survivre à un tel excès de joie. « Pourtant, ajoutait Schlegel, il n'a mérité à aucun égard, en ce qui me concerne, que je lui prépare pareille fête, m'ayant fait la honte de me louer congrùment dans ses ouvrages antérieurs, et de m'accorder encore, dans ses plus récents écrits, des connaissances et du talent^. »
On comprend, aux sentiments dont témoigne cette préface, le zèle que put mettre Schlegel à imprimer et à corriger la brochure^; son seul regret était qu'elle n'eût pas encore tout l'esprit nécessaire pour que le public même de Nicolaï subît suffisamment l'action de son extraordinaire profondeur^.
Ainsi La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï, ce n'était pas seulement la réplique de Fichte à Nicolaï et à la séquelle des détracteurs de la Théorie de la Science; le pamphlet avait une portée plus générale : c'était la réplique personnelle de toute une génération aux représentants de la philosophie populaire du xviii'^ siècle, de la philosophie du sens commun.
Nicolaï. en effet, avait été sans doute, depuis l'origine, l'adversaire de la Théorie de la Science : incapable d'en comprendre le sens
1. Fichle, S. IV., VIII. Bd., Fr. Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen. Vorrede dés Herausgebers, p. m-iv.
2. Fr. SchlegeVs Briefe an seinen Bruder A.-W. Schlegel, éd. O.-F. Walzel, IV {lena, iSOO-lHOl), 168, lena, d. 17. April 1801, p. 473 : « Der Druck der Fichte'schen Schrift wird mitEifer besorgl; ich habe zvvar erst den dritten Bogen zur Correctur, aber es ist das Ganze scbon bis auf weniges gesetzl. »
3. /6(d.. 167, lena, d. 6. April 1801, p. 47.T : « Ich wollle sie wàre noch etwas witziger, 80 wiirde die ungeheuere Grùndlichkeit seibst bei Mcolai's Publikum viel wirken. »
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profond, pareil en cela d'ailleurs à la majorité des autres philosophes allennands \ il y voyait, lui, le représentant attitré de la « saine raison », une renaissance du mysticisme et comme un défi à ce sens commun qu'il avait mission de défendre.
Mais ce fut bien pis. quand, après Schelling, « Tautre Moi de Fichte ». les Schlegel érigèrent, sur les principes de r/t/ea/Zsme transcendanlal, leur théorie de la poésie et des arts, et fondèrent Técole romantique. Nicolaï rendit alors Fichte responsable de lorientalion nouvelle et, à ses yeux, désastreuse, que pi-enait la littérature allemande pour le grand scandale de la saine raison.
« Ces Messieurs (les Schlegel, Tieck, Schelling. etc....), écrivait Nicolaï, avaient formé une étroite association quon pourrait bien appeler le saint Cénacle; ils se considéraient mutuellement comme les élus qui. grâce à la récente philosophie découverte par M. Fichte, savaient tout mieux que les autres, ou plutôt étaient les seuls à savoir tout comme il faut le savoir.... Ils voyaient dans ï Idéalisme transcendantal une ère nouvelle; ils parlaient avec solennité dans leurs écrits des temps nouveaux, de la renaissance de la science et des arts ^.... Ils se croyaient, eux et les leurs, les seuls philosophes, les seuls poètes, les seuls physiciens'.... Chacun d'eux s'imaginait être un grand homme, un très grand homme, chacun deux s'imaginait que V Idéalisme tvanscendanial était la seule science; ils traitaient d'imbécile quiconque n'admettait pas leurs vues *. »
Quand A. -G. Schlegel eut avec le Journal littéraire universel les démêlés que l'on sait, à propos du compte i-endu des Lettres confidentielles d'Adélaïde B. à Julie S. (Vertraute Briefe von Adélaïde B. an Julie S.), Nicolaï accusa Schlegel de basse vanité, pour avoir protesté, comme collaborateur du Journal, contre un article où V Athénée était pris à partie. Il compara la démission de Schlegel à celle de Fichte. lors de l'accusation d'athéisme; il fit remarquer que tous deux se croyaient indispensables à leurs fonctions; il est vrai qu'après leur départ les choses n'en allaient pas plus mal. L'Université d'Iéna ne ferma point ses portes, et le Journal littéraire universel continua de paraître régulièrement^.
