M. Weinhold, Achiundvierzig Briefe.., lettre 1, p
La: JEUNESSE DE FICHTE. |
Il venait de lire les aventures de Robinson Crusoë. Il fit le rève de découvrir à son tour l'île déserte où il pourrait vivre en honnête homme : il irait à pied à Hambourg; il connaissait le chemin pour l'avoir étudié sur la carte; là, il s'embarquerait et il s’en remettrait à la grâce de Dieu. Mais un scrupule l’arrêtait : sa fuite, inexpliquée, aurait l'air d'une désertion, il voulait qu’elle apparût comme une protestation contre l'injustice. Il alla donc trouver son « ancien », formula une dernière fois ses griefs, le supplia de mettre un terme à ses vexations ; sinon il était décidé à quitter le collège. Sa déclaration fut accueillie par un éclat de rire et, pour réponse, il reçut un nouveau soufflet. Alors Fichte considéra son honneur comme dégagé. Il saisit la première occasion, sans doute une sortie, pour s'enfuir dans la direction de Naumbourg et de là gagner ensuite la grande route de Hambourg. D'abord il ne vit que sa liberté reconquise ; sa foi en Dieu le rendait insoucieux du lendemain. Sa foi en Dieu... mais avait-il seulement fait sa prière avant cette grande expédition? S’était-il conformé à la recommandation de son vieil ami, le pasteur Krebel? Fichte alors s'arrête et se recueille, il tombe à genoux. Dans sa méditation il fait un retour sur lui-même, il songe au chagrin, peut-être mortel, que sa fuite, pour eux incompréhensible, va causer à ses parents. Les reverra-t-il jamais, lui qui ignore même où il va? À cette pensée son cœur se serre; il a subitement perdu tout son enthousiasme, il a reconnu la voix de sa conscience : il sacrifiera au devoir sa chère liberté, il retournera au collège reprendre un joug détesté, endurer de nouvelles souffrances, accrues sans doute des pires humiliations. Tout cela il le sent, il Le sait; cependant il revient sur ses pas. À mi-chemin il rencontre un envoyé du collège dépêché à sa poursuite’. Conduit devant le recteur, Fichte ne cherche point de subterfuges pour échapper à la punition qu’il mérite ; il explique seulement les raisons de sa fuite, il dit ses déceptions, sa détresse: il dit aussi la révolte de sa conscience, et tel est l'accent de sa parole que le recteur, ému jusqu'aux larmes,
1. Suivant la nécrologie publiée en 1814 par le Journal universel d'Augsbourg, Fichte aurait été arrêté par l’homme envoyé à sa rencontre, au moment où, assis au bord de la Saale, il étudiait sur sa carte la route d'Amérique. ([Augsburger] Allgemeine Zeitung, 1814, n° 47, p. 185, Mittwoch, 16. Febr. 1814.)
Cela semblerait infirmer la version du retour spontané de Fichte, à la suite d’une crise de conscience, conformément au récit du fils de Fichte. Mais d’une part il est invraisemblable que le biographe de Fichte ait inventé cette histoire; il la tenait sans doute soit de son père lui-même, soit de sx mère. D'autre part la thèse du Journal universel paraît sujette à caution : Fichte fuyant l’école devait s'attendre à être poursuivi; il devait être préoccupé qu’on ne le rejoignit pas; comment admettre qu’à peine évadé il se soit assis tranquillement près de l’eau pour étudier sur sa
carte le chemin du Nouveau Monde ? comment admettre, puisque sa fugue était pré- méditée, qu’il n’eût pas d'avance arrêté ses plans et fixé son itinéraire ?
non-seulement lui fait remise de toute peine, mais le prend désormais sous sa proteclion personnelle. Et d’abord il lui donne un autre compagnon de chambre, un camarade plus humain, un compatriote du nom de Meineke! qui devient bientôt son ami. Depuis ce moment, Fichte passe au collège de Pforta des jours vraiment heureux. Rien ne le distrait plus de ses études. Parfois, durant les beaux soirs — le règlement de l’école interdit les lumières — il s’accoude à la balustrade pour poursuivre, à la clarté blafarde de la lune, la lecture que la nuit a interrompue. Il était entré dans la dernière classe en 1774; grâce à un bon examen, il monte au printemps suivant de quelques rangs; moins de deux ans après son entrée, au printemps de 1776, il est dans la troisième section, en 1777 dans la seconde, en 1778 dans la première section de la seconde classe; il arrive en 1779 dans la première classe ?.
Durant ces années d’études, deux hommes, qui étaient deux anciens élèves du collège de Pforta, exercèrent sur l'esprit de Fichte une profonde influence : Klopstock et Lessing. Klopstock, dont l’ardente piété, le sentimentalisme élevé étaient bien faits pour séduire l’âme à la fois profondément religieuse et très passionnée de Fichte, Klopstock, dont la Messiade?, en ce siècle où, au dire de Gœthe, l’idéalisme populaire était encore uniquement religieux et où inspiration chrétienne dominait tous les cœurs, fut le premier poème qui, depuis des siècles, eût, en Allemagne, provoqué de nouveau l'enthousiasme du peuple, un enthousiasme profond“, le premier aussi qui eût arraché des larmes à Fichte; il le déclara lui-même le jour où, devenu le propre neveu du poète, il lui disait sa vieille admiration.
Nous avons à nous étendre plus longuement sur Lessing parce que les années mêmes que Fichte passait à l’école de Pforta sont marquées par une polémique extrêmement retentissante dont Lessing fut le protagoniste et dont il faut raconter le détail tant elle exerça une influence profonde sur la pensée allemande, tant elle joua un rôle décisif dans la destinée spirituelle de Fichte.
Jamais la philosophie religieuse n'avait été plus plate et plus