‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 70 sur 116 · TIONS J)E FICHTE · texte numérisé non relu

TIONS J)E FICHTE

SOUS lequel P'ichte désignait sa propre philosophie — l'auteur de la Théorie de la Science pouvait difficilement reconnaître l'image de sa propre doctrine. Schelling ne commettait-il pas précisément la confusion que Fichte avait dénoncée entre le domaine de la vie et celui de la spéculation?

Fichte n'avait pas d'ailleurs attendu jusqu'à cette année 1801 pour s'apercevoir que Schelling n'interprétait pas exactement comme lui la Théorie de la Science.

Dès le printemps de 1800, ne disait-il pas à Gries, faisant allusion à la courte période où il lui avait été donné d'avoir Schelling pour collègue à léna : « Quelle belle chose c'eût été pour moi de pouvoir encore collaborer ainsi avec Schelling! Notre exposition est assurément différente, mais notre esprit est un; si la marche que je suis est plus systématique, la sienne est quelque chose de plus génial ^. »

Puis, quand il reçut les premiers écrits de Schelling concernant la Philosophie de la Nature, il insista davantage et tint à marquer « certaines divergences de points de vue » ; à tout autre qu'à Schelling, dont il connaissait le don vraiment divin de pénétration, il aurait ouvertement donné tort ^.

D'après l'exposition de Schelling, l'existence de la subjectivité dans la Nature signifiait, au fond, que l'imagination attribuait à son produit, l'objet, quelque chose de correspondant à l'autonomie, à l'autodétermination. Mais alors le Moi ne pouvait vraiment pas trouver son explication dans cela même qu'il expliquait; Fichte ne

1. Aus dein Leben v. Johann Diederick Gries, 1855, p. 23; cité par F. Medicus : Fichte'^ Lebcn, Leipzig, Verlag von Félix Aleiner, 1014, p. 107.

2. Fichte's Leben, IL Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Schelling. s. d., p. 320. CeUe divergence n'était d'ailleurs pas un secret pour ceux qui fréquentaient les deux philosophes. Steffens, qui les voyait l'un et l'autre, le savait, et l'a dit dans ses Mémoires. Citons le passage : « Fichte et Schelling avaient bien saisi leur différence, mais ils ne l'avaient pas encore déclarée. Ils ne se voyaient d'ailleurs pas fréquemment, et Fichte, quoiqu'il lui fût permis de croire que Schelling, au point de vue spéculatif, partait d'un point de vue de la conscience analogue au sien, ne pouvait cependant se trouver aucunement satisfait de la Philosophie de la Natunde Schelling; elle devait nécessairement répugner à celui qui construisait a priori l'air et la lumière, qui y voyait non des réalités ayant en elle-mêmes leur significatiou, mais des formes d'existence ne pouvant être tolérées qu'à titre de postulats, d'exigences de la conscience, des faits destinés à permettre aux différents Moi (Ichheiten) de se voir et de s'entendre. Il y avait assurément là, dès l'origine, le germe caché d'une différence, voire d'une scission et d'une inimitié. » (Steffens, Was ich erlebte, IV. Bd., p. 123.)

pouvait soupçonner Schelling d'une pareille erreur. Par contre, Fichte connaissait bien la raison de ces divergences : c'était l'impossibilité où il s'était trouvé lui-même jusqu'ici d'établir son système du monde intelligibb*.

La Théorie de la Science formait un cercle, celui du Moi comme intelligence finie — du sujet-objet — à l'intérieur duquel se produisait la conscience — et la déduction du monde. Ce cercle avait sa limite originelle dans un « sentiment matériel » ; la philosophie n'avait pas le droit de le franchir, la question de l'explication nouménale de cette limitation demeurant entière. C'était toute une autre face de la philosophie. De ce point de vue, rintelligence finie, comme esprit, était le degré plus bas de l'intelligible, en tant que noumène: la même intelligence, comme nature, la puissance la plus haute de rintelligible, en tant cjue nature. Fichte ajoutait : « Si vous avez fait du subjectif dans la nature l'intelligible, — qui ne peut se déduire de l'intelligence finie — vous avez tout à fait raison ^ »

Et, dans une lettre postérieure où il accusait réception à Schelling de sa Philosophie transcendaniale dont il jugeait l'exposition « géniale » ^, il insistait :

