II. UIXFLUENCE DE j^ , ,-, -, , t i d u
JACOB BOEHME. Paracelsc, qu il avait lu, Jacob Boehme,
subissant l'influence du naturalisme italien et de la théosophie qui s'était développée depuis Nicolas de Cusa, avait tenté de réhabiliter et de diviniser la nature où les mystiques du Moyen Age voyaient le principe du mal. Non pas qu'il niât le mal ou qu'il en fît un simple non-être : il en connaissait la réalité, et partout dans la nature il apercevait la lutte du mal et du bien que Luther, avec son réalisme pessimiste, avait mise si puissamment en relief; mais lui, qui savait qu'on peut posséder Dieu, vivre la vie divine, il comprenait l'impossibilité de cette possession dans le cas où la nature devrait être radicalement et définiLivement révoltée contre Dieu, car alors l'homme — faisant partie de la nature — serait à jamais incapable de renaître à la vie divine, et Dieu devrait l'anéantir. Jacob Boehme prétendait donc montrer comment s'opère la régénération de l'homme, comment Dieu peut ressusciter dans la créature corrompue par le péché que nous sommes, dans l'être déchu et séparé de Dieu.
Cette régénération était possible, parce qu'au fond la nature est d'essence divine; seule, la volonté de l'homme, dans son orgueil de s'égaler à Dieu, l'a détournée de sa vraie fin. La nature, en dernière analyse, apparaissait à Boehme comme l'image que Dieu s'oppose à lui-même pour se révéler, pour se manifester; elle était la condition de la genèse divine.
Dieu ou l'Infini n'est primitivement que Téternel mystère, l'unité, l'identité pure, la paix et la quiétude absolues, la puissance absolue aussi; il est tout [et il n"est rien. Ce n'est point le Dieu parfait, le
1. Ans Schleiermacher's Leben. In Brie/en, éd. W. Dillhey, III. Bd., m, Fr. Schlegel an Schleiermacher, s. d., entre le IG janvier et le 14 février 1800, p. 134.
2. Ibid., III. Bd., m, Fr. Schlegel an Sclileierniaclier, s. d., entre le 10 janvier et le 14 février 1800), p. 134.
LKS TRAITS CARACTÉHISTIQUES DU TEMPS PRÉSENT. 405
Dieu réel et vivant, le Dieu ])ersonnel et créateur du sens commun religieux. L'opposition est la loi de toute révélation. Pour que Dieu prenne conscience de soi, il faut donc qu'il s'oppose à luimôme dans une image de lui-môme, comme Eckhardt l'avait entrevu; il lui faut s'extérioriser dans son contraire, pour se l'assimiler ensuite et pour le spiritualiser. Comment se produit ce développement de l'activité divine? Comment, au moyen des sept esprits organisateurs (au fond les sept essences naturelles de la Kabbale) qu'il crée à cet efTet, s'opère progressivement l'ascension de la nature vers Dieu, de l'élément obscur vers l'élément lumineux (les trois premiers ramenant l'élément obscur jusqu'au contact avec l'élément lumineux, le quatrième réalisant ce contact, les trois derniers faisant régner la lumière sur la nature disciplinée), ce n'est pas ici le lieu d'y insister : il suffit à notre objet d'avoir montré dans la nature et jusque dans la matière la condition de la manifestation de l'Esprit, les formes et comme les symboles où se fixe d'une manière visible la continuelle création de l'action divine invisible^.
Que Vldéalisme mcujiqiie de Novalis, dont
lU.U « EUROPE ^ DE XO- , i -x ' l^ ^
nous avons, dans un chapitre précédent, essayé de dégager le sens, ait largement puisé à cette source, on n'en peut douter. Novalis avait été initié par Tieck aux œuvres de J. Boehme; il les avait lues avec passion, il s'y était plongé tout entier. C'est pourquoi sans doute il avait attaché tant de prix à la fréquentation de Ritter, avec lequel, dès la première entrevue, il s'était senti en si intime communion d'âme qu'en se parlant l'un à l'autre ils semblaient se parler tout haut à eux-mêmes ^; de Ritter dont la Physique était entrée dans cette voie sacrée déjà pressentie par Hemsterhuis, de Ritter enfin dont il avait écrit : « Ritter, ist Ritter, und wir sind nur Knappen. Selbst Baader ist nur sein Dichter ^ «.
