‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 98 sur 116 · Ibid., VIII. Vorl., p · texte numérisé non relu

Ibid., VIII. Vorl., p

aura rempli l'essentiel de sa tâche : il aura instauré le culte île la science. Après cela, il peut être original, renouveler la science, présenter les idées sous un aspect qui lui soit propre, il en acquerra sans doute une valeur éminente. Mais l'originalité n'est qu'un devoir accessoire et conditionné K

Les devoirs de l'écrivain sont assez différents : l'écrivain ne s'adresse pas à un auditoire auquel il faille inculquer la vérité par le moyen d'une bonne pédagogie. Son œuvre n'est pas appropriée à un temps déterminé, à une culture déterminée, à un public déterminé; l'intérêt doit en durer autant que l'humanité. Quels sont donc les caractères particuliers de son devoir? Sa conscience lui interdira d'écrire pour ne rien dire ou pour ne dire que des choses déjà connues. Il ne prendra donc la plume que s'il a fait œuvre de création, que s'il apporte sa pierre à l'édifice de la science ou sa contribution au progrès de la moralité. Et, quand il écrira, il devra donnera ses idées une forme définitive, les présenter avec le caractère de l'universalité. Il faudra ({uil soit assez maître de sa langue pour que ses idées trouvent leur expression adéquate, au besoin pour forger des mots nouveaux. Il ne visera plus seulement, comme le professeur, à la clarté; il s'efforcera de rendre sa pensée dans toute sa profondeur, et la profondeur ne va pas toujours sans quelque obscurité. Surtout il mettra toute sa conscience à s'effacer devant son œuvre, à lui donner un caractère impersonnel, à en extirper tous les vestiges de son individualité ^

D'après cet idéal, Fichte juge les écrivains de son temps, non sans quelque sévérité, notamment ces fabricants de livres faits à la hâte, uniquement pour satisfaire aux besoins de la vente, aux exigences de la clientèle, à l'enrichissement des libraires; il dénonce, en outre, la surproduction livresque, qui, devant l'impossibilité pour le public de tout lire, a créé un genre nouveau de littérature : Revues, Bibliothèques, dont l'objet essentiel est de condenser sans distinction de qualité la multitude des livres parus. Encourager de telles entreprises, qui ne sont, après tout, que des entreprises commerciales, est donc un crime de lèse-humanité; car lire des comptes rendus, c'est pour l'esprit une occupation entièrement stérile, quand ce n'est pas une occupation corruptrice. Une pareille industrie ne peut préparer à aucun degré un public pour la science et pour la vérité. On en a sous les yeux un frappant exemple : il a paru en ce temps une œuvre excellente, la philosophie de Kant; l'industrie en question,

1. Fichte, S. W., VL Bd., Vorlesungen iiber das Wesen des Gelehrlen und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheil, IX.Vorl.,p. 431-435. — 2. Ibid., X. Vorl., p. 443-446.

rinduslric du marché littéraire, l'a tuée, pervertie, dégradée, à ce point que Tesprit qu'elle contenait s'en est enfui, qu'à sa place erre un fantôme auquel personne ne prête attention \

L'appel de Fichte, dans ses Leçons sur SITE MODÈLE hsseiice an bavant, ne tut pas entendu. Cette

parole, qui jadis enthousiasmait les étudiants d'iéna et les amenait à renoncer à leurs corporations, restait sans écho à Erlangen : le nombre des auditeurs de Fichte diminuait de jour en jour. Le contraste est frappant; il ne pouvait échapper à Fichte. Cette fois, la défection de la jeunesse ne pouvait plus, comme pour le cours de Logique, s'expliquer par le manque de pénétration philosophique. Fichte n'était pas habitué à pareille mésaventure; il eut un sursaut de révolte. Il considéra comme un affront personnel le défaut d'assiduité des étudiants; il résolut de suspendre ses leçons « jusqu'à ce qu'il eût trouvé un moyen de les transformer en un cours fermé, gratuit (privatum gratuitum), réservé à une élite de jeunes gens qu'il trouverait dignes de l'entendre » ^ Fichte d'ailleurs ne donna pas suite à son projet; il se rendit aux instances des auditeurs qui lui étaient restés fidèles et qui lui adressèrent une supplique pour qu'il terminât son cours ^.

Mais Fichte songeant à interrompre ses leçons sur VEssence du SauanL parce qu'elles n'étaient pas suffisamment suivies : quel aveu, et quelle humiliation!

1. Fichte, S. W., VI. Bd., Vorlesungen iiber dus Wescn des Gelehrlen und seine Erscheinungen iin Gebiete der Freiheit, IX. Vorl., p. 439-442.

2. Ed. Fichte, Johann Cotilieb Fichte: Lichtstrahlen ans seinen Werken und Driefen, p. 81 et 87-89.

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