‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 75 sur 116 · D. LE . BRUNO >■, ET · texte numérisé non relu

D. LE . BRUNO >■, ET

.. i.Es EXPOSITIONS UL- <'^vec uu empressement croù la curiosité TÉniEUREs DU SYSTÈME n'était sans doute pas absente. Les cours de ///; PHILOSOPHIE .. DE pi^htc s'ouvrireut dans sa propre maison, où

S( HELLIXG. . . ^ '

il avait aménagé une vaste pièce en salle de conférence; ils se poursuivirent quatre fois par semaine^. L'assistance comptait tous les familiers des salons de Henriette Herz et de

celui de Bruno qui lui dit que, si sa tète offre la moindre ressemblance avec le crâne du fou, il reconnaîtra la fausseté de son système et la vérité de celui du docteur, auquel il permettra de trancher la tète. Or, le docteur émerveillé trouve exactement la même dimension aux deux crânes, les mêmes protubérances aussi, avec cette seule différence que celles du fou sont retournées en dedans, ce qui met Bruno fort en colère {Ibid., Vierter Aurtritt, p. 33-37).

Dans la seconde partie du Faust achevé, Fichte reparaît, cette fois sous le nom transparent de Flecht, et, avec lui, Schellings sous le nom à peine transformé de Schrelling. C'est alors de nouveau la parodie bouffonne des idées et des formules de la Théorie de la Science : la Liberté, le Moi, l'Absolu, la Selbstichheitslehre; le « je suis Moi » (Ich bin Ich), le A = A, et par surcroît la Raison et la Science, tout y passe {Ibid., Zweiter Theil, Erste Abtheilung, Erster Aufzug:; voir en particulier : Zweiter Auftritt» p. 121-123).

Enfin, au 6" acte, Flecht chante la dernière strophe du fameux poème bachique publié dans VAlmanach de Voss et qui, en 1796, avait un moment failli brouiller Fichte avec Baggesen {Jbid., Zweiter Theil, Zweite Abtheilung, Sechster Aufzug, p. 251).

Sans doute Fichte n'eut pas alors connaissance du Faust de Bap;gesen, — Baggesen n'en négocia la publication avec Cotta qu'en 1809, — mais le fait que le poète, en 1804, pouvait, après tant d'autres, se moquer aussi grossièrement de Fichte, pourtant un ami de vieille date, est un nouvel indice de la destinée qu'avait eue la Théorie de la Science.

1. Cité par Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lchren und Wirken, Drittos Buch, 4, p. 453.

2. Ibid., p. 454, et Fichte, N.-W., II. Bd., Die W. L. 180U, \. Vortrag, p. 91. 11 semble d'ailleurs résulter d'une lettre à Schelling, du 15 novembre 1800, que Fichte avait déjà précédemment donné chez lui des conférences privées. Il y parle, en effet, de trois cours qu'il devait faire durant l'hiver 1801 {•< Ich habe mit meiner neuen Bearbeitung der Wissenschaftslehre, mit einem Bericht ùber dièse an das grosse Publikum,

Rahel, venues elles-mêmes avec leurs amis applaudir le philosophe. On y retrouvait les princes de Reuss et de Metternich, le comte de Lippe, les ministres d'État Beyme, Schrotter, Altenstein, on y retrouvait Schlegel, Bernhardi, pour ne parler que des hommes les plus en vue. Nobles, hommes politiques, savants, artistes, littérateurs, journalistes, ne dédaignaient pas de se mettre à Técole de la Théorie de la Science^. Leur attente ne fut pas déçue; le maître ne se borna pas à répéter devant eux les choses déjà dites, il renouvela l'intérêt du sujet en lui donnant une forme tout actuelle : pour la première fois il engagea publiquement la polémique contre Schelling, devenu son rival depuis qu'il avait cessé d'être son disciple.