Le retour à la théosophic naturaliste de Jacob Boehme, la confirmation, par les découvertes de la physique romantique, de sa conception mystique de la nature apportaient d'ailleurs à Novalis un précieux encouragement pour l'édification de ce « projet biblique^ »
1. E. Roulroiix, Éludes d'Insloirc de la philosophie, Alcan, 18'.i7, Le philosophe allemand Jacob Bothnie, p. 211-288.
2. J.-W. Rilter, Fragmente uus deni Nachlasse eines Jungen Physikers, Erstes Bànd- ■chen. Dor Ilerausf:;elier, p. xviii.
3. Novalis, Briefwechsel, éd. J.-M. Raich, 30, Novalis an Caroline Schlcgel in lena, Freiberg, 20. Janncr. 17U0, p. 101.
i. Ibid., éd.J. M. Raich. 20, Friedrich Schlcgel an Novalis in Freiberg, Berlin, 2. Dccombcr, 17',i8, p. 84. • Mein biblisches Projekt ater ist kein iitterarisches,
dont s'entretenait depuis quelque temps avec lui son ami Frédéric Schlegel; il ne s'agissait de rien de moins que de « fonder une religion nouvelle ».
A cette heure, en efï'et. Fr. Schlegel voit poindre « le plus grand enfantement des temps nouveaux » et, comme à l'époque, où « le Christianisme primitif allait sans bruit engloutir l'Empire Romain », il annonce « une autre grande catastrophe qui, se répandant de proche en proche, absorljera la Révolution française, dont le plus solide mérite aura été uniquement peut-être de l'avoir provoquée^ ». Et c'est aussi l'heure où Novalis prophétise « une nouvelle humanité », une « jeune Église » et un « nouveau Messie- ».
Que pouvaient signifier l'absorption de la Révolution française, l'annonce d'une Église rajeunie? Pour le comprendre, il faut se souvenir que, par une évolution rapide, le romantisme révolutionnaire avait déjà fait place, dans l'esprit des fondateurs de l'École, à un nouveau Catholicisme, à la restauration — contre la Révolutio: française — d'un État théocratique, et — contre la Réforme — d'une Église rajeunie. Or, qui donc est ici le promoteur de cette restauration? Novalis lui-même dont Frédéric Schlegel voulait faire « le Christ du nouvel Évangile ^ ».
Déjà, en 1798, après la mort de Frédéric-Guillaume II de Prusse, à lavènement de Frédéric-Guillaume III et de la Reine Louise qui symbolisaient la Contre-Révolution. Novalis avait publié, dans le fascicule de juillet de la première année des Annales de la Monarchie prussienne sous le règne de Frédéric-Guillaume III (Jahrbùcher der preussischen Monarchie unterderRegierungFriedrich-Wilhelms III.), sous le titre significatif de Foi et Amour, ou le Boi et la Heine (Glauben und Liebe, oder der Konig und die Konigin). des Fragments qui attestaient un revirement radical dans ses opinions politiques. A l'enthousiasme révolutionnaire qu'il avait jadis professé succédait
sondcrn — ein biblisches, cin durchaus religiôses. Ich denke eine neue Religion zu stiften. oder vielmehr sie verkiindigen zu helfen. •
1. Friedrich SchlegeVs Briefe an seinen Brader August-Wilhelm, éd. O.-F. Walzel, m {Berlin, 1797-1799),\:i&, 7'=" May 1799, p. 421.
2. Novalis. Schriften, éd. E. Ileilborn, 1901, Druck und Verlag von Georg Rcimer, Berlin, II. Bd., Zweiter Theil, Zweite Halfte, Die « Christenheit » oder « Enropa », p. 41 i. « Noch sind ailes nur Andeutungen, un/.usammenhàngend und roh, aber sie verrathen dem historischen Auge eine universelle Individualit.ït, eine neue Geschichte, eine neue Menschheit; die siisseste Umarniung einer jungen iiberraschten Kirche und eines liebenden Gottes und das innige Empfiingniss eincs neuen Messias la ihren tausend Gliedern zugleicb. •
3. Novalis, Briefwechsel, éd. J.-M. Raich, 26. Fr. Schlegel an Novalis in Freibcrg, Berlin, 2. Dezember 1798, p. 85. « Doch viclleicht hast Du mehr Talent zu eincm neuen Ghristus, der in mir seinen wackern Paulus flndet », et p. 87 : « Vielleicht hast Du noch die Wahl. mein Freund, entweder der letzte Christ, der Brulus der allen Religion, oder der Ghristus des neuen Evangeliums zu sein. »
une foi non moins ardente en Tabsolutisme monarchique; et c'était, à vrai dire, toujours la même passion quasi religieuse.
