Voir plus haut, p
commencement de l'histoire de /7/«/»a/H7e (Muthmasslicher Anfangder Menschengeschichte) Kant, on la vu, avait proposé une interprétation (le Torigine de Thistoire. Or, cette interprétation, dirigée précisément contre la Théorie de la Genèse d'après le dixième livre des /c/ees de Herder, avait pour caractère essentiel dôtre une explication morale du passage de Tinstinct à la raison ^
Kant admet primitivement un état de nature, qui est un état d'innocence, où riiomme, en suivant son instinct, trouve son bien, sans doute parce que la nature n'est pas encore corrompue par le péché, qu'elle porte toujours la marque de sa divine origine, et, suivant 1 expression même de Kant : « L'histoire de la nature commence par le bien, car elle est l'œuvre de Dieu ^. «>
Mais 1 histoire ne commence pour l'humanité que le jour où. usant de la raison et de la liberté qui travaillent sourdement en lui, 1 homme s'est arraché à la nature pour vouloir et pour agir luimême, et, dit encore Kant : « C'est l'histoire de la liberté qui part du mal, car elle est l'œuvre de l'homme^. »
Alors la réflexion moditie radicalement la direction naturelle de ses penchants, elle ne borne plus leur satisfaction aux objets nécessaires à ses besoins primitifs, elle apprend à chercher le plaisir pour lui-même, et elle invente les moyens de se le procurer; elle se crée des désirs et des besoins artificiels : c'est l'ère du péché et de la tentation qui commence avec l'exercice de notre raison, de notre liberté, mais d'une raison qui n'a pas encore pris conscience de sa véritable essence, dune liberté qui ignore encore sa loi.
Le progrès consiste pour l'homme à comprendre la supériorité de la raison, à ne plus mésuser de la liberté, en faisant d'elle un simple instrument de ses jouissances, mais à s'affranchir de ses désirs, à se libérer de la nature, à considérer la raison comme une fin absolue, à vouloir la réaliser pour elle-même, à la respecter chez tous les êtres qui portent une figure humaine. Le fondement de la Société est dans ce respect de la raison, — avec la restriction réciproque des désirs individuels qu'elle comporte, — et non pas, comme on l'a dit. dans un penchant naturel, sympathie ou amour. Après la chute, quand l'homme, par l'usage contre nature de sa liberté, a consommé sa rupture avec l'humanité et poursuit sa pauvre destinée individuelle qui n'est plus la destinée du genre humain, ce n'est pas en revenant à l'état de nature, à l'ignorance et à la simplicité instinctives, c'est seulement en luttant contre la corruption originelle, en travaillant
1. Kant, Gesammelie Schriflen, Erslc Ablh., ]]'erhe, VIII. lid. , Mulhmasslischer AnJ'ang der Menschengeschichte, 1780, p. 109-123.-2. /6id., Aninerkung, p. 113. — 3. Ibid.,p. 115.
(>t en peinant, qu'il peut reconijoérir son humanité et retrouver, dans la communauté des êtres raisonnables, son paradis perdu\
Fichte propose donc le retour aux idées de Kant. Pour lui. comme pourKant, le passage de l'instinct à la raison, qui explique l'évolution de l'histoire, c'est le passage de l'état d'innocence de la raison purement instinctive, où la nature n'est pas encore corrompue, au Règne des Fins, à l'état de grâce ; mais, pour Fichte comme pour Kant, l'homme ne parvient à cet état qu'après la faute, après le mauvais usage de la liberté, qui. viciant toute la nature, a mis l'individu en opposition avec le genre humain, et par l'cn'ort continu et pénible de la moralité qui, domptantla nature mauvaise, rétablitl'unilé perdue. C'estrinstilution de la société des êtres raisonnables au sein du monde réhabilité. Et, comme pour enlever toute prise au doute sur ses intentions, Fichte appuie expressément sa théorie sur le symbole de l'Écriture dont Kant s'était inspiré, le symbole du Paradis perdu ^
C'est encore, en dépit des apparences, revenir à Kant que de donner à l'histoire le sens d'une révélation divine. Schelling voyait dans les divisions de l'histoire les périodes mêmes de la révélation de Dieu, les moments de sa réalisation; il cherchait à montrer dans ces grands événements qui semblent régis par une aveugle fîitalité les traces d'une Providence : Dieu était pour lui intérieur au monde, il se manifestait justement par la finalité qui tournait, au triomphe de la liberté et de la raison, les actions inconscientes de l'humanité.
