DE LA SCIENCE
Nous avons eu roccasion de montrer com- A. Z.4 THÉoniE DE ^^^^^^ Schelling, à l'époque où, encore étu-
L IDENTITE DE SCHEL- . . . . ,
UXG. diant, il paraissait n'être que le génial com-
mentateur de la Théorie de la Science, affirmait déjà son originalité en face de Fichte même. Par instinct autant au moins que par réflexion, il avait été frappé de finsuffisance de la Théorie de la Science sur un point : la philosophie de la nature. Un esprit nourri de Goethe, formé à fécole des physiciens du temps, ne pouvait se satisfaire d'une conception où la nature n'a pas de vie et de réalité propres, où elle ne joue que le rôle ingrat de limite, de stimulant pour l'esprit.
Toutes les aspirations de Schelling protestaient contre une pareille conception. A peine sorti des bancs de l'Université, son dessein avoué fut de parfaire sur ce point la philosophie de son maître et d& concilier ses deux idoles : la Théorie de la Science et la poésie de la nature, Fichte et Gœlhe.
Dès 17*.>6, dans ses Idées pour une Philosophie I. LES « IDÉES POUR ^^ i^ Nature (Ideen zu einer Philosophie der
r.V^ PHILOSOPHIE DE , *^ . .
LA NATURE ». Natur). on l'a vu prendre nettement position.
Son but est, en réalité, de restaurer, contre le dualisme de la Critique, un monisme qui, tout en tenant compte des résultats de la philosophie la plus récente, s'inspire des vues de Spinoza et de Leibniz.
Dans l'opposition de la nature et de l'esprit, il voit un pur artifice de la réflexion. Sans doute, l'acte de réflexion par lequel l'homme s'arrache au monde extérieur et se pose en face de lui est la première
démarche de la philosophie; mais cette séparation nécessaire à l'éveil de la conscience est un moyen, non un bal, la réflexion qui la crée n'est, en tant que réflexion pure, prise comme but en ellemême et pour elle-même, qu'une « maladie de l'esprit humain ^ » ; ce pouvoir de séparation qui est son essence propre détruit, à sa racine, Videntité, source première et profonde de la vie spirituelle -.
Pour la vraie philosophie, la réflexion n'est qu'un moyen ; elle n'a qu'une valeur toute négative, et la distinction, originelle pour la conscience, de l'objet et du sujet est simplement la condition qui permet ensuite à la liberté d'efl'acer à jamais cette division et de retrouver, par son progrès, l'identité nécessaire et primitive ^.
Or, le reproche que Schelling adresse à la philosophie critique, c'est de s'en être tenue à ce point de vue stérile de la réflexion du savoir abstrait qui oppose radicalement l'objet au sujet, d'avoir instauré comme un nouveau dogme le dualisme de la Chose et de l'Esprit. Sans doute elle prétend imposer au monde les lois do l'esprit humain (en cela consiste, de son propre aveu, la révolution qu'elle a opérée), mais le monde qu'elle construit ainsi, le monde de la science, est un monde de phénomènes, et, sous les phénomènes, elle admet la Chose en soi comme en étant la cause, peut-être d'ailleurs par une inconséquence*.
L'hypothèse de la Chose en soi ouvre de nouveau la porte à ce réalisme dogmatique que Kant précisément voulait extirper; elle laisse subsister une nature, au fond, inintelligible, une nature véritablement et essentiellement distincte de l'esprit, opposée à l'esprit, et dont on ne voit pas quel pourrait être le rapport avec l'esprit, ni comment elle permettrait à la représentation de se produire *.
C'est bien ce que Fichte a compris, quand il s'est eiïorcé, dans sa Théorie de la Science, de ruiner le fantôme de la Chose en soi et de faire de la nature un pur produit du jeu de notre imagination; la nature devient alors pénétrable à l'esprit, puisqu'elle est son œuvre inconsciente, mais elle perd toute réalilé propre. Schelling s'elîorcera d'éviter à la fois ce réalisme et ce phénoménisme. Il tiendra sans doute la nature pour réelle, il refusera d'y voir une pure apparence, mais l'espèce de réalité qu'il confère à la nature ne l'opposera point à 1 esprit, car ce sera une réalité spirituelle, la seule réalité, en somme, qui puisse être. Il retrouvera dans la nature l'esprit
l.F.-W.-J. von Schelling, S. n\, II. Bd., Stuttgart undAugsburg.Cotta'scherVerlag, 1857. Ideen zu einer Philosophie der Natur als Einleilung in das Sludiiiin dieser Wissenschaft, 1797. Einleitung. Ueber die Problème, welche eine Philosophie der Natur zu lôsen hat, p. 13. — 2. Ibid., p. 13-14. — 3. Ibid., p. 14. — 4. Ibid., p. 17 et note et p. 18. — 0. /6(d.,p. 1.5-18.