« Je ne suis pas encore d'accord avec vous, écrivait-il, quanta votre opposition entre la philosophie transcendantale et la philosophie de la nature. Tout me paraît reposer sur une confusion entre l'activité idéale et l'activité réelle. Pour moi la Chose ne s'ajoute pas à la conscience, ni la conscience à la Chose, toutes deux sont immédiatement unies dans le Moi, l'idéal-réel, le réel-idéal, La Chose apparaît, dans la philosophie transcendantale, comme trouvée, et trouvée toute faite et tout entière, non d'après ses propres lois, mais d'après les lois immanentes de lintelligence. La science qui ne se donne la nature pour objet que par une pure abstraction, doit nécessairement poser la nature comme un Absolu, et faire que la nature se construise elle-même, par une fiction semblable à celle que la philosophie transcendantale emploie pour faire que la conscience se construise elle-même^. »

En signalant à Schelling ces divergences, à l'heure même où ils préparaient tous deux la fondation d'un nouveau Journal critique,

1. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Schelling, p. 321.

2. Ibid., IV, 20, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800, p. 324. Cette lettre ne fut pas envoyée sans doute sous cette forme à Schelling, car elle ne figure pas dans la correspondance de Schelling, et d'autre part la phrase sur les divergences figure exactement dans les mêmes termes dans une lettre du 27 décembre; néanmoins les objections qu'elle contient durent être faites par Fichte à Schelling ailleurs, car Schelling y répond dans sa lettre du 19 novembre.

3. Ibid., IV, 20, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800, p. 324-325.

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Fichte ne pensait, à aucun degré, qu'elles pussent être un obstacle à une entreprise commune^, peut-être, comme le dit Sleffens, parce ■que Fichte. uniquement placé alors sur le terrain de la moralité et •du droit, n'avait pas de point de contact avec Schelling, et quil pouvait un moment cheminer avec lui sans entrer en conflit^.

De son côté, Schelling avait sans doute à cœur de tirer au clair les points soulevés dans les lettres de Fichte et sur lesquels il leur fallait se mettre d'accord avant qu'il pût s'associer avec lui ', points si importants pour l'Idéalisme tel qu'il le comprenait et l'avait toujours compris. Il ne pensait pas cependant que cette divergence dût empêcher leur collaboration, convaincu qu'elle se résoudi'ait en un <;omplet accord *, il essayait de montrer par quel chemin.

L'opposition quil avait établie, qu'il maintenait entre la philosophie transcendantale et la philosophie de la nature (disait-il dans sa réponse à Fichte) avait pour fondement quelque chose de supérieur à la distinction entre l'activité idéale et l'activité réelle, toutes deux posées dans un Moi un et identique par Schelling comme par Fichte. Ce Moi idéal-réel, en tant qu'objectif seulement, n'était lui-même, en eflet, rien d'autre que la nature dont le Moi de l'intuition intellec- Huelle, la conscience de soi. constituait la plus haute puissance.

Schelling ajoutait qu'il mettait d'abord tout à fait à part la Théorie de la Science; elle se suffisait à elle-même; il n'y avait rien à y ■changer. Mais la Théorie de la Science n'était pas encore la philosophie, elle n'avait rien à voir avec la réalité, sa marche était purement logique. Elle était la preuve formelle (par opposition à matérielle) de l'Idéalisme, la science xàx's^o/T-v. Ce que Schelling, lui, appelait la philosophie était la preuve matérielle de l'Idéalisme. Et. si Fichte venait à répliquer que la Théorie de la Science était la philosophie et, inversement, que ces deux concepts s'épuisaient réciproquement. Schelling répondait : « Admettons que vous appeliez philosophie la Théorie de la Science, et permettez-moi d'appeler Physique (au sens des Grecs) ce que jusqu'ici j'appelais philosophie théorique. Éthique (toujours dans le même sens) ce que jusqu'ici j'appelais philosophie pratique. Ce que j'appelle philosophie de la nature est .alors, précisément comme je l'affirmais, une science entièrement distincte de la Théorie de la Science. La Philosophie de la Nature ne peut jamais être opposée à la Théorie de la Science, mais bien à

1. Fichté's LeLen, II. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Schelling, p. 320, et 22, Beriin, dea 27. Dec. 1800. p. 332.

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