La Théorie de la Science de 1804 est, en effet, une réponse directe à un dialogue écrit à la manière platonicienne, le Bruno (1802), où Schelling, sous les traits de Bruno, avait pris à partie Fichte, représenté par Lucien — et aux Expositions ultérieures du système de philosophie (Fernere Darstellungen aus dem System der Philosophie), parues la même année. Dans Bruno, Schelling rappelle l'unité fondamentale du Vrai et du Beau en tant que modèles ou types éternels, expressions immédiates de l'Absolu, manifesté dans son intelligibilité ou incarné dans les choses. Il insiste sur les rapports étroits des Mystères et de la Mythologie, de la philosophie et de la poésie ^. Puis il caractérise la philosophie, en tant que connaissance de la vérité. La vérité lui apparaît, dans l'unité absolue de son principe, comme supérieure aux oppositions phénoménales, à l'opposition qui comprend toutes les autres, l'opposition du sujet et

mit drei Collégien aile Ilânde voll zu thun diesen Winter » : Fichte's Leben., II. Bd., Zweite Abth., IV, 70, p. 323, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800), et Fritz Medicus croit découvrir précisément dans l'Exposition de 1801 la trace de ces leçons (Fritz Medicus, Fichte's Leben, p. 137).

Il est d'autre part intéressant de savoir qu'aussitôt après l'annonce de son cours, le 3 janvier, Fichte avait adressé au cabinet du roi un mémoire où il expliquait que son expérience déjà longue du public dit littéraire lui avait enseigné la difficulté de faire comprendre la Théorie de la Science par l'exposition purement livresque, à laquelle il attribuait les fausses interprétations qui avaient cours; il déclarait donc vouloir se borner ici à une communication orale qui permettrait de répoudre sur-le-champ aux objections et de dissiper les malentendus, avant qu'ils aient pris consistance. Il proposait d'ailleurs au roi, afin d'avoir le jugement des hommes compétents, de soumettre la Théorie de la Science a l'examen de l'Académie, qui pourrait désigner des commissaires pour entendre ces logons {Aus dem Geh. Staatsarchiv publiziert von A. Harnack, Geschichte der Kgl. Prcuss. Akademic der Wissenschaften, Berlin, 1900, p. 542-399, cité par Fr. Medicus, Fichte's Leben, p. 144). Quand on songe aux • compétences • philosophiques de l'Académie, notamment à Nicolaï et à Biester, on se demande s'il n'y avait pas quelque ironie dans la proposition de Fichte, ou le dessein, en faisant imposer par le roi à l'Académie cette tâche singulière, de la mettre, soit dans l'embarras, soit en ridicule posture.

1. Noack, J.G. Fichte nach seinem Leben, Lchren und Wirken, Drittes Buch, 4, p. 453.

2. Schelling, S. IV., IV. Bd., 1859, Bruno, odcr ùber das giJttliche und natiirliche Princip der Dinge. Ein Gesprâch, 1802, p. 217-218, 220-227, 232-234.

de l'objet, car elle est, à ses yeux, antérieure à leur diirérenciation, elle est indilTérence à l'égard du sujet et de l'objet^; la vérité a pour organe un mode de connaissance qui enveloppe à la fois le réel, objet de l'intuition, et l'idée, objet du concept. C'est 1' « intuition intellectuelle ^ ».

Cette détermination du principe de la philosophie permet de concilier l'opposition toute relative du réalisme et de l'idéalisme. Le réalisme qui identifie l'Absolu à la chose (point de vue matériel), l'idéalisme qui identifie l'Absolu à la pensée (point de vue formel) sont des systèmes partiels, parce qu'ils ne s'élèvent pas, par delà le dualisme de l'être et de la pensée, jusqu'à l'unité et l'identité foncières des deux termes. Schelling adressait précisément à l'idéalisme de Fichte ce reproche, d'être un idéalisme relatif qui admet encore la différence du savoir (Wissen) et de l'être (Seyn) et qui s'oppose au réalisme; un idéalisme pour lequel il y a toujours inadéquation entre la matière et la forme de l'Absolu, et aux yeux duquel l'unité de l'être et du savoir, qui est un but, au fond, inaccessible, l'objet d'une exigence pratique et d'une croyance rationnelle, implique moins l'identification des deux termes que la réduction de l'un à l'autre. A cet idéalisme relatif Schelling oppose l'Idéalisme absolu, seul capable de s'élever au-dessus de l'opposition de l'être et du savoir, parce qu'il embrasse le savoir et l'être dans l'unité de son principe. Et, précisément pour cela, il se croit en droit de donner à son idéalisme le nom de « philosophie sans opposition aucune^ ».