Novalis célèbre la royauté de droit divin, parce qu'elle repose sur la Foi et l'Amour, sources de tout Idéal. « Le signe distinctif de la Monarchie, c'est qu'elle se fonde sur la croyance à un homme de naissance supérieure , sur l'acceptation librement consentie dun homme idéal.... Le roi est un homme érigé en fatalité terrestre. Être supérieur, il ne peut être choisi parmi mes semblables, soumis aux mêmes imperfections que moi^ »
Le roi, incarnation de Dieu sur la terre, le roi, symbole visible et vivant de l'autorité, l'amour du roi érigé en culte civique, cette conception mystique, féodale et théocratique, qui aboutit à un Catholicisme politique, voilà le régime que Novalis semble proposer en exemple. A le lire, on ne peut s'empêcher de songer au discrédit où va sombrer, chez les romantiques, ce « Protestantisme de la Révolution française », dont la sécheresse heurte maintenant, à leurs jeux, à la fois les exigences de l'art et les besoins du cœur.
Mais voici qui est plus décisif encore. En 1799, à l'automne, les deux Schlegel, Tieck et Hardenderg-Novalis se trouvaient réunis à léna^, et, sous le coup de l'émotion qu'avaient produite -chez eux à la fois l'accusation d'athéisme portée contre Fichte'
1. Novalis, Sckriften, éd. E. Heilborn, II. Bd., Zweiter Theil, ErsteHàlfte. Glaubenund Liebe, oder der Kônig und die Kônigin, p. 3o-o2; voir notamment p. 40.
2. Schelling y était aussi; plus tard, le cercle s'agrandit et comprit des jeunes gens comme Gries et Cl. Brentano, qui fréquentaient encore FUnivcrsité d'Iéna ou ■en sortaient à peine. Voir A. Koberstein, Geschichte der deutschen Nationalliteralur ■vom zweilen Vicrtel des achtzehnten Jahrhunderts bis zu Gœlhes Tod, fiinfte umgearbeitete Auflage von Karl Bartsch, Leipzig, Veriag von F.-G.-W. Vogel, 1813, Zweiter Theil, IV. Bd., § 329, p. 062.
3. « Es war, écrit llaj-m, dans son École romantique, ein merkwiirdigcs Zusammen- Ireiïen, dass gerade um die Zeit, in welcher Schleiermacher seine Redon schrieb, •die religiôse Frage durch die gegcn Fichte erhobene .\nklage auf Atheismus zur Tagesfrage geworden war. » Et il ajoute : « Der Fichtesche Ilandel und das Erscheinen ■der Reden wirkten zusammen... ailes, was von Mysticismus und Enthusiasmus în unserem Schriftsteller (Fr. Schlegel) war... in Bewegung zu selzen. » (Haym, Die l'omanlische Schiile, Zweite Auflage, 1906, Drittes Buch, drittcs Kapitei, p. 486 •et 488.)
On se rappelle avec quelle passion les romantiques, notamment Frédéric Schlegel, •dans sa brochure : Pour Fichte, prirent parti pour le philosophe persécuté; comment il considérait que « la doctrine de Fichte n'était autre chose que la vraie religion rsous forme de philosophie », et que Fichte avait eu « le grand mérite d'avoir découverlla religion •• (Fr.SchlegeVs Briefean seinen Bruder Augusl-Wllhelin, éd. O.-F. Walzel, «II, 134, p. 416); on se rappelle comment A. -G. Schlegel écrivait à Novalis que « le brave Fichte combattait, à vrai dire, pour eux tous, et que, s'il succombait, leé bûchers ne seraient pas loin d'eux » (Novalis, Briefwechscl, éd. J.-M. Raich, 29, A.-W. Schlegel an Novalis, lena, 12. Januar 1799, p. 99). Et ce n'était pas, de leur part, sans quelque •courage, car leur zèle pour Fichte ne pouvait être agréable à Gœlhe, l'instigateur du blâme qui avait entraîné la démission du philosophe. On peut même se demander si la sentence prononcée par la Cour de W'eimar, c'est-à-dire par le parti rationaliste, Jlbéral, et par l'orthodoxie luthérienne, ne fut pas pour quelque chose dans l'orienta-
et les Discours de Schleiermacher, ils étaient alors tout à la religion i.
