‹ Fichte et son tempsChapitre 113 sur 232 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

la langue allemande et plus loin si je le pouvais, afin d’avoir un jour la certitude, quand vous quitterez ces lieux et vous disperserez à tous les confins de la terre, qu'il y a en vous, dans tous les recoins où vous vivrez, des hommes dont la vérité est l’exclusive maîtresse, qui sont attachés à elle à jamais, jusqu’à la mort, qui la recueilleront si elle est chassée de toute la terre, qui la prendront ouvertement sous leur garde si elle est calomniée et diffamée; qui souffriront joyeusement pour elle la haine habilement déguisée des grands, le rire creux des fous, les haussements d'épaules, la pitié méprisante des petits esprits. C’est dans ce dessein que j'ai dit tout ce que j'ai dit et c’est à cette fin que je dirai tout ce que je vous dirai!. »

A cette thèse sur la destination du savant s'opposent, Fichte le reconnaît, les affirmations de Rousseau qui voit dans le progrès de la civilisation et de la société la source de la perdition humaine, et réclame le retour à l’état de nature; or rien ne sert plus la cause de la vérité que de combattre une erreur, aussi Fichte entend-il combattre, c’est l’objet de sa dernière conférence, l'erreur de Rousseau. L'origine de cette erreur est facile à découvrir ?. « Conduit loin du vaste monde par le sentiment pur, par sa puissante imagination, Rousseau s'était représenté l'univers, et particulièrement les savants dont les travaux l’occupaient de préférence, tels qu'ils devraient être, et tels quil faudrait qu'ils fussent, tels qu'ils seraient s'ils obéissaient tous au sentiment. Il entra dans le vaste monde, il jeta ses regards tout autour de lui et qu'advint-il de lui quand :1l vit l'univers et les savants, tels qu'ils étaient en réalité? Il vit les hommes ne soupçonnant pas leur dignité et l’étincelle divine qui est en eux, rampant par terre comme les animaux et attachés à la poussière; il vit leurs plaisirs et leurs peines et tout leur sort dépendant de la satisfaction des jouissances. les plus basses. ; 1l vit comment, pour la satisfaction de ces basses jouissances, ils ne connaissaient ni droit, ni injustice, ni sainteté, ni profanation, comment ils étaient toujours prêts à sacrifier au premier caprice l'humanité tout entière; il vit comment enfin ils avaient perdu tout sens du juste et de l’injuste, comment ils mettaient la sagesse dans l’habileté à atteindre leurs avantages, et leur devoir dans la satisfaction de leurs plaisirs; il vit enfin comment 1ls cherchaient leur élévation dans cette bassesse et leur honneur dans cette honte; il vit leur mépris dédaigneux pour tous

1. Fichte, S. W., VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich., Vierte Vorlesung, p. 333-334. — 2. Jbid., Fünfte Vorlesung, p. 335.

ceux qui n'étaient pas sages et vertueux à leur manière; il vit, et c'est une vision qu'on peut enfin avoir aussi en Allemagne, ceux qui devaient être les maîtres et les éducateurs de la nation, tombés au rang d'esclaves complaisants de sa perdition; il vit ceux qui devaient donner à leur siècle le ton de la sagesse et du sérieux se régler soigneusement sur le ton que comportaient la folie et les vices régnants…. ; 1l vit le talent, l’art et la science unis dans le but déplorable d’arracher la production d’une jouissance encore plus aiguë aux nerfs usés par toutes les jouissances ; ou dans le but exécrable d'absoudre la corruption des hommes, de la justifier, de l’élever à la hauteur d’une vertu, de déraciner tout ce qui pouvait mettre encore sur sa route un barrage... [l vit tout cela et son cœur aux aspirations si hautes, si durement trompé, se révolta; il punit son siècle de sa profonde indignation. Ne lui reprochons pas ce ressentiment. I est le signe d'une âme haute; quiconque sent en lui le divin criera en gémissant à l’éternelle Providence : Voilà donc mes frères? voilà donc les compagnons que tu m'as donnés sur la terre A7

1. Fichte, S. W., VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich., Vierte Vorlesung, p. 338-339. À propos de cette réfutation de Rousseau, Baggesen écrivait à Reinhold :

« Tu ne peux manquer d’avoir trouvé excellents cet examen, cette explication, et cette réfutation, — la première solide jusqu'ici — des affirmations de Rousseau contre la Science. » (Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, Il, 1. Baggesen an Reinhold, Bern, d. 10. Jan. 1795, p. 2.)