C'est le même reproche que, dans les Expositions ultérieures, Schelling adresse encore à Fichte, mais, cette fois, sous une forme directe, en désignant en toutes lettres la Théorie de la Science.

Le système de Fichte, déclare-t-il, repose sur ce postulat : il faut que le savoir parte de l'inconditionné; c'est là l'essence môme de la Théorie de la Science; mais la Théorie de la Science en reste à ce point de départ, elle ne pousse pas jusqu'au bout l'idée de la connaissance absolue; il y a là sans doute en elle quelque chose de purement accidentel, qui tient uniquement aux limites de la réflexion particulière de Fichte, aux défauts de son exposition, et qu'on peut faire disparaître du système sans rien modifier de son essence. C'est ce côté périssable de l'idéalisme de la Théorie de la Science que Schelling critique et qu'il se propose d'améliorer. Le reproche adressé par

1. Sclielliag, S. W., IV. Bd., 1853, Dru lo, oder iiber das giJUliche und naliirlichc Princip der Dinge. Ein Gespràch, 1S02, p. 236. — 2. Ibid., p. 2iÛ-2i2. — 3. Ibid., p. 252-258 et

FICHTE ET SON TEMl>â (II).

Fichte à YÈthique spinoziste d'avoir outrepassé la conscience pure qui est à la base de la conscience empirique prouve assez qu'il a précisément conçu la « conscience absolue » comme conscience pure immanente à la conscience empirique ^

Sans insister sur Terreur commise par Fichte dans son interprétation de Spinoza, qui, loin d'avoir entièrement séparé la conscience pure de la conscience empirique, les unifie au contraire inséparablement dans la conscience absolue, Schelling accuse, à son tour, la Théorie de la Science d'avoir, par sa prétention de ne vouloir déterminer l'Absolu qu'en fonction et par Fintermédiaire du savoir de la conscience empirique, rendu, au fond, irréductible l'opposition du savoir humain et de la conscience absolue. L'union du moi empirique et de la conscience pure, si l'on part de la conscience humaine, reste une union adultère; le moi empirique ne peut jamais s'affranchir totalement du non-Moi, le savoir humain ne peut sortir de cette opposition qui est sa sphère, sans renoncer à lui-même, il ne lui est donc jamais possible, en vertu de sa limitation originelle, d'atteindre à l'unité vraie, à cette indifférenciation du sujet et de l'objet, qui est le caractère de l'Absolu ^ C'est pourquoi l'Absolu, Y En soi, " Das An-sich », — c'est le nom qu'ici Schelling lui donne, — apparaît alors comme quelque chose d'extérieur et d'étranger au savoir humain, comme Chose en soi. Fichte ne le reconnaît-il pas lui-même, quand, dans la partie pratique de la Théorie de la Science, là où il découvre le mieux le véritable esprit de son idéalisme, il fait allusion au cercle que l'esprit humain ne peut franchir, forcé à la fois et de poser hors de lui quelque chose d'absolu, une Chose en soi, obligé pourtant par ailleurs de reconnaître que cet Absolu n'existe que pour lui (n'est qu'un \ou?nène)'ï Or, cette contradiction ajustement pour origine la manière, erronée selon Schelling. dont Fichte a posé le problème, sa prétention de partir du savoir relatif pour atteindre l'Absolu, c'est-à-dire de poser, en réalité, dès l'abord comme extérieurs l'un à l'autre le Moi et l'Absolu. Ainsi déterminé, le problème est insoluble: jamais le Moi et l'Absolu ne pourront coïncider; l'Absolu demeurera effectivement — comme Fichte l'a lùen vu — extérieur à l'esprit humain; l'idole du vieux dogmatisme, la Chose en soi, renaîtra de ses cendres, sans que le Kantisme puisse nous aider à en sortir, car, en somme, il nous y ramène ^. Pour réintégrer l'Absolu dans notre savoir, il faudra recourir alors à la notion d'un Idéal à jamais inaccessible, qui n'a de réalité qu'en vertu d'un décret de la

