Paru de 1749 à
4. Hettner, Geschichte der Deutschen Literatur im achtzehnten Jahrhundert. Zweite Auflage, Braunschweig, Vieweg und Sohn, 1872, Il. Buch. Das Zeitalter Friedrichs des Grossen. Erster Abschnitt, 5° Kap., 3, Klopstock, p. 121.
LA JEUNESSE DE FICHTE. hi 39
pauvre. Au déisme naturaliste, issu des penseurs anglais et des « philosophes » de France, que les partisans des Lumières professèrent d’abord et qui finit par dégénérer en un naturalisme et en un scepticisme assez grossiers, foncièrement hostiles à la religion, avait succédé, par une inévitable réaction, un mouvement philosophique dont le but essentiel était de fonder la religion sur la Raïson, un effort de la libre pensée pour s'affranchir, sans cesser toutefois de demeurer religieuse, de l'autorité des orthodoxies et des théologies confessionnelles. | |
C’est à poser les bases de cette religion rationnelle, ennemie de la superstition et de l'intolérance, de la bigoterie ou du fanatisme que travaillaient dans le dernier liers du xvin siècle les plus éminents représentants de l’Aufklärung, les Mendelssohn, les Garve, les Nicolaï et même, à un certain moment, les Lessing et les Kant!.
C’est à répandre ces croyances rationnelles que s’appliquaient les théologiens les plus instruits et les plus pénétrants (Busching, 1770, Semler, 1715).
Cependant à force de vouloir rationaliser la religion, à force de vouloir expliquer et justifier ses mystères et ses dogmes, les Lumières appauvrirent le Christianisme au point de le dépouiller de tout son esprit. Lessing avait vite senti le danger; lui qui avait été l’un des plus éminents défenseurs des Lumières contre l’intolérance de la pure orthodoxie, il avait aussitôt rompu avec ce plat rationalisme qui, loin de faire œuvre d’affranchissement spirituel, conduisait à une autre sorte d’esclavage, à l’idolâtrie des faits, au culte du raisonnement formel, à la construction d’une espèce d'idéologie matérialisie, ennemie de toute profondeur et de toute spiritualité, vidant le Christianisme, sous prétexte d'intelligibilité et par horreur du mystère, de toute sa vérité et de toute sa vertu. Mais il ne désertait pas le combat pour la libre pensée, 1l le soutenait au contraire sur le terrain propre de la religion et au nom de l'esprit religieux lui-même que l’on avait trahi. :
Il protestait « contre ces prêtres nouveau style qui étaient par trop peu théologiens et qui, à beaucoup près, n'étaient pas assez philosophes? » ; il déclarait que, « sous prétexte de faire des chrétiens
{. Was ist Aufklärung, Berlinische Monatsschrift, 1784, IV. Bd. Philippson, Geschichte des Preussischen Staatswesens vom Tode Fr. des Grossen bis zu den Freiheitskriegen. Leipzig, Veit und Comp, 1880, I, 35-39. Biedermann. Deutschlands geistige, sittliche und gesellige Zustände im achtzehnten Jahrhundert. Zweïiter Theil, dritte Abth. Elftes Abschn., p. 1092-1095.
2. Lessing, Werke hgg. von C. C. Redlich, Berlin, Hempel, 20*** Theil, n° 305. An Karl Lessing Wolfenbüttel, den 8. April 1773, p. 592
raisonnables, on faisait des philosophes supérieurement déraisonnables » et que le « système religieux qu'on voulait maintenant substituer à l’ancien était du ravaudage, du travail de bousilleurs et de demi-philosophes!
Pour défendre l'esprit vrai du Christianisme à la fois contre l'orthodoxie littérale et contre la pauvreté du plat rationalisme, le hasard fournit à Lessing des armes efficaces. Nommé en 1770 à la bibliothèque de Wolfenbüttel, près de Brunswick, il avait entrepris, dès 1773, sous ce titre : Contributions à l'histoire et à la littérature (Zur Geschichte und Litteratur), tirées des trésors de la bibliothèque ducale de Wolfenbüttel, la publication de documents qu'il y avait découverts; c'était d’abord un écrit sur la transsubstantiation de Béranger de Tours, écrit qui avait mérité les honneurs d’une double condamnation (celle de l'Église du moyen âge, celle des écrivains de la Réforme); c'était ensuite un manuscrit latin de Leibniz sur les peines éternelles et le dogme de la Trinité; c’étaient enfin les Fragments d'un auteur anonyme? dont la divulgation devait provoquer entre Lessing et Goeze, un célèbre théologien du
