Ibid., Zweite Vorlesung, p
tion de l’un sur les autres !. Tous les individus qui appartiennent à l'espèce humaine sont divers entre eux; il n’y a qu’une seule chose en laquelle ils communient tous, c’est leur fin dernière, leur perfection. La perfection n’a qu'un seul caractère, elle est toujours et partout identique à elle-même; si tous les hommes pouvaient être parfaits, si tous pouvaient atteindre leur but suprême, leur but dernier, ils seraient tous absolument identiques entre eux; ils seraient un, ils seraient un seul sujet. Donc le but dernier, le but suprême de la société, c’est la confusion, c’est l’unanimité de tous ses membres possibles. Mais comme ce but ne peut être atteint que dans l'hypothèse où l’homme en général aurait réellement atteint la perfection absolue, il ne peut pas plus être atteint que cette perfection absolue même, aussi longtemps que l’homme ne doit pas cesser d'être un homme et ne doit pas devenir Dieu; l'unification de tous les individus est donc bien le but dernier, elle ne peut être la destination de l’homme dans la société ?.
« Mais s'approcher de ce but, s’en approcher indéfiniment, il le peut, il le doit. Il le peut, précisément parce qu'il existe entre tous les hommes une solidarité réelle, une action réciproque des uns sur les autres, qui fait de la société un tout organique, une unité, une communauté, et c’est le perfectionnement progressif et général, fondé sur cette solidarité réelle, le perfectionnement de nous-mêmes par autrui, lié indissolublement au perfectionnement des autres par nous, qui constitue notre destination humaine et sociale. Dans cette lutte des esprits avec les esprits triomphent constamment les meilleurs, les âmes les plus hautes; et ainsi s'opère, grâce à la société et par son intermédiaire, le perfectionnement de l'espèce 5. » 3
« Je connais peu d'idées plus élevées, ajoutait Fichte en terminant sa deuxième conférence, celle où il-déterminait précisément ce rapport de l’homme avec ses semblables, je connais peu d'idées plus élevées que cette idée de l’action universelle de toute l'humanité sur elle-même; que cette vie et cet effort incessants, que cette lutte ardente pour donner et pour prendre le plus noble de ce qui peut échoir en partage à l’homme... Qui que tu sois, peut dire chacun de nous, qui que tu sois qui as seulement une figure humaine, tu es un membre de cette grande communauté; quel que soit le nombre incalculable des membres grâce auxquels se poursuit cette action,
1. Fichte, S. W. VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich, Zweite Vorlesung, p. 306-311. — 2. Jbid., p. 310. — 3. Ibid., p. 310-311.
pourtant j'agis sur toi, pourtant tu agis sur moi; nul de ceux qui portent seulement sur leur face la marque de la Raison, si grossièrement qu'elle s'y exprime, n'est, là, perdu pour moi!. »
Mais, dans la société ainsi comprise, le savant — et ceci encore est une idée originale de Fichte, une idée essentielle à sa philosophie — remplit une fonction privilégiée. La diversité des positions a pour origine la spécialisation des activités, créée par la société même, spécialisation rendue pratiquement nécessaire en vue des commodités de la vie, la division des fonctions permettant à chacun de profiter du travail de tous les autres*. Et sans doute chacune de ces fonctions, précisément parce qu'elle est nécessaire à la vie de l'ensemble, à sa dignité, mérite notre respect; mais le savant, dont le devoir d’ailleurs est d’être d'autant plus modeste qu'il est capable de mieux savoir la distance à laquelle il se trouve de l’Idéal*, occupe dans la société une fonction éminente, il dirige les autres hommes. Sa tâche consiste essentiellement, d’abord à connaître, avec les dispositions et les besoins de l’homme, les principes et le but de la vie, ce qui est le propre de la philosophie, ensuite les moyens susceptibles de réaliser ce but, de satisfaire à ces besoins, ce qui est la tâche de l'expérience, de la connaissance philosophico-historique, enfin l’état social donné qui permet d'appliquer tels ou tels moyens suivant le degré de la civilisation auquel on est arrivé et c’est l’œuvre de l’histoire *. Mais par cela même qu'il possède ainsi la science de la vie, le savant a précisément pour mission de travailler sans cesse au progrès du genre humain, au perfectionnement de la civilisation, il est celui en qui brille par excellence la lumière de la Raison, il est donc ainsi vraiment le guide et l’éducateur de l'humanité; sa fonction est essentiellement sociale ÿ.