Résultat : les conséquences de cette petite guerre, suivant Nicolaï, retoinberont sur les sieurs Schlegel et Schelling. La vanité qu'ils ont si grossièrement étalée leur aliénera sûrement le respect des gens raisonnables®.
1. Fichte, S. W., II. Bd., Antworlsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, I, 3. p. 510-511.
2. Neue allgemeine deutsche Bibliothek, LVI. Bd., I. St., 2. Heft, Gelehrteiigeschichle, Weltweisheit. 8) System des transcendentalen Idealismus von F.-W.-J. Schelling, p. 151. — 3. Ibid., p. 152. — 4. Ibid., p. 151. — 5. Ibid., p. 154. — 6. Ibid., p. 166.
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Faut-il, après ces aménités de Nicolaï, s'étonner si les romantiques, et Schlegel à leur ttMe, s'emparèrent du pamphlet de Fichle comme d'une arme de guerre contre leur plus mortel ennemi?
Nicolaï, que les Lettres de Kant avaient déjà
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. mis en assez tâcneuse posture, recevait ainsi
de Fichte et de Schlegel le coup de grâce. Mais, en dépit de l'âge, il était encore prompt à la riposte; il répondit à Fichle et à Schlegel, cette même année 1801, sous la forme d'un Supplément au soixante et unième volume de la Bibliothèque allemande universelle. Ce Supplément porte pour titre : Comment on peut, au moyen de l'Idéalisme transcendantal, construire un être réellement existant par principes — avec des échantillons remarquables de l'amour de la vérité, de la mûre réflexion, delà discrétion, de l'urbanité, de la magnanimité du fondateur de la plus récente philosophie (Ueber die Art wie, vermittelst des transcendentalen Idéal ismus, ein wirklich existirendes Wesen aus Principien construirt werden kann, Nebst merkwûrdigen Proben der Wahrheitsliebe, reifen Ueberlegung, Bescheidenheit, Urbanitât und gutgelaunten Grossmuth des Stifters der neuesten Philosophie), — et, pour épigraphe, ces deux pensées de Fichte :
« Il n'y a plus d'erreur possible, car l'intention ne trompe jamais. » Sonnenklarer Bericht, p. 196.
« Je suis prêt, à tout instant, à m'engager solennellement à
1 accepter la damnation éternelle, si je reviens, ne fût-ce que tacitement, sur ce qu'à la lumière de ma Théorie de la Science je sais réellementet ce que je considère comme absolument évident. » Antivorts-
\ schreiben an Reinhold, p. 69.
Après avoir révélé au lecteur l'interdiction d'imprimer qui
I avait empêché la publication de la brochure à Berlin même,
! Nicolaï ajoutait qu'en acceptant de la laisser éditer par Schlegel, Fichte avait agi frauduleusement et violé son devoir d'honnête homme, de philosophe et même d'homme tout court, car il tournait ainsi la loi du pays qui lui avait donné asile et continuait à assurer sa protection. Mais cela, c'était affaire à sa conscience et aux rapports étroits qu'elle soutenait avec l'ordre moral du monde.
L'office de Nicolaï consistait à relever le degré de grossièreté auquel Fichte était tombé, sous l'empire dune aveugle passion.
De tels procédés méritaient le mépris, et c'est par le silence du mépris que Nicolaï eût traité le factura de Fichte, s'il n'avait
"Contenu raccusation d'avoir voulu porter alteinle à son honneur^. - JNicolaï se reconnaissait Fauteur de Tarticle incriminé par Fichte et que d'ailleurs Fichte lui avait bien attribué; il déclarait avoir voulu châtier, au nom de la saine raison et de la liberté de penser menacées d'oppression, l'arrogance ridicule de ces quelques contemporains qui se donnaient pour les uniques penseurs, les seuls philosophes de leur temps, prétendaient extirper toutes les pensées qui n'étaient pas les leurs, et croyaient avoir réalisé la plus importante des révolutions en philosophie, en sciences naturelles, en poésie^; mais il se défendait énergiquement d'avoir cherché à atteindre l'honneur de ses adversaires : il s'agissait pour lui dune question littéraire, non pas d'une question de personnes; il avait fallu, pour donner un pareil sens à ses paroles, les détacher de leur véritable enchaînement et les présenter sous un faux jour : c'est le procédé malhonnête dont Fichte avait usé^.