que seul en distingue l'artifice de la réflexion; il fera, suivant ses propres expressions, « de la nature l'esprit visible, de l'esprit la nature invisible ». Dans l'identité absolue de l'esprit en nous et de la nature hors de nous il trouvera la solution du problème de la possibilité d'une nature extérieure ^ Par là il croira rejoindre tout ensemble Spinoza et Leibniz.
A rencontre des plus grands penseurs de l'antiquité, qui n'osèrent pas se risquer au delà de l'opposition de la nature et de l'esprit, « Spinoza, le premier, vit avec une pleine conscience l'unité de l'esprit et de la matière, étendue et pensée n'étant que des modifications du même principe. Son système fut la première ébauche hardie d'une imagination créatrice qui conçut le fini comme immédiatement inclus dans l'idée pure de llnfini, en tant qu'infini ^. »
M Spinoza, préoccupé de très bonne heure du rapport de nos idées avec les choses extérieures, trouvait intolérable la séparation qu'on avait établie entre les deux ordres. Il comprit que dans notre nature l'idéal et le réel (la pensée et l'objet) étaient intimement unis..., que nous ne pouvions prendre conscience du réel que par opposition avec l'idéal, de l'idéal que par opposition avec le réel ; que, conséquemment, entre les choses réelles et notre représentation de ces choses, il ne pouvait y avoir de séparation. Les concepts et les . choses, la pensée et l'étendue n'étaient pour lui que des modes d'une seule et même nature idéale. IMalheureusement, au lieu de descendre dans les profondeurs de sa conscience pour y voir sortir deux mondes en nous, le monde idéal et le monde réel, il fit une envolée au-dessus de lui-même ; au lieu d'expliquer par notre nature comment le fini et l'Infini, originellement unis en nous, sortent réciproquement l'un de l'autre, il se perdit aussitôt dans l'idée d'un Infini extérieur à nous. Dans cet Infini se produisaient ou plutôt existaient originellement — venant on ne sait d'où, — des alï'ections et des modes, et, avec eux. une série sans fin de choses finies. Comme son système excluait tout passage de l'Infini au fini, il ne pouvait pas plus concevoir un commencement du devenir qu'un commencement de l'être...: il faut s'être mis soi-même à la place de la Substance infinie pour savoir que ce n'est pas hors de nous, mais en nous, que l'Infini et le fini, je ne dis pas se produisent, mai existent à la fois et inséparablement; sur cette union originell
1. F.-W.-J. von Schelling-, 5. W., il. Bd., Ideen :ur einer Philosophie der Natur, Ein< leitung, p. 56. « Die Natur soll der sichtbare Geist, der Geist die uosichtbare Natui seyu. Hier also, in der absoluten Identilat des Geistes in uns und der Natur ausser uns, inuss sich das Problem, wie eine Natur ausser uns môglich sey, auflôsen. • 2. Ibid., p. 2U.
repose Tessence de tout notre esprit. Nous ne connaissons immédiatement, en efï'et, que notre propre essence, nous ne sommes compréhensibles qu'à nous-mêmes. Gomment il existe des alTections et des déterminations dans un Absolu extérieur à moi, je ne le comprends pas. Mais je comprends qu'il ne pourrait rien y avoir en moi d^nfmi sans qu'il y eût en même temps un fini. Car, en moi, existe ori^^inellement celte nécessaire union de l'idéal et du réel, de l'activité absolue et de la passivité absolue (que Spinoza plaçait dans une Substance infinie hors de moi); elle existe sans ma participation, et en cela consiste précisément ma nature.
