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Trois jours plus tard, le 24 juin, dès son retour, Gœthe répondait à la fois et à l'invitation de Schiller — il acceptait avec joie et de tout son cœur de faire partie des Heures, ce qui devait combler les vœux de Fichte — et à l'envoi du jeune philosophe; il le remerciait des premières feuilles de la Théorie de la Science où il voyait déjà remplies les espérances que l’Introduction lui avait fait concevoir.

Il ajoutait :

« Ce que vous m'avez envoyé ne contient rien que je n’aie compris ou du moins que je n’aie cru comprendre, rien qui ne s'accorde facilement avec ma manière habituelle de penser. Je suis convaincu que vous avez rendu à l'humanité un service inappréciable en fondant rationnellement l'antique harmonie réalisée par la nature dans le silence (in der Stille), et que vous acquerrez par là la reconnaissance de quiconque pense et sent. En ce qui me concerne, je vous serai grandement reconnaissant si vous arrivez à me réconcilier enfin avec les philosophes, que je n'ai jamais pu souffrir et avec lesquels je n’ai jamais pu m’entendre !. »

Une lettre écrite quelques jours plus tard, le 28 juin, confirme l'impression que la philosophie de Fichte avait produite sur Gœthe.

« Le voisinage de Fichte, déclarait le poète à son amie Charlotte von Kalb, m'est très agréable et m'apporte maint avantage; la conversation aussi se soutient très bien avec lui et, puisqu'il nous promet de réconcilier le sens commun et la philosophie, nous autres nous ne pouvons être assez attentifs?. » C'était un beau triomphe si, comme l’affirme G. de Humboldt, l'ambition de Fichte était précisément de gagner Gœthe à la spéculation; et, en effet, quelques mois plus tard Gœthe lui exposait justement la Théorie de la Science avec autant de concision et de clarté qu'il aurait pu en mettre lui-même *.

1. Gœthe, Werke, Briefe, édition de Weimar, Hermann Bôhlen, 1892. 1v. Abth. 10. Bd., Weimar, 9. August 1792 — 31, Dezember 1795. 3065. An J. G. Fichte, Weimar, d. 24. Juni 1794, p. 167.

2. Ibid., 3067. An Charlotte von Kalb, W. d. 28. Juni 1704, p. 168-169.

à Briefwechsel zwischen Schiller und W. von Humboldt in den Jahren 1792 his 1806. Cottasche Bibl. J. W. von Humboldt an Schiller, Iena, den 22. Sept. 1794, p. 65. Gœthe, il est vrai, paraît parfois tenté de revenir, même en lisant Fichte, à ses opinions premières sur la philosophie; il parle de la Théorie de la Science comme d’une « singulière production »; il déclare à Jacobi qu’il est trop peu familier avec cette manière de penser ou plutôt pas familier du tout avec elle et qu’il ne peut la suivre que de loin et avec peine (Gæœthe, Briefe, 10. Bd., 3085, an Jacobi, W., d. 8. Sept. 1794, p. 192). Mais il n’en reste pas moins qu'il se sent attiré vers Fichte et qu'il le prend au sérieux; la preuve s’en trouve dans sa bibliothèque même; l’exemplaire du Concept de la Théorie de la Science, relié avec les Fondements de la Théorie de la Science, a été lu par Gœthe le crayon à la main; il a été annoté et commenté par lui minutieusement (Voir R. Neumann, Gæthe und Fichte, Anhang, p. 30-35.)

Quant à Schiller, il s'était, le premier, semble-t-1l, prononcé pour les principes de Fichte‘; il avait fait de lui, avec Woltmann et

de Humboldt, le coéditeur de ses Heures ?; lui, si prudent et si

exclusif dans ses relations, il appelle Fichte son ami*, il déclare d’un des premiers livres de Fichte, son ouvrage sur la Révolution française, « qu’il porte la marque d’un esprit créateur et fait augurer de son auteur de grandes espérances qu'il a déjà commencé à

. tenir“ ». Fichte, de son côté, professe pour Schiller une sincère admiration; il es beaucoup de lui pour la philosophie, il

l’affirme du moins à G. de Humboldt; il trouve que Schiller a dirigé

sa réflexion spéculative dans presque tous les sens. La seule chose qui lui manque encore, c’est l'Unité. Cette unité d’ailleurs, qui n'est

pas alors dans le système de Schiller, est déjà dans son sentiment. Si Schiller y parvenait, ce qui dépendait absolument de lui, aucun

cerveau n’était si plein de promesses que le sien et il ouvrirait une

ère absolument nouvelle.

Cette amitié du philosophe et du poète, née du jour où ils se rencontrèrent, ne se démentit jamais. Tandis qu'avec Reinhold, tandis qu'avec Schelling même l'intimité aboutit à des ruptures éclatantes, seule peut-être l'amitié de Fichte et de Schiller, en dépit de l'opposition d’ailleurs avouée de leurs tempéraments, triompha de toutes les épreuves et elle en subit de redoutables, presque aussitôt après Sa naissance.

Gœthe et Schiller. Weimar et Iléna conquis à la Théorie de la

Science, le triomphe était complet. Suivant le mot de Forberg,

« Jéna semblait alors jouer réellement dans le domaine de la philo-

sophie le rôle que les capitales ont l'habitude de jouer dans le domaine de la mode $ », celui d'apporter la dernière nouveauté, de

donner le ton et l'exemple à la Province. Et, comme à l’annonce de

la Philosophie élémentaire on était venu de tous les coins de l'Alle-

magne à l'Université d’Iéna pour entendre Reinhold, ainsi on accou-

rait maintenant, au bruit de la Théorie de la Science, pour voir et

pour écouter Fichte; la réputation d'Iéna dépassait même les

1. Forberg, Fragmente aus meinen Papieren. lena, bey J. G. Voigt, 1796. Anthropologi-

sche Fragmente, p. 1-48. Fragmente aus Briefen, 9, Im Februar 1795, p. 87.

2. Briefwechsel zwischen Schiller und Gœthe, Cottasche Bibl. I. Bd. An Gœthe, Tena, 13. Juni 1794, p. 25.

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