Fichte n'était pas plus heureux quand il répondait que ses disciples avaient trop le mépris de la Bibliothèque allemande universelle pour vouloir y entrer et y exposer les titres de la philosophie criti(jue. Nicolaï pouvait certifier qu'au commencement du mois d'octobre 1800. quelques semaines à peine après qu'on sut officiellement qu'il avait repris la direction de la Bibliothèque, un des plus fidèles et des meilleurs disciples de Fichte, un homme auquel Fichte lui-même avait donné l'attestation qu'il comprenait à fond la Théorie de la Science, un homme qu'il ne devait pas mépriser par conséquent, si facile que fût pour lui le mépris, était venu spontanément s'offrir comme collaborateur à la Bibliothèque allemande universelle. Il fallait donc qu'il ne la tînt pas en si profonde mésestime, pour vouloir y répandre la bonne semence de la Théorie de la Science.
Fichte, qui l'ignorait, comme il ignore beaucoup de choses, faisait donc ici assez piètre figure avec ses illusions sur le mépris où ses élus, les philosophes, tenaient soi-disant la Bibliothèque allemande universelle *.
Quant au portrait que Fichte avait voulu faire de Nicolaï, les lecteurs y avaient sans doute déjà reconnu les propres traits du philosophe. Fallait-il s'en étonner? D'après son système, le monde — et les autres hommes — n'étaient-ils pas un produit de l'imagination créatrice de l'auteur?
« Il se peut bien, disait Nicolaï, que cette déformation, que cette
1. Neue allgemeine deutsche Bibl., LXI. Bd.. II. St., Beylage. Leber die art iric vcnniitelsl des transcendeiilalen Idcalismns ein irirldich existireiides M'^esen ans Principicn, konstrairt werden kann, p. 5-8. - 2. Ibid., p. 8. — 3. Ibid., p. 11-13. — 4. Ibid., p. 17-20.
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représentation fausse de tout ce qui me concerne ne soit pas l'effet d'une méchanceté voulue; il se peut bien que la mutilation et la falsification de mes paroles, telles qu'il les reproduit, ne soient pas une calomnie intentionnelle. Son œil a déformé les choses. 11 n'a pas vu ce qui était sur la feuille de papier; son Moi pur avait une intuition créatrice qui produisait de tout autres mots que les mots réels, et son intuition a construit ainsi toule ma vie, non pas telle qu'elle est en réalité, mais telle que seule ])ouvait la construire une intuition qui, originellement et en verl,u de son activité pure, travestit, déforme tout, et expose les choses sens dessus dessous ^ »
Les plaisanteries de Nicolaï sur la construction du monde par le Moi, sur les principes de la Théorie de la Science se poursuivaient de la sorte à travers de longues pages, pour aboutir à cette conclusion ;
« Je remarque que Fichte. mon créateur, m'a créé à son image. Il ne peut en être autrement — Mais, si je suis plus et autre chose qu'une modification de la représentation de Fichte, si, comme personne n'en <loule, j'ai une existence à part, la construction.de Fichte tombe avec ses principes, et le portrait disparaît, puisqu'il n'est que la propre caricature de son auteur^.
« ... Ce portrait (jue Fichte fait de moi me laisse calme; le lecteur qui me connaît etijui connaît mes œuvres pL'ul juger s'il me ressemble^. »
A Fichte, Nicolaï adressait seulemenL un conseil, celui de méditer une sentence qui avait bien ici son application : Vlcloriaram omnium prima el optima est seipsiim vincere*.