« Ici, écrivait justement à Schleiermacher Dorothée Veit, le Christianisme est à l'ordre du Jour (en français) », et elle accusait « ces gens d'être un peu fous ». Ces gens, c'étaient, outre son amant Frédéric, Tieck, « emporté par la religion, comme Schiller par le destin ^ » et Hardenberg-Novalis, qui, informé par Frédéric et par Tieck du contenu ainsi que de la portée des Discours, et ne voulant pas attendre l'arrivée du livre à léna, l'envoya chercher par un exprès'. Il l'avait, au dire de Frédéric, « étudié avec le plus puissant intérêt » ; il en était" absolument engoué, pénétré, enthousiasmé, enflammé », et le résultat de cette exaltation avait été « la promesse à Frédéric Schlegel, pour V Athénée, d'un article sur le Catholicisme*. »
Cet article, intitulé : La Chrétienté ou l'Europe (Die Christenheit oder Europa), et qui avait la valeur d'un manifeste, ne parut cependant pas dans V Athénée. Tieck, dans son édition des œuvres de Novalis, raconte qu'après lecture « les quelques amis intimes qui constituaient le petit cercle romantique et qui se reconnaissaient le droit d'exprimer franchement et sans détour leur jugement les uns sur les autres, à un degré qui se rencontre rarement chez les hommes de lettres, décidèrent à l'unanimité de ne pas laisser paraître l'article® ». Mais ses souvenirs, après quarante ans, le trompèrent, car il ressort de la correspondance de Schleiermacher que le rejet n'eut pas lieu sans discussion. Il paraît au contraire avéré que la majorité des voix s'était prononcée pour la publication, si bien que Frédéric pouvait en annoncer à Schleiermacher l'apparition dans un prochain fasci-
lion cnlliolique et contre-révolutionnaire qu'allaient prendre la mystique et la théologie romantiques.
1. On trouve la trace de cette influence dans VEurope de Novalis. N'y lit-on pas ceci : « Zu einem Bruder will ich euch fùhren der soll mit euch reden, dass euch die Herzen aufgchn, und ihr eure abgestorbene geliebte Ahndung mit neuem Leibe bekleidet, wieder umfasst und erkennt, was euch vorschwcbte, und was der schwerfàllige, irdische Verstand freyiicli euch nicht haschen konnte.
« Dieser Bruder ist der Herzschlag der neuen Zeit; \ver ihn gefiihlt hat, zwcifeit nicht mehr an ihrem Kommen und tritt mit sûssem Stolz auf seine Zeitgenossenschaft auch aus dem Haufen hervor zu der neuen Schaar der Jiinger. Er hat einen neuen Schleyer fur die Heilige gemacht, der ihren himmiischen Gliederbau anschmiegend verriith, und doch sie ziichtiger als eiu andrer verhùllt. • (Novalis, Schriften, éd. E. Heilborn, H. Bd., Zvveitor Theil, Zweite Halfte, Europa, p. 416.)
L'allusion à Schleiermacher n'est ici pas même déguisée.
2. Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, IlL Bd., m, Dorothea an Schleiermacher. lena, den 15. November 1799, p. 132.
3. Novalis Briefwechsel, éd. J .-}il. Raich, Die Christenheit oder Europa, Vorbericht, p. 145.
4. W. Dilthey, Aus Schleiermacher^ s Leben. In Briefen, III. Bd., m, Fr. Schlegel an Schleiermacher, ohne Datum (entre une lettre de Guillaume, du 23 septembre 1799,^ et une lettre de Dorothée, du 11 octobre), p. 125.