« Telle est la voie que Leibniz a suivie; c'est ici le point où tout ensemble il s'oppose et se rattache à Spinoza. Impossible de comprendre Leibniz sans s'y être placé. .Jacobi a démontré que tout son, système part du concept d'individualité et y revient. Or, dans le seul concept de l'individualité se trouve originellement uni ce que tout le reste de la philosophie sépare : le positif et le négatif, l'actif et le passif de notre nature. vSpinoza était incapable d'expliquer comment il pouvait y avoir des déterminations dans l'Infini hors de nous; en vain chercha-t-il à éviter un passage de l'Infini au fini. Là seulement où le fini et llnfini sont originellement unis, il n'y a pas lieu à ce passage; l'union originelle n'existe nulle part ailleurs que dans, l'essence d'une nature individuelle. Leibniz ne passa donc pas de rinfini au fini, ou inversement; tous deux se trouvèrent réalisés, pour lui du même coup dans une seule et même démarche de l'esprit — par un seul et même développement de notre nature ^ »
Sa théorie de la perception, des petites perceptions en particulier, relia l'individu à l'univers, elle intégra l'Infini dans le fini; grâce à elle, la séparation entre l'expérience et la spéculation se trouve comblée, le système de la nature est en même temps le système de notre esprit^.
Il convient de persévérer dans la voie où Leibniz s'est engagé ; Scheliing croit venu le temps de restaurer cette philosophie royale à laquelle l'école kantienne, en lui imposant ses propres inventions, faisait dire des choses précisément contraires à celles que Leibniz enseignait. Il faut bien l'avouer, rien ne pouvait être plus loin de la pensée de Leibniz que la chimère spéculative d'un monde de Choses en .soMuaccessibles à notre esprit, agissant sur nous cependant et produisant en nous toutes les représentations. Il avait soutenu, tout au contraire de l'opinion des philosophes actuels, que les monades n'ont pas de fenêtres
1. F.-W.-J. von Sthelling-, S. W., II. M., Ideen zur einer Philosophie der Aalur, Eia leilung, p. 3o-37. — 2. Ibid., p. 39.
sur le dehors, « que les représentations dans l'âme des choses extérieures ne pouvaient se produire qu'en vertu des lois propres de sa spontanéité interne, comme dans un univers particulier, comme s'il n'y avait en présence rien d'autre que Dieu (l'Infini) et l'âme (l'intuition de l'Inlini) «; s'exprimant ainsi, il parlait en philosophe^. Il ne saurait, en effet, exister deux mondes, — qui demeureraient à jamais impénétrables, — le monde de la matière et le monde des esprits; il n'en existe qu'un : le monde où tout est esprit.
Schelling emprunte sans doute à Leibniz l'idée de cette hiérarchie de « puissances ^ » spirituelles dont les « différentielles » réalisent tous les degrés de l'être; lui-même déclare que ces unités, qui sont à la fois des absolus et des êtres particuliers, « des synthèses diverses de l'absolue identité de l'universel et de l'individuel », ne sont vraiment rien de plus que ce que d'autres ont entendu sous le nom d'idées ou de monades'. Mais il rejoint Leibniz en empruntant à Kant sa conception téléologique de l'univers, en reproduisant, au sujet de la nature organique, ses arguments contre le mécanisme*. Toutefois il fait du principe de la finalité naturelle, non plus un principe du jugement réfléchissant, un simple point de vue de l'esprit, mais le principe réel de la nature, la loi de son développement interne; il restitue ainsi un sens à la Chose en soi, qu'il identifie avec les Idées par lesquelles l'Absolu s'exprime à travers la nature^.
En donnant ainsi à la finalité naturelle une valeur métaphysique et ontologique, Schelling conférait à la nature une existence à soi, une vie autonome et non plus cette simple existence d'emprunt qu'est une représentation de l'esprit; par là il pensait dépasser le subjectivisme de la Théorie de la Science.
Mais celte réalité absolue de la nature n'est pas ce qu'était la C/îose en soi do Kant : une existence absolument étrangère à l'esprit et, au fond, entièrement inconcevable — un véritable néant ; cette réalité est d'ordre spirituel, elle est idéalité, car c'est l'acte créateur de l'intelligence qu'exprime, aveuglément sans doute, la nature dans sa finalité. La nature est donc à la fois comme l'esprit : sujet-objet, nature naturanie el nature naturée, pi'oductivité idéale et réalisation symbolique®.
