Ibid., p
des raisons de redouter la résistance. Rien n'est plus frappant que l'exemple de Forberg, le disciple chéri de Reinhold. Forberg, alors Docent à l'Université, n'avait pas caché, au début, ses préventions à l'égard de celui qui venait remplacer son maître et, le 12 mai 1794, une semaine avant l’arrivée de Fichte, il écrivait :
« J’ai grande confiance en Fichte que l’on attend ici de jour en jour, mais j'aurais plus de confiance encore s'il avait écrit la Crilique de toute révélation, vingt ans plus tard.
« Un adolescent qui a Le front de composer un chef-d'œuvre le paye d'ordinaire forcément très cher. Il est ce qu'il est et ne devient pas ce qu'il aurait pu être. Il a usé trop tôt ses forces, et, dans l'avenir, il ne mûrira pas ses fruits. Un grand esprit est sans mérite s'il n’a pas en même temps assez de patience pour s'abstenir quelque temps d'écrire, afin de devenir plus grand encore. Celui qui n’a pas le courage de sacrifier à la vérité une douzaine d’années de gloire, que pourra-t-il jamais faire pour elle? »
Mais le 7 décembre 1794, le même Forberg écrivait :
« Depuis que Reïnhold nous a quittés, sa philosophie (au moins chez nous) est morte. De la « philosophie sans épithète » toute trace a disparu du cerveau des étudiants d'ici; on croit à Fichte comme on n’a jamais cru à Reinhold. On le comprend peut-être encore un peu moins, mais on y croit d'autant plus opiniâtrement. Les philosophes ne parlaient hier que de matière et de forme, aujourd'hui 1ls n’ont à la bouche que Moi et Non-Moi.
« Les meilleurs cerveaux ne discutent plus maintenant entre eux que sur la façon d'appliquer, de la manière la plus embrouillée aux relations actuelles des États, la théorie (de Fichte) sur la légitimité de rompre de part et d'autre les contrats?, comme jadis leurs prédécesseurs ne pouvaient se mettre d'accord sur la façon dont il fallait proprement démontrer le théorème de la diversité de la matière.
« La philosophie de Fichte est, si j'ose m'exprimer ainsi, plus philosophique que celle de Reinhold. On entend Fichte aller, à la vérité, la creuser, la chercher. Il la tire des profondeurs de sa pensée, en masses compactes, et la jette hors de lui; il ne dit pas ce qu'il veut faire, il Le fait. La doctrine de Reinhold était plutôt l'annonce d’une philosophie qu’une philosophie. Elle n’a jamais tenu ce qu'elle promettait. Il n'était pas rare que Reinhold ne donnât ses promesses
1. Forberg, op. cit., Fragmente aus Briefen, 5, d. 12. Mai 1794, p. 59-60. 2. Allusion à la thèse de Fichte dans les Beiträge.
pour leur accomplissement même. Maintenant il ne les remplira pas, car c'en est fait de lui. Fichte a vraiment l'intention d'agir sur le monde par sa philosophie. Cette inclination à l'activité, cette impatience qu'enferme en son cœur tout adolescent doué de quelque noblesse d'âme, Fichte l’entretient et la cultive avec soin pour qu’elle produise ses fruits en temps voulu. Il enseigne à chaque occasion que l’action, l’action, l’action, est la destinée de l'homme; la seule chose qu'on puisse craindre, c’est que la majorité des jeunes gens qui prennent ces paroles à cœur ne voient, dans cette invitation à l’action qu'une incitation à tout bouleverser’...
«IL est certain, ajoutait Forberg, que l'esprit de la philosophie de Fichte est tout autre que celui de la philosophie de ses devanciers. Le leur était un esprit timide et craintif... un esprit pauvre, épuisé, qui cachait mal son indigence de pensée sous le large manteau du langage de l'École. et dont la philosophie était une forme sans contenu, un squelette sans chair, ni sang, un corps sans vie, une promesse jamais tenue. Mais l'esprit de la philosophie de Fichte est un esprit fier et vaillant pour lequel le domaine de la connaissance humaine dans tous ses coins et jusque dans ses derniers recoins est trop étroit, qui, à chaque pas qu'il fait, s’ouvre de nouvelles voies, qui lutte avec le langage afin de lui arracher les mots en suffisance pour exprimer l’abondance de ses pensées; qui, je ne dis pas nous conduit, mais nous empoigne et nous entraîne, et dont le doigt ne peut toucher un objet sans le pulvériser. Cependant, ce qui donne surtout à la philosophie de Fichte un tout autre intérêt qu'à celle de Reinhold, c’est qu'il y a dans ses recherches un effort, une tension pour résoudre à fond les problèmes les plus ardus de la raison. La philosophie précédente ne paraissait pas même soupçonner ces problèmes, loin de désirer les résoudre. Les leçons de Fichte sont des recherches dans lesquelles nous voyons la vérité se produire sous nos yeux et qui, précisément pour cela, fondent la conviction et apportent la science. Les leçons de Reïnhold, l'exposition de découvertes qui se passaient dans la coulisse pouvaient donner lieu à une croyance, non à une science *?.