1. Schellin»- S. W., IV. Bd., 185!), Fernere Darstellungen aus dem System der Philosophie, lS0-2Tp. 353-354. — 2. Ibid., p. 355. — 3. Ibid.. p. 355-357.

Raison pratique. Ce transfert de la réalité au devoir est la négation de la nature et le triomphe du formalisme ^

11 n'y a qu'un moyen de résoudre le problème : c'est d'échapper à l'illusion où nous plonge notre humaine nature, de rompre le cercle où nous enferme l'esprit humain. Soyons résolument « idéalistes », déclarait Schelling-, affranchissons-nous de toute révélation, n'imposons plus à l'Absolu les restrictions qui viennent de notre propre limitation, cessons de chercher ce qu'il est pour nous et tachons de saisir directement ce qu'il est en soi; nous verrons bien alors qu'il y a un point de coïncidence entre le savoir et l'Absolu, un lieu, le lieu même de la philosophie, le lieu de la certitude et de l'évidence, où la distinction de la matière et de la forme, de l'objet et du sujet n'ont plus de sens, où le moi empiricjue ne se confond pas sans doute avec l'Absolu, comme le voudrait Fichte, — cela n'a pas de sens, — mais GÙ cessent les distinctions qui constituent la conscience empirique, où, entant qu'empirique, le moi disparaît, où il n'y a plus qu'adéquation et qu'indifférenciation. Ce savoir absolu est supérieur à toutes les oppositions du savoir de la conscience — du savoir relatif, où .subsiste toujours la distinction du sujet et de l'objet; pour lui, l'idéal et le réel sont encore identiques, ou plutôt ne sont pas encore différenciés. Dès lors, une fois le principe de la philosophie conçu sous les espèces de ce savoir absolu, tombe d'elle-même l'objection adressée par Fichte au Système de l'Identité d'être un dogmatisme incapable d'expliquer la conscience car cette identité du réel et de l'idéal n'est rien de transcendant à la conscience, elle est son fondement même. La seule question qui se pose est celle de l'origine du savoir fini, du passage de l'Absolu au relatif. Fichte, placé à l'intérieur du savoir fini, l'ignorait nécessairement. Et c'est justement le problème que le système de l'identité s'est proposé de résoudre ^.

E. LA « THÉORIE DE LA En « s'offraut à poursuivre l'exposition de SCIENCE DE 1804 ,. ^^ Théorie de la Science, c'est-à-dire la solu-

tion complète du problème du monde et de la conscience, et à y apporter l'évidence mathématique », Fichte se proposait de justifier sa doctrine contre ces dernières critiques de Schelling, et, pour la défendre, il se plaçait sur le terrain même qu'avait choisi son adversaire.

Quel est donc, pour Schelling, le péché originel de la Théorie de

1. Schelling, S. W., IV. Bd., \8d9, Fer itère Darslellungen aus dem Syslem der Philosophie, 1802, p. 359-360. — 2. Ibid., p. 358-361; 361-363; 366-368; 372 et suiv. ; 391 et 3uiv.

la Science'} CesL de ne pouvoir sortir du domaine du savoir relatif, de la sphère de la conscience humaine où elle s'est placée d'emblée; de se trouver par suite dans l'impossibilité d'atteindre i jamais l'Absolu autrement qu'en Idée, d'être réduit à en faire l'objet,' non d'une science, d'une connaissance rationnelle, mais d'une pure croyance.