Cette réfutation, sous la plume de Fichte, l’admirateur et le disciple de Rousseau en matière politique — qu’on se souvienne des Contributions destinées à rectifier les Jugements du public sur la Révolution française — est significative. Fichte croit à la vertu du rationalisme, il croit à l'efficacité de la Raison pour réformer le monde. Or cette croyance implique, non pas un retour à l’état de nature, mais d’une part une opposition entre l’état de nature et l’Idéal de la Raison, d’autre part une transformation de la nature sous l’idée de cet Idéal; et cet Idéal consiste non pas dans un abandon de l’homme à la nature qui ferait de lui comme un produit inerte, mais dans une conquête sur la nature, dans la lutte et dans le triomphe de la volonté raisonnable à l'égard de l’inertie de la nature. Cet effort incessant de la Raison pour se réaliser c’est la vertu même. L’erreur capitale de Rousseau fut de n'avoir pas aperçu cette opposition de la nature et de la Raison pratique. C’est bien sans doute au nom de la conscience morale outragée par le spectacle des mœurs de son temps, fruit d’une culture corruptrice, qu’il condamne la civilisation. Mais cette condamnation n’est pas simplement, comme il le croyait, le verdict de la raison naturelle, de la conscience, à l’égard de ce plat rationalisme du xvirnr° siècle — d’une sorte d’idolâtrie de la Science aboutissant à un positivisme ennemi de tout Idéal et à un grossier matérialisme — c’est, au fond, et Rousseau ne l'a pas compris, la destruction même de la moralité qui est tout entière dans le Progrès.

Contre cette condamnation de la civilisation Fichte proteste donc avec la dernière énergie. Pour lui, comme il va le dire un peu plus loin, la Raison n’est pas cette raison vide et vaine qu’a peinte Rousseau, la Raison au repos, mais la Raison en

lutte, la Raison combative et agissante, c’est cette Raison-là qu’il s’agit de fortifier

pour vaincre la sensibilité que Rousseau cherchait simplement à affaiblir par une sorte d'artifice. Et dans cette conception de la Raison militante gît au fond tout le secret de la philosophie de Fichte.

Plein de ces sentiments, Rousseau voit dans le développement de la civilisation, qui a multiplié les désirs et assuré, avec le triomphe des sens, l'esclavage de l’homme, la cause de tous les péchés; il veut ramener l’homme à l’état de nature qui est un état d’innocence et de liberté; mais cet état d’innocence est l’état primitif et non pas le but dernier; ce but ne consiste pas dans une pureté qui s'ignore, mais dans la pureté voulue, dans la pureté consciente d'elle-même, qui est le prix d’une lutte et l'affirmation de notre ‘raison, de la Raison sans laquelle l’homme n’est plus du tout un ‘homme. | : |

Or Rousseau, en ramenant l’homme à l’état de nature, « le dépouille sans doute de ses vices, mais il le dépouille en même temps de la vertu et de la Raison? ». Et ainsi l’état de nature de Rousseau, l'âge d’or des poètes, ne doit pas être conçu comme derrière nous, mais comme devant nous, comme l'idéal que doit réaliser l'humanité, dont elle peut s'approcher sans cesse par ses. efforts et par son travail.