1. Lessing, Werke hgg. von C. GC. Redlich, 20°" Theil, n° 319, An Karl Lessing den 2. Febr. 1774, p. 572.
2. Cet anonyme n’était autre que H.-S. Reimarus, né à Hambourg, le 22 décembre 1694, et mort en 1768. Depuis 1728 il professait les langues orientales au Gymnase de Hambourg. Le titre exact des Fragments publiés par Lessing était : Apologie oder Schutzschrift für die vernünftigen Verehrer .Gottes; Reimarus y combattait l'hypothèse d’une révélation directe et immédiate de Dieu et la théorie que l’Église fonde sur elle, comme contraire aux exigences de la Raison critique ; mais il n’entendait pas poursuivre un but anti-religicux, il prétendait seulement fonder, indépendamment de toute révélation, la religion naturelle et rationnelle; et si formelle était à cet égard son intention qu'il s’abstint précisément, durant sa vie, de publier son ouvrage, considérant de son devoir d’attendre « que la vérité d’ellemême pénétrât de plus en plus les esprits »;-il ne voulait pas chercher, comme les apôtres, à imposer son opinion par un coup d'éclat, au risque de renverser les institutions et les autorités établies, mais il était décidé à tenir son ouvrage « scrupuleusement secret comme un trésor caché » jusqu’au jour où 1l plairait à Dieu de frayer à la religion rationnelle sa voie en toute publicité, en toute paix, en toute liberté.
Lessing, lié d'amitié avec la fille de Reimarus, connaissait depuis 1770 l'existence de l’ouvrage, Les Fragments qu’il publia de 1774 à 1777 dans ses Contributions à l’histoire et à la littérature, puis en 1778, comme livre spécial sous le titre : Le: dessein de Jésus et de ses disciples, n’en étaient que quelques-uns des chapitres; mais il avait lu l’ouvrage dans son entier, et, s’il avait été le seul maître, il l’aurait publié tel quel; ceperdont le docteur Jean-Albert-Henri Reimarus et Élise Reimarus, les enfants de l’auteur, étaient, comme Lessing l’écrivait à Herder, le 10 janvier 1779, ou « beaucoup trop jaloux ou trop craintifs pour lui confier le manuscrit sans réserve ».…
On ne lui permit que d’en prendre partiellement copie et tout ce qu’avait pu faire Lessing afin d'échapper aux rigueurs de la censure, qui refusait son visa pour la publication des Fragments, ç'avait été de les introduire à la Bibliothèque de Wolfenbüttel et, grâce à ce subterfuge, de les publier comme extraits de ses trésors; couvert par: lautorisation du duc, il échappait ainsi à la censure.
Hettner, op. cit., p. 48-52; Lessing, S. W. hgg. v. H. Gôring, Stuttgart. Cotta’sche Bibl. der Weltlitteratur, XVII. Bd. Einleitungen, p. 10-12.
temps, une controverse retentissante dont l'écho résonna jusque dans les collèges et dont Fichte, qui devait y prendre un intérêt passionné, tira bientôt un singulier profit.
Le premier Fragment, paru en 1774, était intitulé : De la tolérance qu'il faut accorder aux déistes [Von Duldung der Deisten]. L'auteur se plaignait de ce qu’on traitât plus mal « les adeptes de la Raïson » que les Juifs, les Turcs, les hérétiques, les fanatiques, les païens, parce que ceux-ci ont néanmoins toujours une foi tandis que les déistes obéissent à la Raison. |
Les cinq suivants parurent en 1777. En voici les titres et le sens :
Le discrédit jeté sur la Raison du haut de la chaire [Von Verschreiung der Vernunft auf den Kanzeln] (étrange contradiction de la part d'hommes qui se servent de leur raison pour combattre la Raison, oubliant que Jésus, leur maître, a prêché une religion rationnelle et méconnaissant les enseignements de saint Paul).
L’impossibilité d'une révélation à laquelle tous les hommes puissent ajouler foi d’une manière rationnelle [Unmôglichkeit einer Offenbarung, die alle Menschen auf eme gegründete Weïse glauben kôünnten] (critique des témoignages, paroles ou récits datant de plusieurs siècles, concernant une révélation faite en particulier à quelques élus; impossibilité d’une distinction entre la vraie et la fausse révélation; impossibilité de démontrer la nécessité d’une révélation et de l’aptitude de l’homme à la recevoir).
Le passage de la mer Rouge par les Israélites [Durchgang der Israeliten durchs Rote Meer] (fiction créée de toutes pièces par l'imagination des hommes).
Que les livres de l’ancien Testament n'ont pas été écrits pour révéler une religion [Dass die Bücher des Alten Testamentes nicht geschrieben worden, eine Religion zu offenbaren] (1ls ne contiennent pas les dogmes de l’immortalité de l'âme, de la vie future).
Sur l'histoire de la résurrection [Ueber die Auferstehungsgeschichte] d’après les récits de Mathieu (invraisemblances de ce récit, contradictions des quatre Évangiles. Il apparaît que les disciples du Christ ont volé son cadavre et inventé le récit transmis par Mathieu pour écarter d'eux le soupçon).
A ces Fragments Lessing joignit de brefs commentaires pour expliquer et confirmer la pensée de l’auteur ou indiquer ses propres réserves. D'une manière générale il y affirmait contre les orthodoxes le droit d'examiner et de critiquer les textes sacrés à la lumière