‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 72 sur 116 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'Exposition de 1801 inaugure l'ère des

A. DIFFICULTÉS PÉCU- ,,. jt-ui ^. cuir wt.

NiAiRE'^ polémiques de hicnte contre hchelling. Dé-

sormais la rivalité des deux philosophes ne cessera plus de s'affirmer.

En confrontant les Expositions et les Leçons de Fichte de 1801 à 1813 avec la série des ouvrages de Schelling parus de 1801 à 1809. on se convaincra que Fichte dorénavant n'écrira plus que pour opposer la Théorie de la Science à la Philosophie de la Nature. Chacune des publications de Schelling provoquera une réplique de Fichte. Fichle sera ainsi amené à poser de nouveaux problèmes dans de nouveaux termes. Et Schelling l'accusera de changer de philosophie pour prendre la sienne. Mais nous montrerons que tout autre est le dessein de Fichte.

En face des insinuations d'abord, puis des accusations précises de Schelling, en présence du succès toujours grandissant de la Philosophie de la Nature et de l'espèce de discrédit où sombre de plus en plus la Théorie de la Science, Fichte croit que, pour satisfaire aux exigences du temps et reconquérir la faveur du public, il lui faut faire au réalisme sa part. Il se trouve dans l'obligation de fournu- un Absolu qui ne soit plus un Idéal fuyant et reculant sans cesse, un Absolu qui cependant, pour demeurer fidèle aux principes de l;i Théorie de la Science, reste immanent à Tesprit et ne restaure pas l'ontologisme, le dogmatisme que Fichte ne cesse de dénoncer chez Schelling. Tâche singulièrement ardue, sinon irréalisable; car il s'agit, semble-t-il, de concilier deux conceptions opposées.

De là sans doute les difficultés que soulève l'interprétation de la pensée de Fichte sur les rapports de la Raison et de l'Absolu, de là l'espèce de flottement qu'on ci-oit surprendre dans son esprit même.

Le spectacle de ce combat intime a quelque chose de vraiment ani?oissant : pour sauver la doctrine qui a fait sa gloire, dont la vérité lui apparaît certaine, dont il sent refficacité menacée, Fichte va, pour ainsi dire, lutter contre lui-même, s'efTorçant de concilier deux points de vue peut-être irréductibles, prodiguant les ressources prestigieuses de sa dialectique pour contraindre en quelque sorte l'Absolu à se soumettre aux exigences du relativisme critique, et, comme il le disait à Jean-Paul, pour « achever » sa philosophie. Nous allons voir se préciser cette attitude de Fichte dès les leçons sur Les Traits caractéristiques du temps présent — le premier cours que Fichte ait professé à Berlin — pendant l'hiver 1804-180o. Depuis l'année 1801, Fichte n'avait rien écrit. Il travaillait sans relâche à cet « achèvement » de la Théorie de la Science. Années de gêne et presque de misère. Fichte connaissait à son tour les difficultés d'existence qui étaient celles de tant de Berlinois, et qui obligeaient maints hauts fonctionnaires de vaquer, eux et leurs femmes, aux soins du ménage; il les connaissait, bien qu'il ait déclaré un jour que ni lui ni sa femme ne pourraient se faire à pareille vie \ • Nous en trouvons l'aveu sous la plume même de Fichte, et l'aveu singulièrement émouvant : « Trois ans de travail sans répit à la Théorie de la Science, presque sans aucune occupation lucrative, l'impossibilité absolue d'interrompre cette suite de méditations, sous peine d'être obligé d'y renoncer tout à fait, ont épuisé le peu qui nous restait 2 », écrit Fichte à Schiller le 9 juin 1803.

« Encore entièrement absorbé par la Théorie de la Science, non pas sans doute pour la découvrir et l'améliorer, mais pour l'élever à la pleine clarté ^ », Fichte, afin de ne pas aliéner la liberté d'esprit qui, pendant un an encore, était indispensable à l'achèvement de ses projets, en fut réduit à vivre d'expédients pour se procurer les ressources nécessaires à sa subsistance et à l'entretien des siens. L'acquéreur de sa maison d'Iéna, n'ayant payé aucun acompte et à peine les intérêts, ne méritait pas de ménagements; Fichte dut lui faire un procès; l'avocat Salzmann était chargé de le poursuivre. Mais les procès sont longs et aléatoires; Fichte n'avait, en attendant, pas de fonds disponibles *.

