LES SATIRES UE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI
l'exposait ici au public non philosophique, de manière à dissiper définitivement tous les malentendus.
L'en-eui" commise provenait de la confusion entre deux sphères dillérentes : la vie, la science.
La vie, la réalité, l'expérience sont la première puissance de la connaissance, ce qui apparaît immédiatement à la conscience ; la science n'a pas à les produire, — elles existent antérieurement et indépendamment d'elle, — mais à les expliquer ^
Dans cette explication, elle procède à peu près comme celui qui cherche à rendre compte du mécanisme d'un produit de l'art, d'une montre par exemple, en le reconstruisant, en établissant la liaison nécessaire de ses éléments. Or, ici, l'objet à expliquer, c'est la conscience même. Il s'agit donc pour la Théorie de la Science d'essayer de construire — de reconstruire — le fait de la conscience, en découvrant par l'analyse ses déterminations fondamentales et les lois de ces déterminations ^.
Dans cette reconstruction de ce que la représentation doit fournir a posteriori, la Théorie de la Science procède a priori, sans égard à la perception, à peu près comme l'ingénieur qui construit un instrument. Si cette reconstruction est juste, elle doit coïncider avec le réel, à peu près comme les calculs et les dessins de l'ingénieur, s'ils sont exacts^. Il ne faudrait cependant pas pousser trop loin l'analogie : l'œuvre que réalise l'ingénieur sort de toutes pièces de son cerveau, tandis que la conscience est une réalité donnée dont on cherche seulement l'explication ; de même encore l'ingénieur est en présence de la matière qu'il informe à son gré, la philosophie, en face d'une réalité vivante. Il reste néanmoins que les procédés, dans les deux cas, ne sont pas essentiellement différents : dans l'un il s'agit d'une construction, dans l'autre d'une reconstruction idéale du réel, obéissant toutes deux à des lois universelles et nécessaires, sopérant indépendamment de tout recours à l'expérience, aboutissant à une donnée de l'expérience *.
Le philosophe traite les données de la vie réelle, comme si elles étaient le produit d'une construction originelle telle que l'accomplit la Théorie de la Science. Les lois de cette construction peuvent servir à anticiper et à suppléer la vie réelle, et l'on peut être sûr que l'observation réelle confirmera cette anticipation. On n'a pas l)esoin de vivre tous les intermédiaires, de les éprouver, de même qu'on n'a pas
1. Fichte, S. W., II. Bd., Sonnenklarrr Bcricht an dax (jrosscrc Publicuin iiber das eigentliche Weseiiderneuesten Philosophie. Kiu Versuch die Léser zuin Verstehen zu zwingen, Erste Lehrslunde, p. 344-346. — 2. Ibid., Zweite Lehrstunde, p. 340-349. — 3. Ibid., g. 355. — 4. Ibid., DriUe Lehrstunde, p. 356-363.
besoin de mesurer réellement toutes les lignes fondées sur une géométrie scientifique; on peut, par le calcul, en découvrir plusieurs.
« Faire du comme si une affirmation catégorique, d'une fiction le récit d'un événement réel qui se serait produit à un certain moment ilu temps, cela est un grave malentendu. Croit-on donc qu'en construisant les fondements de la conscience dans la Théorie de la Science, on veuille apporter une histoire des données de la conscience avant l'existence de la conscience, Ihistoire de la vie d'un homme avant sa naissance?... Ce sont là des confusions contre lesquelles on ne peut prendre à l'avance de précautions, parce qu'elles ne viennent pas à l'esprit avant de s'être réellement produites^. »
Il eu résulte que la Théorie de la Science ne se donne nullement pour la vie réelle; elle est simplement une représentation de la vie.
Ayant ainsi dissipé les malentendus et forcé le grand public à comprendre, clair comme le Jour, le sens propre de la plus récente philosophie, Fichte, dans un Posl-scriplum, s'adressait aux philosophes de profession qui avaient été jusqu'alors les adversaires de la Théorie de la Science.
Certes, l'ouvrage n'avait pas été écrit pour eux; mais il tomberait entre leurs mains, et, suivant leur pratique coutumière, ils ne le comprendraient pas. ils ne le liraient même pas, à proprement parler, ce qui ne les empêcherait pas d'en rendre compte^.
Fichte, qui cherchait à saisir la science dans sa source, les accusait de n'avoir pas le plus léger sentiment de son intériorité, de se borner à faire de la philosophie comme on fait de l'histoire, en apprenant par cœur des formules^, au lieu d'analyser et de construire la science. Il terminait en reprochant à ses adversaires celle « cécité ■de l'œil intérieur de l'imagination », qui les avait jusqu'ici rendus incapables de comprendre le point de vue de la Théorie de la Science, qui les rendait incapables de le comprendre davantage dans l'avenir.
« Puisqu'il en est ainsi, concluait Fichte, vous n'avez plus d'autre alternative que de garder le silence le plus absolu sur tout ce qui concerne la Théorie de la Science et, plus généralement, la philosophie *. »
A lire cette menace, on se croii-ait revenu aux jours diéna, quand Fichte, dès le début de sa carrière, prétendait » annihiler » le pro-
1. Fichte, S. IF., II. Bd., Sonnenhiarer Ucrichl an dus griisserc Publicjin iiber das cigcnt- Uche Wescn der neueslcn Philosophie. Ein Vcrsucli die Léser zuin Verslclien zu z\viiii;en, Fùnfte Lehrslunde, p. 39G-3'J'J. — 2. Ibid., Nachschrift au die Piiilosopheu von Profession, die bisher Gegner der W. L. gewiîsnn, p. 410. — 3. Ibid., p. 413-414. — 4. [bid., p. 417-418.
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iVsseur Schinid qui s'rlait permis de médire de la Théorie de la Science.
Mais combien les temps avaient ehangél Schmid alors était un isolé; Fichte, dans tout l'éclat de son triomphe, en « annihilant » Schmid, pouvait espérer anéantir toutes les velléités de contradiction contre sa doctrine.
Et maintenant ils étaient légion, ceux ({ui ne croyaient plus à leflicacité de la Théorie de la Science, à la vertu de la philosophie conceptuelle; sans parler des détracteurs habituels de Fichte, pour qui Taccusation d'athéisme fut une arme commode; sans parler même des attaques ou des sarcasmes des polémistes comme Nicolai ou Jean-Paul, songeons aux noms de ceux qui reprochaient à la Théorie de la Science d'être une construction tout al)straite : Jacobi, en qui Fichte avait jadis vu un allié, Reinhold. dont la conversion à la Théorie de la Science avait fait éclat. Nous comprendrons alors l'effort de Fichte pour défendre la Théorie de la Science méconnue, devant le public, à son sens, égaré par ces critiques, nous comprendrons son désir de la justifier en montrant qu'elle était, elle aussi, une théorie de la vie, une théorie de Texpérience.
Mais Fichte n'était pas encore au bout de ses déboires : il devait •connaître l'amertume d'une défection plus cruelle que toutes les autres. Schelling-, son disciple préféré, Schelling-, « commentateur » <le la Théorie de la Science, allait se détacher de lui. se dresser contre lui. Et ce sera pendant treize ans un duel tragique.