À. L. Z., n° 224, 18 soût 1795, p
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appréhensions et, dans le caractère même de ses leçons, ils avaient cru trouver la confirmation de toutes leurs prédictions. Cette « Morale pour les Savanis » qui dénonçait les vices de la société et la corruption du siècle, qui parlait sans cesse de réformer l’ordre actuel des choses, qui incitait les jeunes gens à agir, qui leur parlait de sacrifier au besoin leur vie au triomphe de l’Idéal, qui prônait Rousseau en paraissant le combattre, cette « Morale pour les Savants » ne leur disait rien de bon; ils y reconnaissaient ce souffle révolutionnaire dont ils avaient si peur, qu'ils donnaient un sens subversif aux moindres paroles de Fichte; ils lui en prétaient même qu'il n'avait sans doute jamais prononcées. Ainsi un certain Krüger, conseiller à la Cour, revenant d'Iéna, allait colporter partout à Weimar que Fichte, dans ses leçons, prédisait publiquement, pour d'ici vingt à trente ans, dans tous les pays, la disparition des rois et des princes‘. Et cela, à l'heure même où l'on annonçait la prochaine publication d’une troisième partie de l'ouvrage de Fichte sur la Révolution française ?.
Ces rumeurs n'étaient pas sans faire impression sur la Cour, quel que fût son libéralisme. Sans doute Voigt se refusait-il à y attacher de l'importance et à les considérer autrement que comme de purs commérages. Dès le jour de l’arrivée de Fichte à Iéna, dès le 18 mai 1794, sachant que le jeune philosophe avait promis de suivre strictement les instructions de Hufeland, il avait écrit à ce dernier d'user de cette influence en conseillant à Fichte de ne donner aucune prise à ses adversaires, et tout particulièrement de laisser de côté la politique comme une spéculation creuse?. Il ne pouvait croire que ces conseils n’eussent pas été suivis. Devant l’émoi qui paraissait se manifester en haut lieu, il jugea cependant nécessaire de se renseigner : « Écrivez-moi, demandait-il au même Hufeland, où en est le succès de Fichte. À Weimar on est encore très soucieux au sujet de ses sentiments »; et il annonçait son intention,
1. A. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit. Aus Briefen des G. R. Voigt, p. 69. Voir aussi À. Diezmann, Weimar-Album, Leipzig, H. Schmidt et Carl Günther, p. 94.
2. Charlotte v. Kalb écrivait, le 18 juin 1794, à Gœthe : « Le troisième volume de Fichte sur la Révolution française est-il déjà paru ? je suis avide d’entendre parler de lui, de sa doctrine, des conséquences qu’elle engendre. » (Neumann, Gœthe und Fichte, p. 13.) Ce volume devait répondre aux deux questions suivantes : {1° quel but la Révolution française a-t-elle poursuivi ? 2° et par quels moyens? V.Fr.Frübhlich, Fichte’s Reden an die deutsche Nation. Eine Untersuchung ihrer Entstehungsgeschichle. Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1907, p. 16-17, et Gœthe-Jahrbuch, XV. Bd., 1, 5, IT, p. 31-35. 1894. Lettre de Fichte à Gœthe du 24 juin 1794.
3. À. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit, p. 68 et H. Düntzer, Aus Gœthes Freundeskreise. Darstellungen aus dem Leben des Dichters. Braunschweig, Druck und Verlag von Fr. Vieweg und Sohn, 1868, p. 388.
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puisque Fichte faisait son cours public de six à sept tous les samedis, de profiter du prochain clair de lune pour venir l'entendre et rentrer dans la nuit même à Weimar. En attendant, il se proposait d'écrire à Fichte pour lui demander si on pouvait démentir catégoriquement ce bruit, car il lui tenait à cœur de pouvoir confirmer le duc dans la bonne opinion qu'il avait de la personne et du caractère de Fichte.
« Je voudrais bien, disait-il, crever ce ballon une fois pour toutes. Il est vraiment trop bête d'accuser les savants d’un sans-culottisme dont ils seraient les premières victimes si pareil malheur devait fondre sur notre civilisation. Le duc est content d’avoir fait la connaissance de Fichte, et il me serait d'autant plus pénible qu'il fût induit en défiance à son égard‘. »
Fichte, en acceptant la chaire d'Iéna, n'avait rien renié de ses idées; mais, autant il réclamait de hardiesse pour sa pensée, autant il se défendait énergiquement d’être un agitateur politique, et il considérait comme une calomnie d’être dénoncé comme un fauteur de troubles. Il ne pouvait donc rester impassible devant les rumeurs et les embûches de ceux qui dans un but politique tendaient à le faire passer pour un agent de la Révolution. Soupçonné, menacé dès ses premiers actes dans un poste qu'il n'avait pas sollicité, il était décidé à ne pas supporter ces atteintes à son honneur, à sa sécurité. Il était prêt à quitter sur-le-champ la place s’il n'avait pas la confiance des autorités.
I s’en ouvrit nettement à Gœthe, sur l'appui duquel il croyait pouvoir pleinement compter.