Or, Fichte s'inscrit en faux contre ce jugement. La tâche de la Théorie de la Science, comme de toute philosophie, peut s'énoncer une exposition de l'Absolu ^. Ce fut, si l'on veut bien s'en souvenir, l'œuvre originale de Fichte d'avoir trouvé ce principe un et absolu qu'exigeait sans doute la Critique de Kant, mais que son auteur n'avait jamais explicitement formulé, d'avoir mis au jour cette racine commune du monde sensible et du monde intelligible, que Kant avait déclarée inaccessible ^. Maintenant il existe plusieurs manières de constituer l'unité, de parvenir à cet En Soi dont parle précisément Schelling, et ce sont ces différentes manières qui diversifient les philosophies; seulement, il n'y en a qu'une de^ bonne, il n'y a qu'une vraie philosophie, les autres sont fausses, eti faux sont les absolus qu'elles proposent*.

C'est ainsi que Schelling, avec ses soi-disant nouveautés, était tout simplement en train de restaurer l'idole du vieux dogmatismeJ de rétablir l'Absolu, VEn soi, comme Chose.

Cet appel à la transcendance dans le nouveau réalisme résoudra-t-il' au moins le problème de l'unité, qui est la pierre d'achoppement de tout système non dualiste? Nullement. Son Absolu, posé hors de tout rapport à notre conscience, son Absolu de l'intuition intellectuelle, est quelque chose de mort ; il ne peut s'extérioriser, il ne peut sans contradiction s'expliciter dans nos consciences, y devenir vivant. Schelling est donc, au fond, incapable de sortir de cette alternative : sacrifier la conscience humaine ou sacrifier Dieu. Sacrifier la conscience humaine, il ne le veut pas; sacrifier Dieu, c'est inadmissible*. Ainsi le système est insoutenable. Il n'y a pas de solution en dehors de celle de la Théorie de la Science, qui concilie le dualisme nécessaire à la distinction de Dieu et du monde avec le monisme qu'exige l'intelligibilité absolue : le dualisme, en opposant — sur le

1. Fichte, N. W., II. I3d., Die W.-L., lS'J-'t,l. Yortr., p. 94. — 2. Ibid., II. Vorlr.,p. 104. — 3. Ibid., I. Yortr., p. 04. — 4. Ibid., YlII. Yorlr., p. 147. Dans uqc Icllre à Jacobi, contemporaine de ces leçons, Fichte exprimait la même idée avec moins de ménagements encore. Il disait : « Si Schelling tombe dans l'Absolu, alors il y perd le relatif; s'il tombe dans la nature, alors son Absolu descend proprement au rang des champignons qui poussent sur le fumier de sou imagination.... A cet homme et à tous ceux qui s'en laissent imposer par lui, on ffiittrop dhonneur quand on parle d'eux. ■ (F(c7i/e'sL<>6en,II.Bd.,Z\veito Ablh.,7,p. 177, Fichte an Jacobi, Berlin, den 3I.Màrzl840.)

terrain du savoir humain, le seul qui nous soit donné — notre conscience limitée et Tesprit Absolu; le monisme, en faisant de la conquête de l'Unité pure, du Moi absolu, le but nécessaire quoique inaccessible de notre conscience, l'Idéal du devoir.

C'est cette solution qu'expose à nouveau la Théorie de la Science de 1804. Le dessein de Fichte est icid'apporter une construction, une exposition génétique de l'Absolu ^ Or, cette construction part, non pas de l'Absolu qui, en soi, nous est inaccessible, mais du savoir, qui nous est humainement donné ; elle consiste essentiellement dans les trois moments suivants :

1° Montrer le vice originel de ce savoir, l'extériorisation de l'être par rapport à la pensée, la séparation irrationnelle du réel et de l'idéal, ce que Fichte appelle la projectio per hiatum^.

2° Montrer la nécessité de leur unité dans un Absolu qui, s'il ne peut être l'objet actuel de notre connaissance théorique, devienne la loi de notre Raison pratique, l'exigence du devoir^.