Par là devient possible le rapport de l'esprit avec les choses, l'esprit étant déjà dans les choses. Et c'est bien là ce que constate l'expérience; primitivement l'intelligence se confond avec l'objet, elle ne se distingue pas du monde; il a fallu, comme Schelling l'a
1. F.-W.-J. von Scholling, S. IK., H. Hd., Idcen zur ciner Philosophie der Natur, Eialeitung, p. 20-21. — 2. Ibid., Zusatz zur Einlcitung, p. 66. — 3. Ibid., p. 64. — 4. Ibid., Uebcr die Problème, welche ciue Pliilosoplue der Natur zu loson liât, p. 40 et suiv. et 54 cl suiv. — 5. ]bid., Zusatz zur l'iinlcitung, p. 65. — 6. Ibid., p. 67.
bien vu, rintervention de l'artifice et de la réflexion pour qu'ils puissent être opposés Tune à l'autre.
De cette forme générale de l'identité du sujet et de l'objet comme unité et totalité de la philosophie, Fichte, déclare Schelling, a sans doute bien eu d'abord l'intuition; mais, à mesure que son système s'est développé, cette identité est devenue réduction de l'objectif au subjectif, et encore cette réduction est-elle apparue comme le but d'une tâche sans fin, comme une pure exigence pratique, en sorte que le Monisme de la Théorie de la Science n'a plus été qu'un Idéal; en fait, Fichte en est resté au dualisme^. Or, ce dualisme paraît intenable à Schelling.
D'autre part, Schelling ne s'était pas borné à
n. « LAME DU MOXDE. » ^ . .
établir, par des considérations générales et tout abstraites, l'unité de l'esprit et des choses; ces considérations n'étaient, à ses yeux, que la conclusion de l'étude dii'ecte de la nature, dans sa réalité. C'est à cette étude qu'il consacrait et ce premier essai de philosophie naturelle et l'essai suivant, qui parut, un an plus tard, sous le titre de L'Ame du monde (Von der Weltseele). Dans les Idées pour une Philosophie de la Nature, il avait cherché, à la lumière des découvertes et des théories récentes de la physique, et par réaction contre l'ancien mécanisme, à établir le caractère dynamique des principes de la matière, à expliquer toutes les modifications physiques ou chimiques des corps par des forces telles que l'attraction ou la répulsion, par leur intensité. Dans L'Ame du monde, qu'il présentait comme une hypothèse de physique supérieure, destinée à 1 explication de l'organisme universel, il essayait d'appliquer ces principes à la nature. Il faisait sortir du conflit et de la combinaison des deux forces primitives antagonistes, par voie de complication croissante et de transformations successives, les différents ordres de phénomènes du monde inorganique et du monde organisé, et la vie même dans toute la série de ses manifestations ; il incorporait dans son système, pour leur faire servir de lien entre les deux mondes, les expériences nouvelles sur le magnétisme animal, le galvanisme, l'irritabilité.
C'est au moment où il venait d'esquisser ce plan d'une philosophie de la nature que Goethe, frappé de ces premiers essais, l'appelait à léna comme professeur extraordinaire (5 juillet 1798).
Parti de Leipzig dans la seconde quinzaine du mois d'août, il n'était arrivé à léna qu'au commencement d'octobre, s'arrôtant entre temps
1. F.-W.-J. von Schelling, S. IV., IF. Bd., Idesn zur einer Philosophie dcr Natur, p. 72. f:chte et son- temps (II). 22
à Dresde, où il vécut d'inoubliables journées au milieu des chefsd'œuvre de l'art, en compagnie d'une élite d'hommes dont il devait subir la profonde empreinte, aux côtés d'une femme qui allait devenir l'inspiratrice de sa vie et de son génie. C'est, en effet, à Dresde que, pour la première fois, Schelling rencontra les Schlegel et leur ami Hardenberg. Les Schlegel revenaient de Berlin, tout pleins de leurs grands projets. L'organe de la nouvelle École, V Athénée qu'ils venaient de fonder, avait paru à Pâques 1798, et c'était justement l'heure où le romantisme se déA'eloppait, avec Tieck et Novalis, dans le sens d'un réalisme d'allure mystique, tendant à restaurer, à travers la philosophie critique, l'esprit du Spinozisme. Le principe des choses, l'esprit universel répandu à travers l'univers entier devenait, par l'action des poètes et par la magie de leur art, l'âme de la nature, conçue comme révélation de Dieu.