Or, Fichte rejette expressément cette conception de l'histoire. Ce ne sont point les étapes empiriques de l'histoire qui peuvent nous rien apprendre du plan divin, des époques par lesquelles la raison se réalise. Ces époques peuvent être déduites entièrement a priori de la nature même de la raison; leur succession, qui constitue, si l'on veut, l'histoire a priori, peut être caractérisée sans aucun recours à l'histoire empirique; cela est si vrai (ju'il est certaines d'entre elles dont la raison affirme l'existence comme nécessaire et qui n'ont point encore leur place dans l'histoire des faits. Le philosophe qui suit a priori le tracé du plan du monde l'établit en toute clarté, en dehors de toute histoire proprement dite; l'histoire n'a donc nullement pour lui la valeur dune preuve, elle n'a que la valeur d'une illustration : elle montre dans la vie ce qui n'avait pas besoin de l'histoire pour être compris'. L'histoire empirique n'a donc vrai-
1. Kant, Gesammelte Scliriften, Erste Abth., Werke, VIII. Bd., Muthmasslichcr Anfang der Menschengeschichte, 1786, p. 114-ll.ï. V. Delhos, La philosopliie pratique de Kant, p. 291-29"), chap. m.
2. Ibid., Mulhmasslicher Anfang der Menschengeschichte, p. 114-11").
3. KiclitcS. IV., VII. Bd., Grundziige des gegenwârtigen Zeitalters, l.\, Vorl., p. 139-140.
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ment rien à apprendre à la raison; ceux qui. comme Schelling, y c'nerchent les moments de la liberté, le plan de l'histoire a priori, ne les y découvriront pas plus qu'ils ne trouveront dans le monde physique les principes de leur philosophie naturelle, de la physique a priori^. Ainsi la raison, loin de devoir à l'histoire son progrès, lui prescrit ses catégories^. Dès lors, il est possible de comprendre le sens dans lequel Fichte fait de l'histoire une révélation de Dieu : ce n'est point à la manière de Herder et de Schelling, en montrant comment la civilisation humaine sort de l'évolution graduelle de la nature; c'est à la manière de Kant, en imposant à la nature les fins de la liberté. L'histoire ne fait donc pas naître la liberté par son progrès ; l'histoire se borne à confirmer et à vérifier les exigences d'une raison et d'une liberté qui se suffisent à elles-mêmes, elle leur fournit seulement un contenu ^.
Sur le troisième point enfin, la construction historique du Christianisme, où Fichte paraît encore suivre Schelling, il ne fait, au fond, que restituer la doctrine kantienne.
Pour Schelling, le règne de la religion ou du Christianisme est l'aboutissement naturel de l'histoire; c'est la dernière des grandes périodes de son développement, celle qui succède à la période qu'il appelle romaine, à la domination de l'état purement juridique, au mécanisme de la législation civile où la liberté prend, pour se réaliser, la forme d'une loi de la nature. Le caractère essentiel du Christianisme, suivant Schelling, c'est d'avoir transformé le concept antique de la nature, conçue comme un système clos, en y introduisant, avec la catégorie de Ihistoire, l'idée d'infini, en en faisant le lieu de la réalisation de la liberté. Le progrès de l'histoire n'est précisément autre chose que l'élévation du fini à l'Infini, élévation que le Christ, l'Esprit fait nature, a rendue possible par son sacrifice.
Mais, quand Fichte, à son tour, esquisse une théorie historique du Christianisme, ce n'est pas pour montrer comment la nature peut devenir esprit, c'est pour maintenir l'opposition radicale de la nature et de la liberté, c'est pour établir comment peut s'opérer rationnellement la subordination de l'individu à la communauté et, grâce au progrès dans l'espèce, la réintégration de l'homme dans l'humanité. Par l'usage d'une liberté qui ignore sa loi, l'homme s'est arraché à l'innocence de la raison instinctive; il a cherché dans la nature la satisfaction de son égoïsme, il a opposé son individualité aux autres,
\. FicliLe.S. W., VII. Bd., Grundziigedcs gegcnwàrtigen Zt-iiai/crs, IX. Yorlesung, p. 130.