Cependant, pour qu'il puisse remplir sa mission, la société exige de lui non seulement la science, mais la vertu; elle exige qu'il ait atteint non seulement le plus haut degré de culture, mais le plus haut degré de moralité de son temps.
« Le devoir du savant est de travailler sans cesse à ennoblir l’homme tout entier, d'avoir, dans tout ce qu'il fait au sein de la société, ce but devant les yeux; mais personne ne peut se flatter de travailler avec succès à l’ennoblissement des autres, qui n’est pas soi-même un homme de bien. Nous n’enseignons pas seulement par
1. Fichte, S. W. VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich, Zweite Vorlesung, p. 311.
2. Ibid., Dritte Vorlesung, p. 313-323. — 3. Ibid., Vierte Vorlesung, p. 324. — 4. Ibid., p. 326-327. — 5. Ibid., p. 330-331.
des paroles; nous enseignons, et bien plus efficacement, par notre exemple’. Et c'est pourquoi le savant qui doit être pour son temps la règle et le modèle, a l'obligation d’être « l’homme le meilleur de son siècle », de réaliser sur lui le plus haut degré de moralité possible jusqu’à lui°.
« Voilà, Messieurs, concluait Fichte, en parlant aux étudiants, notre destinée commune, voilà notre sort commun. Et c'est un heureux sort d'être désigné, par sa fonction spéciale, pour faire ce qu’on est déjà tenu d'accomplir tout simplement en tant qu'homme; de n'avoir à donner son temps et ses forces qu'à ce que pour quoi, autrement, on serait forcé d'économiser, avec une prudente parcimonie, ce temps et ces forces; d’avoir pour occupation, pour affaire, pour seule tâche journalière de sa vie, ce qui, pour d’autres, serait le doux repos de leur travail. C’est là une pensée fortifiante qui élève les cœurs; chacun de nous peut l'avoir qui est digne de sa destinée; à moi aussi, pour ma part, est remis le soin de la civilisation de mon siècle et des siècles à venir; je suis un prêtre de la vérité; je suis à son service; je me suis engagé à tout faire pour elle, à tout risquer, à tout souffrir. » Et, comme si son regard vraiment prophétique entrevoyait les événements prochains, Fichte s’écriait : « Si pour elle je devais être persécuté et haï, si je devais mourir à son service, qu'est-ce que je ferais d’extraordinaire, qu'est-ce que je ferais de plus que ce qu'il faut que je fasse?
« Je sais, Messieurs, l'importance de ce que je viens de dire; je sais aussi qu un siècle émasculé et énervé comme le nôtre, ne supporte pas ces sentiments n1 leur expression; je sais que tout ce à quoi il est incapable de s'élever lui-même, il l'appelle, à part soi, rêverie, dans un chuchotement qui trahit sa bassesse d'âme; je sais qu'il détourne avec effroi ses yeux d’un tableau où il ne voit que sa débilité et sa lâcheté.… ; mais je sais aussi devant qui je parle, devant de Jeunes hommes, que leur jeunesse préserve déjà de cette débilité; et Je voudrais, grâce à une morale virile, faire descendre dans leurs cœurs des sentiments qui pourraient, dans l'avenir, les préserver de ce danger. Je l'avoue franchement, je voudrais, à la place que la Providence m'a assignée, contribuer en quelque chose à inculquer une attitude d'esprit plus virile, un sentiment plus fort pour ce qui est noble et respectable, un désir ardent d'accomplir sa destinée, coûte que coûte ; à les propager dans toutes les directions où s’étend
1. Fichte, S. W., VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich, Vierte Vorlesung, p. 332.