E . LE UKiT'onr ( ] MR ^^'^^ '^ Sempronius Giinclibert de Nicolaï, 'COMME LE jorn AU avec la Clauis fichliana de Jean-Paul, la GiiAND PUBLIC, SUR LA Théorie de la Science avait été déformée
VÉRUJWRLK XATURE DE . ,, , . ,
/. . l'HiLMsnnHiE. » J"s;i" ^ 1'^ caricature.
Fichte; était trop soucieux de la réputation de sa doctrine pour laisser le public sous l impression de ce portrait ridicule. Puisfju'on tenait tant à présenter la Théorie de la Science à ceux qui n'avaient point compétence et (jualité pour l'apprécier, il prit la sage détermination de la iirodiiire lui-miMue sous son vrai jour' dans un exposé populaire.
Et c'est j)o-ir(pioi dans celte mC'me année il avait publié ce court écrit auquel Nicolaï emprunte répigraphe que nous venons de citer ^ : L'i Ripport clair convm le jour au f/rand public sur la vérilable
1. \ejc a'igcincinc djuliclir Bibl., LXI. lîii., II. St., Bcvlai^e. Ucber die Art une venniltelsl des IranscendeiUalcn Jdcalisinus ein wirldich exutirendes Weseii aus Priiicipien kons- Àruirt w.-rJcn l:ami, p. 45-4(i. — 2. Ibid., p. 52. — 3. Ibid., p. ()2. — 4. Ibid., p. 66. — •.*). Voir p. 32").
nature, de la plus rccenle philosophie, essai pour forcer le lecteur à comprendre (Sonnenklarer Bericht an das grôssere Publicum iiber <las eigcnlliclio Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Léser /um Yerstehen zu zwingen).
La plus récente philosophie : on dirait une plaisanterie, — et le mot^ lui fut, en effet, appliqué par dérision, — mais c'est le nom sous, lequel le public la connaissait, et mieux valait, dans un écrit de vulf^arisation, risquer ce vocable que d'employer le nom peu populaire de Théorie de la Science ou d'Idéalisme transcendantal.
Sans doute tous les hommes ne pouvaient consacrer leur vie à l'étude des sciences et être versés dans les secrets de la philosophie ; mais, pour quiconque revendiquait le droit à une culture générale, il était nécessaire, à l'époque actuelle, de savoir ce qu'était la philosophie ou plutôt ce qu'elle n'était pas, ce qu'elle ne voulait pas, ce qu'elle ne pouvait pas être.
La difficulté à laquelle on se heurtait, c'était la prétention du public, encouragée d'ailleurs par l'ancien éclectisme, à juger la philosophie, à en parler sans initiation préalable, alors qu'il ne lui viendrait pas à ridée de faire de la trigonométrie ou de l'algèbre sans lesavoir apprises. On croyait trop volontiers que la philosophie était innée à l'homme; or, en ce qui concernait au moins la plus récente philosophie, celle de Fichte, on pouvait affirmer qu'elle n'était nullement innée : il fallait l'apprendre ^.
Voici donc, ce qu'enseignait la Théorie de la Science, selon Fichte. et ce qui était l'â^ne même de toute cette philosophie récente : pour l'homme rien n'existe que l'expérience, tout ce à quoi il parvient, il n'y parvient que par l'expérience, par la vie même. Toute sa pensée, spontanée ou réfléchie, vulgaire ou transcendanlale, part de l'expérience et vise à revenir à l'expérience.
Cette tendance de la philosophie de Fichte était celle de Kant. — qui, au moins sur ce point, ne désavouerait pas Fichte. — celle aussi d'un réformateur contemporain de Kant, de Jacobi, qui, s'il voulait bien comprendre Fichte, adresserait moins de reproches à son système ^.
L'objection courante faite à la Théorie de la Science, c'était d'être une construction abstraite et vide; on lui prêtait l'absurde prétention de vouloir produire le monde réel a priori. Pareille accu.sation suffisait à prouver une complète inintelligence de la doctrine; Fichte
1. Fichte, S. W., II. Bd., Sonnenklarer Bericht an das grijsscre Publicum ûber das eigentliche Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Léser zum Verstehen zu zwingen, 3. A. Vorrede, p. 323-327. — 2. Ibid., Einleitung, 4, p. 333-334.