5. Novalis, Schriften, éd. Tieck et Fr. Schlegel, Berlin, Verlag von G. Reimer,. 5° éd., 1837, I, p. xxxu-xxxv.
LES TIIAITS CARACÏEUISTIQUES DU TEMPS PRÉSENT. 409
cille, sans rien vouloir lui on dire, ajoulant seulement qu'il ne le lirait pas « sans étonnement^ ». Le manifeste de Novalis devait, soml)le-t-iI, avoir pour correctif dans le même numéro de VAlhénée une sorte de contre-manifeste en vers, de Schelling : La Profession (le foi épicurienne de Heinz \V/c/e/'/>ors/ ( Epicurisch Glaubensbekentniss Heinz Widerporstens) 2; cependant, comme l'annonçait, le
9 décembre 1799, Dorothée à Schleierinacher, — et elle « en remerciait mille etm'illefois le ciel », — mVEuropa, ni le Wiilerporst ne parurent dans VAlhénée. Dès le début, Dorothée, de son propre aveu, s'était montrée hostile à la publication, mais c'était « une voix dans le désert^ ». Frédéric avait alors demandé à son frère Guillaume d'être juge. Guillaume, qui, d'abord sans doute, partagea l'opinion de Dorothée, avait un moment hésité *; la publication de la réplique de Schelling ne le satisfaisait d'ailleurs pas davantage, et il avait résolu (le proposer à ce dernier de faire suivre le Widerporst d'une note critique. Schelling avait refusé ; Goethe, pris pour arbitre, s'était prononcé
[.Aus Schleierinacher s Leben. In Briefen,éd. W. Dilthey, 111. Bd., m, Fr. Schlegel aa Schleiermaclier. oline Dalum (entre une letlie de Dorothée à Schleiermacher, du
10 novembre 17'J9, et une lettre de Frédéric à Schleiermacher, arrivée le 2 décembre), p. 133-134. « Auf den ersten (Hardenberg) hast Du (namlich das Du der Reden) eine iingeheure Wirkung geniacht. Er hat uns einen Aufsatz ûber Christenthum vorgelegen und fiii's Athenâum gegeben. Du erhaltst ihn mit nâchstem selbsl, und darum sage ich nichts weiter dariiber; ich denke Du wirst Dich doch dann und \vann fast sehr liber seine Bewunderung verwundern. »
2. Dans la même lettre sans date où Frédéric Schlegcl annonce à Schleierinacher l'eiïet produit par ses Discours sur Hardenberg et l'article sur le Christianisme qu'il a suscité chez ce dernier, il lui parle également du réveil, chez Schelling, « de son vieil enthousiasme pour l'irréligion ■>, réveil provoiiué moins peut-êtie encore par ces mêmes Discours que par le néo-christianisme de Novalis et de- Tieck, tel que le révélaient leurs dernières œuvres. C'est en manière de réacticn contre ces tendances nouvelles du romantisme que Schelling avait écrit cette « Profession épicurienne a la manière du Hans Sachs de Goethe ». Et Frédéric Schicgel déclarait que le poème de Schelling devait paraître dans le même numéro que l'article de Novalis, ajoutant : « Notre Philironie est très portée à l'imiirimer aussi dans VAlhénée si la tienne n'y fait pas d'objection. » {Aus Sckleiermacher's Leben. In Brie/en, éd. W. Dilthey, III. Ed., m, p. 134.)
Dans la Profession de foi épicurienne de Heinz Widerporst, l'allusion aux Discours. de Schleiermacher n'est pas même déguisée. On en peut juger par les deux vers suivants :
Reden \\>n Ueligiou als eincr Frauen,
Die man nur diirfl' durch Schleier schauen,
et, (|uelques vers plus loin, les allusions au nouveau Messie font inévitablement penser aux desseins de Fr. Schlegel et de Novalis. Voir Aus Schelling's Leben. In Briefen, I. Bd., 1773-1803. Epikurisch Glaubensbekennlniss Hein: Widersporslens, p. 282-289, notamment p. 288.
3 .lui Schleiermacher' s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, Ilf. Bd., m, Dorolhea an Schleiermacher, lena, den 9. December 1799, p. 140. « Ich war gleich von vorneherein sehr dagegen, aber das war eine Stimme in der Wùste. •
4. Ibid., Fr. Schlegel an Schleiermacher, ohne Datum (après une lettre arrivée à Schleiermacher le 2 décembre), p. 137. « Wilheliii kann heute noch nicht entschei^don, ob die Eurnpa und der Wiederporst gedruckt werden soll. »
pour le rejet, alléguant des raisons de prudence. « Vive Goethe! » s'était écriée Dorothée ^ Finalement Guillaume, qui, au commencement, avait incliné dans le même sens 2, décida de « laisser dormir les deux productions dans l'abîme des impubliés ^ ».
Pourquoi ces hésitations et ces craintes? Pourquoi l'attitude de Gœthe et ses conseils de prudence? Un bref exposé de l'article qui •devait être le manifeste de la nouvelle orientation religieuse et politique du romantisme va les justifier*.
L'Europe commence par une réhabilitation du Catholicisme médiéval ; Novalis esquisse « dans leur beauté les traits essentiels •de ces temps vraiment catholiques ou vraiment chrétiens ». Temps idylliques, temps éclatants où l'Europe, dans son ensemble, formait, à travers ses différents États, ses différentes provinces unies par
1. Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dillhey, III. Bd., m, Dorothea an Schleiermacher, lena, den 9. Deceraber 1799, p. 140. « Éndlich wollte es Wilhelm nicht ohne eiae Note, die wollte Schelling nicht, GuBthe ward zum Schiedsrichter genommen, und der hâtes ganzund garverworfen ! Vivat Gœthe! •
2. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 16. December 1799, p. 143. .. Dass die Nicht-Einrûckung des Aufsatzes von Hardenberg und des Widerporst beschlossen worden, wird Friedrich gemeldet haben. Ich war schon friiher dieser Meynung, wurde aber iiberstimmt und provoeirte auf Gœthe. Dieser ist dann sehr in die Sache eingegangen, und hat mit umstandlicher und griindlicher Entwicklung gegen die Aufnahme und fur mich cntschieden. »