Schiller et Gœthe prirent, suivant le mot de ce dernier, si bien à cœur les intérêts de Fichte, qu'en dépit de « la malédiction qui pèse

1. Fichle's Lebcn, I. Bd., i. Buch, 6. Kap., p. 3t8. Lettre à sa femme, du 17 août 1799. — 2. Ibid., II. Bd., Zweite Abth., V. 7, Fichte an Schiller, Berlin, den 9. Juni 1803. p. 393. — 3. Jbid., p. 394.

4. Ibid., II, p. 393-:^94. La lettre de Fichte à Schiller, publiée dans le Gœlhe-Jahrbuch, et datée du 18 août 1803, parle également de cette vente. Fichte s'excuse d'en entretenir Schiller, mais il craint (jue Voigt, d'ailleurs au courant de l'affaire, et

par malheur si aisément sur tout ce à quoi touchent les avocats » % six semaines plus tard les affaires de Fichte paraissaient en bonne voie: Fichte assurait Schiller « de sa reconnaissance pour l'empressement qu'il avait mis à répondre à son vœu, le remerciant du service considérable, à maints égards, qu'il lui avait rendu ^ ».

Délivré de ce souci, Fichte put se livrer tout entier à ses études. Il n'en distrayait que le temps nécessaire à l'éducation de son jeune fils. Il aurait voulu être son seul maître, désireux de Télever conformément à ses principes; mais il fut forcé de faire appel à d'autres pour les matières où il se jugeait trop incompétent. Cependant il n'admit leur intervention qu'en exerçant sur eux une surveillance journalière, qu'en discutant et en dirigeant leurs enseignements. Pour conserver son fils sous sa garde sans le priver toutefois du bénéfice inappréciable, à ses yeux, de la fréquentation de condisciples, il avait formé le projet de prendre chez lui. en pension, quelques enfants qu'il aurait traités comme les siens, et dont il aurait fait l'éducation avec celle du jeune Hermann^.

qui a la bonté de s'employer à sa réussite, ne soit pas encore de retour de Dresde, que Niethammer, auquel il aurait pu aussi bien s'adresser, ne soit absent, lui aussi. Fichte écrit sur une feuille séparée la note qui doit être remise à Voigt ou à celui de leurs amis juristes que Schiller ou Goethe croiront devoir intéresser au procès: il supplie d'ailleurs Goethe et Schiller de ne pas perdre de vue cette aiïaire. La cause lui paraissant juste et d'un intérêt général, il souhaiterait qu'ils trouvassent une heure pour lire tous deux l'instruction jointe à la lettre et mise à la portée d'un avocat. {Gœthe-Jahrbuch, p.p. L. Geiger, Frankfurt * M, Literarische Anstalt. Rûlten und Lœning, 1894. XV. Ed., I, 5, ix, Berlin, den 18. .\ugust 180.3. Fichte an Schiller, p. 44.) Enfin une lettre de Fichte a Schiller, du 23 juillet 1803, publiée en 1918 par le D' Hans Schulz, confirme les embarras pécuniaires de Fichte et toutes les difficultés auxquelles il se heurtait pour son procès. Fichte y expose à Schiller l'état de la cause et lui remet le soin de ses intérêts.

Cette lettre, déjà reproduite dans la correspondance de Fichte publiée par son llls, porte à tort la date du 20 juillet, et le passage relatif à la maison d'iéna a été supprimé (D' Hans Schulz, AusFichte's Leben, Berlin, Reuther und Reichard, 1918. p. 41-42).