Ce nest pas en gémissant sur la perdition des hommes et en ‘renonçant à l'action par horreur du monde, que l'individu peut accomplir sa destinée, c’est en luttant contre cette perdition et en s'eflorçant d'améliorer le monde. Rousseau a jaugé l’aune de la souffrance humaine, il n’a pas mesuré la force que l'humanité porte en elle-même et qui lui permet de s’en affranchir; il peint la Raison dans son repos et non dans sa /uële, il affaiblit la sensibilité au lieu de fortifier la Raison *.

Par l'exemple de ce grand homme, Fichte a voulu montrer à ses élèves ce qu'ils ne devaient pas être, il a voulu leur donner une leçon. importante pour toute leur existence. Plus ils seront nobles et bons, plus pénible sera pour eux l’expérience de la vie; « qu'ils ne se laissent pas abattre par la douleur; qu'ils en triomphent par leurs actes. Il faut faire à la douleur sa part dans le plan d’amélioration de l'humanité, elle entre en ligne de compte. Rester coi, ou gémir sur la perdition des hommes sans lever la main pour l’'amoindrir, c'est agir en femme. Punir et railler avec amertume sans dire aux hommes comment ils peuvent devenir meilleurs, c’est manquer de sérénité. Agir, agir, voilà notre raison d’être ici-bas 5. »

Jamais encore à Iéna les étudiants n'avaient entendu pareil langage. Les paroles de Fichte retentirent au fond de leur cœur, et

1. Fichte, S. W., VI. Bd. Ueber die Bestimmung des Gelehrten an sich., Vierte Vorlesung, p. 340-341. — 2. Ibid., p. 341. — 3. Ibid., p. 341-343. — 4. Ibid., p. 344-345. — 5. Ibid., p. 345,

c’est au milieu d’indescriptibles ovations que le nouveau professeur

descendit de sa chaire. Si, comme il l'avait affirmé, la raison d’être du savant était d'agir, il justifiait, par l'efficacité de son verbe, la confiance qu'on avait mise en lui.

A peine les conférences terminées et devant leur éclatant succès, l'éditeur Gabler demandait à Fichte l'autorisation de les publier. Le Journal littéraire universel d'Iéna, rendant compte de l'ouvrage dans son numéro du 18 août 1795, après avoir analysé les leçons de Fichte, écrivait :

« Ce serait pour tous les lecteurs qui ont de l'esprit et du goût, peine perdue de louer la force des idées dans leur enchaînement, l'élévation et l'utilité des conclusions de l’auteur. Ce petit écrit appartient, dans l’ordre de la philosophie, à la famille des œuvres de Raphaël! dans l’ordre des beaux-arts ; comme elles, il reste encore grand et supérieur dans ses moindres traits. »

Pour conclure, Erhardt, l’auteur du compte rendu ?, exprime l'espoir que ces leçons portent bientôt leurs fruits chez les auditeurs de Fichte : puissent-elles contribuer à enseigner aux jeunes gens, qu'ils ont une mission plus haute que de se réjouir, à l’Université, d'être affranchis de la férule paternelle et d’avoir, leur semble-t-il, la permission d’user sans limites des forces de leur jeunesse! Puissent-elles les convaincre qu’ils ont pourtant d’autres titres que ceux de la fainéantise, pour revendiquer, comme tant d’entre eux l'ont fait avec succès, leurs droits à recevoir leur pâture dans n'importe quelle place, en dédommagement du temps perdu qu'ils

al

auraient pu employer à apprendre un métier manuel, ou même

autre chose, s’il y en a de riches et de haut rang ÿ!

îÎ mes ET HreRrS ya. Il ne faudrait pas connaitre les hom NŒUVRES DES DÉFEN. pour penser que l'accueil enthousiaste fait à SEURS DU TRÔNE ET DE ces conférences et par les étudiants et par le L'AUTEL. PR TT grand public, eût désarmé ceux qui avaient

vu dans la nomination de Fichte un danger public, le jacobinisme officiellement installé dans une chaire d'État. Bien au contraire, l'extraordinaire succès de Fichte n'avait fait qu’accroître leurs

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