3. Ibid., Fr. Schlegel an Schleiermacher, ohne Datum (avant la lettre de Dorothée, du 9 décembre), p. 139.
4. Le manifeste, disons-nous, car il ne s'agit pas ici de l'expression d'une pensée tout individuelle, et le programme auquel la plume de Novalis va donner son éclat <?st vraiment laffirniation des sentiments de toute l'École. Rappellerons-nous le Franz Sternbald de Tieck, avec sa réhabilitation du Moyen Age et de la vie du cloître; rappellerons-nous comment ici l'art conduit à la religion, mieux, au catholicisme, •comment cette glorilicalion de l'Église catholique va s'affirmer bientôt dans la Sainte-Geneviève (Leben und Tod der heiligen Genoveva) du même auteur? Rappellerons-nous encore qu'Auguste-Guillaume Schlegel, vers la même époque, en 1798, ressuscitait la légende de saint Luc (der heilige Lucas) et, peu après, au début de 1800, montrait le lien de l'Église et des arts, de l'Église catholique, bien entendu, qui, après la décadence de l'art antique classique, avait, au Moyen Age, fondé un art nouveau? (Voir A. Koberstein, Geschichte der deutschen Nationallileratur vom rweiien fiertel des achtzehnten Jahrhunderts bis :u Gœthes Tod, Zweiter Theil, IV. Ed., § 327, p. 382, 383, § 333, p. 739, § 334, p. 791-794, et Haym, Die romantisme Schule, Drittes Buch, funftes Kapitel, p. 692 et suiv.) Rappellerons-nous, dans les « Dialogues sur la poésie (Cesprâche ûber die Poésie) de Fr. Schlegel, ce Discours sur la Mythologie (Rede ûber die Mythologie), véritable prélude de sa conversion au catholicisme qui réclame, pour vivifier la poésie moderne, le soutien d'une nouvelle Mythologie s'inspirant des vue:< de Spinoza, de Jacob Boehme, des mythes de l'Orient, de la nouvelle physique, de la. Philosophie de la Nature? Mythologie dont Schelling esquisse, à la même époque, la théorie dans son Systcnie de l'Idéalisme transcendanlal. Rappellerons-nous eulln, une fois de plus, Schelling annonçant, un peu plus tard, dans le Journal critique de philosophie, l'apparition d'une nouvelle religion restaurant les mystères du Christianisme primitif et puisant son symbolisme dans la nature? » (Schelling, S. W., V. Bd., 1802-1803, I. Abhandlungen, Becensionen, ... aus dem Kritischen Journal der Philosophie : d) Ueber das Verhàllniss der Aaturphilosophie zur Philosophie iiberhaupl, p. 120.)
un intérêt commun, un vaste royaume spirituel, la Chrétienté, ~.ius la « sage domination » politique et religieuse de TÉglise, qui, tout en s'opposant aux audaces d'une culture menaçante pour le saint lie l'âme ou aux découvertes dangereuses d'une science prématurée, a-surait « le développement harmonieux de toutes les facultés », l'accord de la vie spirituelle la plus haute et du bien-être matériel le plus complet. De là, celte prodigieuse élévation atteinte dans toutes Ivs branches des sciences, de la vie ou des arts; de là, cette prospérité générale des échanges, tant dans Tordre intellectuel que dans l'ordre matériel, à l'intérieur des limites de l'Europe et jusqu'au fond <lt's Indes MNIais l'humanité n'était pas mûre pour cet âge d'or, pour ce Itègne de Dieu. L'influence pernicieuse des progrès de la civilisation, rimpulsion des besoins égoïstes qui opposent les intérêts et font de la vie individuelle ou nationale une lutte, la » substitution à l'amour et à la foi du savoir et de l'avoir » rompirent l'unité de l'Europe, engendrèrent des guerres; le sens du supra-sensible, de l'invisible >"obscurcit, l'Eglise elle-même donna l'exemple de la corruption; aussi le respect et la confiance, soutiens de la foi en son autorité, fiaient déjà brisés, la souveraineté proprement dite de Rome avait depuis longtemps cessé de s'exercer, quand éclata l'insurrection qui prit le nom de Protestantisme : la vieille constitution de l'Église romaine n'était plus qu'un monument en ruines. Pourtant, en sapant les bases de cet édifice admirable, la Réforme a fait une œuvre néfaste. Sans doute les protestants « établirent une foule de principes justes, introduisirent beaucoup de choses louables, détruisirent mainte institution nuisible; mais ils négligèrent le résultat nécessaire de leur entreprise, ils séparèrent l'inséparable, ils divisèrent l'Église indivisible, ils accomplirent le crime de briser la communauté chrétienne universelle en qui et par qui seule était possible la résurrection vraie et durable ». L'individualisme et l'anarchie religieuse furent les tristes fruits de cette tentative.