« S'il fallait comparer les mérites philosophiques de Reinhold à ceux que Fichte s'est acquis, la meilleure réponse à faire serait celle-ci : Reinhold est à Fichte ce que Jean est à Jésus, ce que le prédécesseur est à celui qui doit venir, ce que celui qui prêche en
1. Forberg, op. cit., Fragmente aus Briefen, 5, d. 7. Dez. 1794, p. 62-64. 2. Ibid., 7, d. 27. Jan. 1795, p. 68-69.
vain dans le désert est au maître dont les actes et les paroles sont éfficacest.»
Et Forberg s'efforce de définir la nature et l'influence du « nouveau Messie », le mot est de Jacobi.
« Le trait essentiel du caractère de Fichte, déclare-t-il, c’est la parfaite loyauté. Un pareil caractère ignore assez d'ordinaire la délicatesse et la finesse. Dans ses écrits il y a sans doute quelques pages belles à proprement parler; mais c'est la grandeur et la force qui constituent toujours son excellence. On ne peut pas dire non plus qu'il parle bien; mais toutes ses paroles ont du poids et de l'importance. L’affabilité, l’attirance, l'abandon de Reinhold lui manquent tout à fait. Ses principes sont rigoureux, ils sont fort peu tempérés, peu humains, pourtant Fichte supporte la contradiction que ne supportait pas Reinhold, et, ce que Reinhold ne comprenait pas davantage, il comprend la plaisanterie. Il ne fait pas sentir sa supériorité d’une manière aussi humiliante que Reinhold; mais quand on le provoque, 1l est terrible. Son esprit est un esprit inquiet, il a soif de l’occasion qui lui permettra d'agir puissamment sur le monde ?..….. »
Forberg terminait en déclarant que si Fichte n'avait pas toute la séduction et tout le charme de Reinhold, la sévérité et la gravité de son enseignement étaient faits du moins pour élever les âmes et grandir les hommes. Le but de Fichte effectivement était tout autre que celui de Reinhold, réduit à une polémique entre Kantiens et anti-Kantiens ; le but de Fichte, qui « connaissait les faiblesses de son temps, c'était d'en diriger l'esprit par ses principes ».
B. LES LECONS SUR La soif d'agir sur le monde, la volonté de LA DESTINATION DU diriger l'esprit du temps par ses principes, MT tel était, en effet, comme le dit si bien Forberg, le principal souci de Fichte. Orateur incomparable, il était avide de mesurer l'efficacité de sa parole. Son enseignement, comme
1. Forberg, op. cit., Fragmente aus Briefen, 8, d. 27.Jan. 1795, p.72. Un témoignage de Gæthe confirme ici l’opinion de Forberg. Lui aussi affirme, dans une lettre à Jacobi, la supériorité de Fichte sur Reinhold. « Que Reinhold ne t’ait pas plu, lui écrit-il, je n’en ai pas de surprise, jamais il n’a pu s’extérioriser, et, pour être quelqu'un, il lui fallait se tenir dans un cercle très étroit. On ne pouvait entretenir une conversation avec lui; de lui ou par lui je n’ai jamais rien pu apprendre. Fichte, au contraire, quoiqu'il soit un fameux original, est un tout autre homme pour la conversation et les échanges d'idées. Avec une intelligence très rigide, il a pourtant beaucoup d’agilité d'esprit. » Gœthe, Werke, Briefe, 10. Bd. 3125, An Jacobi, W., d. 2. Febr. 1795, p. 233.
2. Forberg, op. cit., Fragmente aus Briefen, 8, d. 27. Jan. 1795.