1. Lettre de Goethe à Zelter du 29 août 1803. Gœthes Werke, hgg. im .\uftrage der Grossherzogin Sophie von Sachsen, Weimar, Hormann Bôhlau, 1894. IV. Abth.. 16. Bd., Briefe, 1802-1803, 4 700. An Zelter, Weimar, d. 29. Aug. 1803, p. 273-274. » Sagen Sie, ihm (à Fichte) zugleich, dass wir seine .\ngelegenheit bestens beherzigen. Leider ruhet auf dem, was Advocatenhiinde berijhren, so leicht ein Fluch. »

2. Fichte s Lebcn, II. Bd., Zweite Abth., V, 8, Fichte an Schiller, Berlin, den 20. Juli 1803, p. 39o. Un doute plane cependant sur l'issue de l'affaire. Pans une lettre de trois mois postérieure (23 sept. 1803) Gœthe écrit, en effet, à Schiller : • Voudrez-vous avoir la bonté de faire parvenir à Fichte la feuille incluse. Malheureusement toute l'affaire ne marche pas à souhait. Malgré sa grande intelligence Fichte a encore cette illusion que, devant le tribunal, on peut obtenir gain de cause par sa méthode a lui, alors que dans cet endroit-là il s'agit essentiellement de suivre certaines formes. Il faut aussi, vous le verrez d'après ce feuillet, se débarrasser de Salzmann, qui n'est bon absolument à rien M. {Gœthes Werke, l\. Ablh., 16. Bd., Briefe, 1802-1803. 4 730, An Schiller, Weimar, am 23. Sept. 1803, p. 312). —Mais peut-être s'agit-il ici simplement du procès engagé par Fichte contre l'acquéreur de la maison, et peut-être Fichte avait-il obtenu déjà, grâce à l'appui de Voigt et de Goethe, le remboursement de son hypothèque — ce qui expliquerait ses remerciements à Schiller pour son « grand service ».

3. Fichte, S. W., VIII. Bd.. 3. F. Aphorismen iiber Erziehumj, 1804, p. 353. note,

De ce projet et «les principes du philosophe en B. /,£> .. ÀPHORisMEs matière de pédasotrie il reste un tcmoi«*-nai'e :

SUR LÈDUCATION ^, DE . , ,,r', , • ,- ^

jggg les Aphovismes sur l Educalion, que hichte

écrivit en 1804, mais ne publia pas.

Élever un homme, déclarait Fichte, c'est le mettre en état de pleine possession de l'ensemble de ses i'orces; toute spécialisation en vue d'une situation future est inutile, sinon dangereuse; elle est dangereuse, car elle rétrécit la volonté, qui, en fait, devient l'esclave de la prétendue situation, au lieu de la dominer; d'autre part elle limite la culture, loin de la développer; elle est inutile : celui qui est absolument maître de soi, de l'ensemble de ses forces, peut se mettre toujours facilement à portée de toutes les situations '.

Pour la formation de l'esprit dans ce sens le plus général, les modernes n'ont rien de meilleur que renseignement des langues anciennes classiques. La question est de savoir, non pas si l'on aura jamais à se servir de ces langues dans la vie, mais comment l'enfant pourra discerner, au travers du brouillard de mots qu'il n'a pas faits, que, par suite, il ne comprend vraiment pas, la claire et vivante intuition des choses elles-mêmes. Or, l'étude des langues mortes, dont les mots sont précisément étrangers à l'esprit moderne, le force à comprendre ce qu'il dit, à dissocier le mot de l'idée, à s'élever, audessus de tous les signes, jusqu'à quelque chose qui est supérieur aux mots, jusqu'au concept même de la chose; elle le force à ne pas prendre des ombres pour la réalité ^

Bien entendu, l'étude des langues mortes ne doit pas être l'enseignement exclusif; il faut faire sa part à la connaissance du monde naturel. Mais, précisément parce que ce monde est celui oii nous vivons, l'enseignement se fait ici beaucoup plus par l'expérience, par réchange dos conversations, que par la culture traditionnelle et livresque; voilà pourquoi une éducation commune qui met en contact les enfants les uns avec les autres est plus proOtable et plus rationnelle qu'une éducation toute solitaire^.

Maintenant l'essentiel est que l'enfant n'apprenne pas mécaniquement les choses, qu'il exerce réellement son esprit et fasse effort pour comprendre. L'effort est nécessaire à l'éducation, et l'effort est toujours pénible; il faut donc écarter de l'éducation rationnelle la

p. 359-300. Voir aussi Frankfurter ZciLumj du 7 février 1024, Ficlde als Pudagoijc aus untjedrucUten Aufzeichnungen, mitgeteilt vou Dr. Rudolf Schade. Les courts extraits dont il s'agit sont tirés des papiers du poète romantique R. von Beyer qui fut précisément un de ces jeunes gens.

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