La rivalité des princes s'ensuivit : mêlés aux divisions confessionnelles, ils en profitèrent pour consolider ou pour accroître leurs territoires et leurs revenus. Ils étaient singulièrement soucieux de faire obstacle à l'union intégrale des Églises protestantes; ainsi la religion, dune manière sacrilège, fut cloîtrée dans des frontières politiques, ce qui devait amener la disparition progressive de l'intérêt religieux cosmopolite. La religion perdit ainsi sa grande et pacificatrice influence politique et, en se perpétuant, le Protestantisme
1. Novalis, Schriften, éd. E. Heilborn, Zweiler Theil, Zweite ilaifle, II. Bd., 2. Die • Christenheit » oder « Europa », p. 399-401.
engendra ce quelque chose de conLradicloire : la permanence d'un gouvernement de révolution.
Avec la Réforme, c'en fut fait de la Chrétienté. Désormais elle n'existait plus ^ Même la création de l'ordre des Jésuites, en qui « l'esprit mourant de la hiérarchie semblait avoir versé ses derniers dons », et qui était un modèle « d'expansion et de durée éternelle pour toutes les sociétés éprises du désir de l'organisation », ne put restaurer le papisme décadent 2.
Ce n'est pas tout; non seulement le Protestantisme a ruiné poliliquement la Chrétienté, mais il a spirituellement desséché le Christianisme. Son rôle a été tout de destruction et de négation. Tandis que l'ancien Catholicisme a été vraiment créateur et organisateur, le Protestantisme s'est borné à la critique et à la polémique; il a méconnu l'esprit de la tradition catholique qui avait enrichi le Christianisme, il y a substitué la lettre du Livre, le fanatisme de la Bible; il a combattu tout ce qu'il y avait de vivant, de plastique, d'artistique, en uu mot de riche, dans la religion catholique, il s'est confiné dans la sécheresse de l'exégèse, dans les polémiques d'une théologie abstraite^.
Cette incompréhension de l'art, du lyrisme, ce goût de la critique, de la négation, de la discussion, ce rationalisme desséchant devaient faire du Protestantisme l'allié naturel de la libre-pensée philosophique, en France, du philosophisme mécaniste et matérialiste de la Philosophie des Lumières, en Allemagne.
Et ce fut d'abord « la haine personnelle contre la croyance catholique, qui dégénéra peu à peu en haine contre la Bible, contre la croyance chrétienne, enfin contre la religion même ».
Bien plus, cette haine de la religion finit par s'étendre à toutes les sources de la vie spirituelle. Et la dissolution de l'esprit religieux qui était l'aboutissement du Protestantisme devait amener, comme sa conséquence naturelle, l'athéisme et le matérialisme dont la France avait donné l'exemple au monde; elle avait eu pour résultat cette autre Réforme qu'on appelait la Révolution française : nouvelle religion avec son culte, ses prêtres, ses mystagogues. La pauvre humanité en avait été réduite à cette forme d'enthousiasme ^
INIais la Révolution marque un nouveau tournant de Ihisloire : des ruines de tout ce qu'il y avait de positif dans le monde, un nouvel et glorieux édifice religieux devait surgir; la véritable anar-
1. Novalis, Schrifl-m, éd. E. Ileilhnra, Zweiter ïhoil, Zweile ILilfto. II. BJ., 2. Die « C'iristenheit •> oder « Europa - , p. iOi-lOo. — 2. Ihid., p. 407-lOS. — 3. Ibid., p. iOrviOJ.
chie était le véritable ferment de la religion; les signes de la régénération apparaissaient partout, et les temps de la résurrection étaient proches. Xovalis s'en faisait le prophète. Ce qu'il annonçait, ce n'était pas le retour pur et simple au Catholicisme médiéval, dont la forme contingente était, pour ainsi dire, anéantie; l'antique papauté était descendue au tombeau, et, pour la seconde fois, Rome était tombée en ruines; mais Novalis croyait « qu'à son tour le Protestantisme finirait par disparaître et qu'il ferait place à une Eglise nouvelle et plus durable ^ ».