S" Montrer comment s'opère, pour nous, le passage de la forme de la conscience, qui est celle de la quantitabilité, à la forme de l'Absolu, qui est l'unité qualitative. Ce passage n'est pas un saut direct et immédiat dans l'Absolu, c'est pour ainsi dire une médiation. L'Absolu est posé par opposition. Il a pour antécédent logique le savoir réel, le savoir de la conscience, où l'être et la pensée sont deux, et il en est la négation; l'unité pure a pour condition de réalisation l'existence du savoir relatif, dont elle est la destruction. Entre le relatif et l'Absolu l'union est inséparable : « Il faut à l'inconcevable (à l'Absolu), en tant que reposant sur soi seul, pour qu'il parvienne à la lumière, à la conscience de soi, la destruction préalable du concept, et, pour que cette destruction soit possible, il faut que le concept ait été déjà posé.... C'est dans cette destruction du concept à la lumière de la pure évidence intérieure, c'est dans la production de l'inconcevabilité, que consiste la construction vivante de la qualité pure du savoir, de son unité absolue ''. «

Le sens de cette construction apparaît ici clairement : Fichte se propose d'établir que l'unité de l'être et du savoir, du réel et de l'idéal, où il voit, avec Schelling, le principe suprême de la philosophie, implique une véritable genèse. L'être primitivement inconscient ne parvient à la conscience de soi, l'idéal ne se réalise que par un mouvement intérieur, qu'en s'engendrant lui-même. Or, cette

1. Fichte, A'. IF., II. Bd., Die W.-L., IROfi. IV. Vortr., p. 116-121. — 2. Ibid., XIV. Vortr., p. 200-203; XVI. Vortr., p. 210-217. — 3. Ibid., XVI. Vortr., -f». 218-220; XVII. Vortr., p. 22.J-229, et IV. Vortr., p. lUetsuiv. — 4. Ib d., IV. Vortr.-! p. 116-122. — 5. Ibid., IV. Vortr., p. 117.

génération et ce mouvement exigent justement Topposition de l'être et du savoir, l'opposition primitive de notre conscience; mais cette opposition, en heurtant la Raison, la force à sortir de son inconscience pour chercher les conciliations, les synthèses successives, qui lui permettent de s'élever à une unification de plus en plus haute, jusqu'à la synthèse suprême où elle se posséderait entièrement ellemême dans sa plénitude; c'est elle, en somme, qui provoque la réalisation, l'actuation des puissances de la Raison, le mouvement grâce auquel l'esprit prend progressivement conscience de soi. A ce point de vue, notre monde est donc bien la condition de réalisation de l'Absolu, de l'unité de l'être et du savoir; cette réalisation est proprement sa tâche, sa fm, son devoir; mais l'existence de ce monde n'a point de valeur à soi et en soi, toute sa valeur est dans la poursuite de l'Absolu qu'il cherche, et, si l'Idéal pouvait jamais être réalisé, l'existence purement phénoménale du monde disparaîtrait devant la réalité de l'Absolu ^.

Aussi Fichte proclame-t-il en ces termes le résultat de sa doctrine : « L'existence actuelle (l'existence de fait), du plus bas au plus haut de ses" degrés, n'a pas sa raison d'être en elle-même; cette raison d'être est dans un but absolu, dans ceci : que le Savoir absolu doit être. Ce but est ce qui pose et détermine tout le reste; c'est seulement en atteignant ce but que le monde atteint et réalise sa propre destination. Seul, le savoir, j'entends le Savoir absolu, a une valeur; tout le reste est sans valeur. J'ai dit, à dessein, le Savoir absolu, je n'ai pas dit la Théorie de la Science in specie, car elle aussi n'est que la route qui y conduit, et c'est à ce seul titre, ce n'est pas en elle-même, qu'elle a une valeur^. »