La philosophie de Fichte ne pouvait plus satisfaire le « saint cénacle ». L'heure de la Philosophie de la Nature avait sonné. En Schelling les romantiques allaient trouver Ihomme dont le cerveau enfantait justement alors le système qui était la synthèse de toutes ces tendances. Caroline Schlegel, avec son instinct génial, ne s'y était pas trompée. Elle, qui unissait à l'intelligence de la spéculation, de la spéculation fichtéenne en particulier, le sens intime de la nature et de la poésie, devina, dès sa première rencontre avec Schelling, qu'il était l'homme destiné à réconcilier la philosophie et la poésie, l'idéalisme et la nature, Fichte et Gœthe; et tout de suite elle aima d'amour celui en qui elle voyait la vivante réalisation de son rêve; elle commença par l'inspirer avant de devenir sa femme ^ Le rôle que lui assignait Caroline, Schelling le remplit en effet. Déjà porté par sa réflexion personnelle et par ses goûts à édifier cette philosophie naturelle qui manquait à la Théorie de la Science, il trouva dans le cercle d'amis qu'il avait rencontrés à Dresde, qu'il retrouva bientôt (durant l'été 1779) à léna. auxcjuels se joignit Tieck. un milieu singulièrement propice à la formation de ses idées et qui. s'il n'en détermina pas le sens, en hâta certainement l'éclosion. Cependant Schelling. pour avoir reçu en quelque sorte des romantiques l'impulsion qui féconda son génie, pour avoir appris d'eux notamment à reconnaître chez Spinoza son second maître, n'en restait pas moins, i)ar son amour de la nature et par son panthéisme, éloigné du Christianisme; après avoir étudié les origines de
1. En 1803, quelques mois après son divorce d'avec .\.-G. Schlegel, divorce dont la principale raison fut son inclination pour Schelling, ce qui avait accentué encore le désaccord de son esprit avec celui de Schlegel.
la théologie chrétienne, il en avait depuis longtemps dénoncé les « mythes » : on disait couramment de lui qu'il était enflammé d'enthousiasme pour l'irréligion. Aussi vit-il d'abord des adversaires dans ceux des romantiques qui, comme Schleiermacher et Novalis, cherchaient dans la religion du Christ la source de leur inspiration. Contre leurs « énormités religieuses », il avait écrit son Heinz Widerporsi, cette satire en vers à laquelle nous avons déjà fait allusion, et dont l'intervention de Goethe empêcha la publication dans V Athénée; Schelling ne se doutait pas que, quelques années plus tard, sous rinfluence des circonstances qui le forceraient à se défendre, à son tour, contre l'accusation d'irréligion, il allait achever la Philosophie de la Nature par une véritable théosophie, et devenir, lui aussi, le fondateur d'une mystique et d'une magie nouvelles.
Pour le moment il était tout entier à la préui. « L.i PiiEMiKiii: ES- paratiou de son cours; il travaillait dans ce
<JU1S<;E DIN SYSTÈME , . , ^ ... „ o i -
DE PHILOSOPHIE A127,'- <Jessein a sa Première Esquisse a un Système RELLE. r, de Philosophie naturelle ( Erster Entwurf
eines Systems der Naturphilosophie).
Dans cette Esquisse, écrite à l'usage de ses auditeurs et qu'il leur distribuait feuille à feuille, au fur et à mesure de l'impression, Schelling, pour la première fois, exposait sa téléologie naturelle, sa théorie de l'organisation progressive du monde. Empruntant à la Théorie de la Science la déduction de l'imagination créatrice pour la transposer de l'esprit à la nature, il découvrait dans la nature une activité de production iutinie, — donc idéale, — à laquelle, pour se réaliser, il fallait une limitation; la nature prenait ainsi la forme d'un produit, sans qu'aucun produit (un produit ayant toujours une détermination) pût d'ailleurs jamais épuiser sa puissance, qui exige un renouvellement incessant d'objets ^ Du conflit des déterminations^ élémentaires de cette activité, qu'une analyse parfaite multiplierait à l'infini, puisque la nature est une évolution sans fin, Schelling prétendait faire sortir tous les caractères de la nature organique^; établir nécessairement ensuite, en face de In nature organique et comme sa condition même, l'existetice d'un monde inoi'ganique* dont le principe, en dernière analyse, était d'ordre dynamitjue encore, une attraction qui exigeait la constitution, dans le monde, d'un système de corps ou de centres d'attraction*; il montrait enfin dans, l'excitabilité, cpii est le plus bas degré de l'organisation, le lien entre
1. Schelling, S. W., III. Bd., 1858, Ersler Enlwurf eines Systems der Naturphilosophie, 17'.>9. p. 11-20. — 2. Ibid., 20 et suiv. jusqu'à 83. —3. 76i<i., p. 83-93. — 4. /6irf.,