La Science, à travers ses vicissitudes, aura d'ailleurs préparé cette renaissance; il conviendra d'inviter avec un sourire les Philanthropes et les Encyclopédistes à entrer dans la Loge pacificatrice, dans la nouvelle Église qui sera une sorte de réplique de l'Eglise du Moyen Age, car il en sera des États comme des sciences qui ont trouvé dans la Théorie de la Science le fondement de leur unité : du conflit même des États européens naîtra un contact plus étroit qui aboutira à la constitution d'une sorte de Théorie de la Science politique, à un État des États, qui sera le principe d'une société des États et comme une sorte « d'intuition intellectuelle du Moi politique ». A la tête de ce super-État, un pouvoir spirituel, seul capable d'équilibrer et de concilier les forces mondiales en lutte : l'attachement au passé, à la tradition, à l'autorité; le sentiment enchanteur de la liberté; le plaisir de la nouveauté; la conscience des droits de la personne et des citoyens. Et ce sera la nouvelle Europe, la nouvelle Chrétienté, l'Église visible qui réconciliera dans son sein toutes les nations, ressuscitant la communauté des esprits dans la croyance au Christ; ce sera le nouveau Catholicisme ^.
Ce fragment, que Novalis, même après le refus d'insertion dans Y Athénée, songeait à publier ailleurs 3, « véritable programme » et « véritable prophétie », comme dit Haym, pour les partisans de la Contre-Révolution ^ montre le mieux du monde, suivant Koberstcin, « quelles idées régnaient alors dans les conversations du cercle des romantiques d'Iéna au sujet de la religion et de ses rapports avec toutes les hautes disciplines de la vie; quelles espérances on y attachait à une renaissance du vrai Catholicisme, et comment se préparèrent dans ce milieu maintes publications issues ultérieurement de
1. Novalis, Schriflen, éd. E. Heilborn, Zweiter Theil, Zwcile Hulfte, II. Bd., 2. Die • Chrislenheit • oder « Europa », p. 419. — 2. Ibid., p. 415-420.
3. Novalis Briefwechsel, éd. J.-M. Haich, 3", Novalis an Fr. Schlegel in lena, Weissenfels, 31. Jiinner 1800, p. 133. - Die « Europa » scliickl mir wii-der — ich habe eine andre Idée damil. Sie kann mit einigen Yerânderungen zu cinigen andcrn ôiïentlichen Redeu koinmen und mit dicscMi bo.sonders gcdruckl werden. -
4. Haym, Die romanliiche Sckule, Drilles Budi, diilles Kapitcl, p. 407.
Técole romantique dans le domaine poétique, religieux et politique 1. » Koberstein ajoute : « Ni la doctrine, ni les formes ecclésiastiques du Protestantisme ne pouvaient, aux yeux des romantiques, leur fournir, dans sa plénitude ou dans sa capacité de culture, cet élément religieux dont dépendait par excellence la réussite des buts qu'ils poursuivaient.
En considérant au contraire la poésie et l'art du Moyen Age. la profondeur et lintimité de leurs rapports avec le Catholicisme n'échappaient pas aux romantiques; « fascinés par l'éclat, la richesse et la beauté des formes qu'ils admiraient dans la poésie et dans l'art de ce temps, notamment dans les œuvres de Calderon, ils voyaient dans la foi de la vieille Eglise, dans son interprétation des symboles et dans son culte, dans ses histoires de miracles et de saints le seul terrain fertile pour l'éclosion et la prospérité d'un art nouveau — art poétique ou art plastique — qui trouverait dans la religion à la fois son foyer et son rayonnement ^ ».
Nous en avons d'ailleurs la confirmation de la bouche d'un témoin de ce temps. A cette date fatidique de 1799, Stefîens écrit, en effet, dans son autobiographie : « On sait qu'avec le réveil d'une poésie plus profonde la religion catholique, elle aussi, a acquis une signification particulière et plus profonde elle aussi. Le Moyen Age fut mis en relief dans toute sa puissance.... A moi également cette époque des grandes luttes, des poèmes magistraux, du recueillement intime, me parut digne d'admiration et infiniment riche, comparée à la pauvreté du temps présent ^ » ; il écrit encore : « La Vierge en particulier, — la femme Divine, — avec tout ce qu'elle comporte d'illusions, devint dans la poésie l'objet d'un culte, et, après que Tieck. A. -G. Schlegel. Novalis lui eurent conféré la consécration poétique, on vit tous les jeunes poètes s'agenouiller devant son autel *. )i
1. A. Koberstein, Gesclnchtc dcr deutschen Nalionalliteralar, § 334, p. 799-800.