Or, ce Savoir absolu auquel aboutit la Théorie de la Science s( distingue justement du savoir tout relatif de notre conscience en cel qu'il n'est plus un savoir appliqué à un objet qui lui est en quelque sorte opposé, un savoir où l'être est extérieur à la pensée, mais un savoir où l'être est au contraire intérieur à la pensée, un savoir oùj la distinction de Têtre et de la pensée s'évanouit, l'être étant l'être de la pensée, la pensée, la pensée de l'être, l'un et l'autre inséparablement; un savoir qui, précisément parce qu'il est supérieur à lî division et à la relation de l'être et de la pensée, parce qu'il est leur lien absolu, n'est pas le savoir de quelque chose, mais le savoil en soi dans sa qualité absolue, le savoir qui est la vérité, la certitude, l'évidence même'.

1. Fichte, N. IV., II. Bd., Die W.-L., ISOU, X.\I. Vortr., p. 250-262: XXIV. Vortr.j p. 283; XXV. Vortr., p. 289 et suiv. Voir aussi XIII. Vortr., p. 19o. — 2. Ibid. XXV. Vortr., p. 290-291.— 3. Ibid., II. Vortr., p. 98-101.

Si donc la Théorie de la Science attoiiil à co Savoir pur, antérieur à la distinction du savoir et de Tètre, source de toute évidence, si l'ichte, sans renier en quoi que ce soit ses principes, peut ainsi 1 éprendre à son compte et dans leurs ternies mêmes les assertions où Schelling voyait des nouveautés, que reste-t-il de rinsuffisance qui était reprochée à la Théorie de la Science? Rien, sinon la preuve que les prétendus réformateurs de la Théorie de la Science ont commencé par la juger et par la réfuter au lieu et avant de la comprendre ^.

C'est, au contraire. Fichte qui peut, à bon droit, reprocher à Schelling de n'avoir pas tenu ses promesses. D'abord, loin de compléter la Théorie de la Science, il Ta trahie : c'était en dénaturer complètement le sens que de prétendre poser dès le début un Moi absolu et d'en <léduire tout le reste, car c'était rétablir à l'origine, comme une donnée, un Absolu; et toute donnée, fùt-elle d'ordre immatériel, demeurait extérieure à la conscience, c'est-à-dire, en somme, inintelligible : elle restait un fait, une chose impénétrable à l'esprit. Or, <• avait été justement l'œuvre de la Théorie de la Science, dès sa naissance, de dénoncer ce -ttsojtov <lieZoo^ des systèmes antérieurs : partir <le données, de substituer à cette méthode erronée une méthode de genèse, en présentant l'esprit, non plus dans cet absolu du repos et lie l'être où il nous est insaisissable, mais dans le mouvement où il -engendre lui-même, dans son activité et dans sa vie. A ce point de \ lie, le Moi pur, le Moi absolu, dont la Théorie de la Science faisait sans doute son principe, n'avait jamais été conçu par elle sous les espèces d'une réalité perceptible par un oi'gane quelconque, — c'eût été rabaisser l'Absolu au rang de la simple individualité, puisqu'il n'y a pour nous de donné que l'existence sensible, — il était tout simplement son Idéal, c'est-à-dire le terme où tend l'effort spirituel, l'ordre vivant que produirait la Raison, si elle pouvait jamais réaliser pleinement son essence. C'est en ce sens que le principe de la Théorie de la Science était, au fond, une création, son œuvre et sa tâche même".

Ce n'est pas tout. Schelling a sans doute eu le mérite de comprendre qu'il y- a une espèce d'idéalisme intenable, l'idéalisme qu'on pourrait appeler : subjectivisme; ce subjectivisme est un pur relativisme qui pose l'objet et le sujet en fonction l'un de l'autre, il a pour contre-partie une espèce de réalisme qu'on pourrait appeler : objectivisme. Cet idéalisme tombe, — et avec lui le réalisme qui lui corres-

1. Fichte, N. \V., II. Bd., Die W.-L., 180U, III. Vortr., p. 113.

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