340 FICHTE A BERLIiN.
les deux mondes — Texcitabilité ayant sans doute sa racine dans l'organisation et permettant d'expliquer les différentes fonctions organiques (sensibilité, irritabilité, fonction plastique sous toutes ses formes : nutrition, sécrétion, croissance, reproduction), mais requérant à son tour, comme sa condition, des agents organiques^.
Après avoir établi d'autre part l'unité et l'identité de la force organique à travers tous les degrés de l'organisation, de cette force qui s'épanouit pleinement dans les formes les plus hautes de la sensibilité pour se perdre graduellement jusque dans la puissance de reproduction de la plus infime des plantes ^, Schelling entendait prouver que la même gradation existait à travers le monde inorganique (la lumière correspondant au penchant plastique, l'électricité à l'irritabilité, le magnétisme à la sensibilité)', et il concluait à l'existence d'une racine commune aux deux mondes, d'une cause originelle identique pour la sensibilité et le magnétisme *. La nature était donc une au fond, et, à travers la variété de ses formes, de la polarité magnétique à l'organisation et à la sensibilité, elle révélait, avec un dynamisme profond, l'existence d'une finalité, c'est-à-dire, en somme, d'une essence spirituelle.
IV. aL'iNTRODUcnox A C'cst là d'ailleurs le caractère sur lequel L'ESQUISSE Dux SYS- insistait Schelling dans une Introduction à
resquisse d'un système de Philosophie de la Nature, ou concept de la physique spéculative et organisation interne d'un système de cette science (Einleilung
1. Schelling, S. W., III. Bd., 1858, Erster Enlwurf eines Systems der Naturphilosophie, 1799, p. 143-154 et suiv., en particulier 160-194.
Voici le passage où Schelling résume le point capital de sa théorie :
« Die Nalur ist in ihren urspriinglichsten Produkten organisch, aber die Funktionea des Organismus kônnen nicht anders aïs im Gegensatz gegen eine anorgische Welt abgeleitet werden. Denn als das Wesen des Organismus muss die Erregbarkeit gesetzt werden, kraft welcher allein eigentlich die organische Thaligkeit verhindert wird, in ihrem Produkte, das eben desswegen nie ist, sondern immer nur wird, sich zu erschôpfen.
« Aber wenn das Wesen ailes Organismus in der Erregbarkeit besteht, so miissen die erregenden Ursachen ausser ihm gesucht werden, in einer der organischen entgegengesetzten, d. h. unorganischen Welt. Es musste also die Môglichkeit einer unorganischen Welt ùberhaupt, und die Bedingungen dieser Môglichkeit mussten abgeleitet werden. Aber noch ûberdiess, wenn [das produktive Produkt oder der] Organismus ùberhaupt nur unter Bedingung einer anorgischen Welt môglich ist, so mùsscii auch in der unorganischen Nalur schon aile Erklàrungsgrùnde des Organismus liegen. Aber dièse Natur ist der organischen entgegengesetzt. Wie kônnten also in ihr die Grùnde des organischen liegen? — Man kann sich das nicht anders erklaren als durch eine pràstabilirte Harmonie zwischen beiden. — Mit andern Worten : die unorganische Natur muss zu ihrem Bestand und Forldauer selbst wieder eine hôhere Ordnung der Dinge voraussetzen, es muss ein Drittes geben, was organische und unorganische Natur wieder verbindet, ein Médium, das die Continuitât zwischen beiden unterhàlt.
« Die organische und die unorganische Natur mùssen sich also wechselseitig erklaren und bestimmen », p. 143-144.
2. Ibid., p. 205-207. — 3. Ibid., p. 207-220. — 4. Ibid., p. 256-257.