« Dans ma dernière lettre encore, très honoré bienfaiteur et ami, (celle du 21 où 1l lui annonçait l'envoi des premières feuilles de la Théorie de la Science et où 1l lui avait déclaré : votre sentiment est la pierre de touche de la philosophie) je me bornais à invoquer l’amitié de l’homme noble et du grand esprit; je ne croyais pas en être réduit, quelques jours plus tard, à invoquer votre crédit politique. On m'informe de Weimar « qu'on y colporterait à la ronde des infamies (ce ne sont à vrai dire que des bêtises) que j'aurais exposées dans mes conférences. Que ma situation serait périlleuse. Que les hommes d’une certaine catégorie auraient conclu contre moi une alliance formelle. Que vous et ce qu'il existe encore de gens de cœur, le duc vous écouterait moins souvent que d’autres qui appartiennent à cette coalition. Que je ne devrais pas
1. À. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit, p. 68-69 et Weimar-Album, p. 94-95.
être si tranquille sur les suites.., bref que je pourrais être destitué alors que je m'y attendrais le moins, etc., etc... On me donne des
conseils que je suivrais sûrement. si j'étais « Parménion » : je
devrais renier certain écrit anonyme qu'on m'a attribué. Qu'un autre puisse se permettre pareille chose, libre à lui; mot, je considère que cela ne m'est pas permis. Je n’aurai pas non plus à reconnaître un écrit anonyme. Qui veut reconnaître ses écrits, le fait dès la publication; qui écrit sous l'anonymat ne veut pas les reconnaître.
« On m'informe « Au je devrais faire attention, au moins pen- « dant ce semestre, à ne pas toucher à la politique ». Je ne fais pas de cours sur la PR je n'ai pas été appelé ici pour cela. Sans doute je parlerai du droit naturel quand, dans mon cours, son tour sera venu; j en parlerai, suivant ma conviction, à moins qu'on ne me l’interdise formellement et officiellement : mais ce tour ne viendra certainement pas encore la première année. J'agis ce semestre conformément aux règles d’après lesquelles j'agirai toujours; et j'agirai toujours comme j'agis ce semestre. Je n'ai pas une morale particulière à l’éfé, une morale particulière à l’hiver. On m'informe. « que je devrais me dissimuler pour faire d'autant plus de bien ».
C'est là une morale de jésuites. Je suis ici pour faire du bien st
je le peux; faire du mal, je ne le dois à aucune condition, et pas davantage sous la condition d’un bien à faire dans l’avenir.
«À ne me considérer, en cette affaire, que tout seul, je serais le dernier des hommes si, avec ces principes et les ayant embrassés avec toute la force possible, je craignais quelque chose et si, à raison de cette crainte, je voulais m'écarter de ma route de la largeur d’un pied. Qui ne craint pas la mort, que pourrait-il donc
craindre sous le soleil? Mais malheureusement je ne suis plus.
tout seul. À mon sort est lié le sort de plusieurs êtres. Je ne parle pas de ma femme. Elle ne serait pas ma femme si je ne la croyais pas capable des mêmes principes. Mais à elle est associée inséparablement la vie d’un vieillard de soixante-quatorze ans, son père,
dont l’âge exige la tranquillité. Il ne doit pas s'exposer au danger d’être ballotté de-ci de-là comme je peux l’être moi-même. La ques-
tion qui se pose, et 1l est nécessaire qu'on y réponde à temps, est
celle-ci : le prince auquel je me suis confié peut-il et veut-1l me pro-
téger? Le veut-1l aux conditions suivantes :
« Je viendrai à Weimar samedi prochain. Je me présenterai à la face de ceux qui pourraient vouloir me dire quelque chose, afin
de voir s'ils auront assez de courage pour me dire, à moi, ce qu'ils. disent de mot à d’autres. Les quatre conférences publiques que j'ai
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faites jusqu’à présent et dans lesquelles je suis censé avoir dit les folies qu’on me reproche, je les ai, à bon escient et avec préméditation, écrites littéralement telles que je les ai dites et je les ferai imprimer au plus tôt littéralement, sans y changer un mot.»
Ces conférences, Fichte demandait précisément au duc, comme la plus grande des faveurs, la permission de les lui dédier. Ce serait une manière de lui témoigner le respect sans bornes qu'inspirait à Fichte sa réputation avant qu'il l’'eût connu; et ce respect s'était encore accru « à l'infini » lorsque Fichte eut fait sa connaissance personnelle, après être devenu professeur à l’Université d'Iéna. Fichte éprouverait, déclarait-il, une grande joie de montrer devant tout le public qu'il pouvait honorer un grand homme, même s'il était prince; et il espérait que le duc de son côté trouverait quelque agrément dans l'expression d’un hommage qui s’adresserait en lui à l’homme et non au prince.
Enfin, pour calmer les appréhensions qui paraissaient s'être manifestées en haut lieu à l'annonce de la publication possible de la dernière partie de son livre sur la Révolution, Fichte prenait l'engagement que voici :
« Si on me le demande, je veux bien promettre que certain ouvrage anonyme ne sera pas continué; je veux même bien promettre de n’écrire, pendant un certain temps, pour faire plaisir à la Cour, aucun ouvrage anonyme concernant des sujets politiques (à moins d'y être forcé pour les besoins de ma défense personnelle) »...?, mais il ajoutait : « dans mes conférences, par exemple, je ne puis faire aucune modification, et, si on ne les approuve pas, il faut qu'on m'interdise officiellement de les faire. Je dois dire et je dirai ce que, dans ma plus ferme conviction, je considère comme vrai. Je puis me tromper, je le dis journellement à mes auditeurs, mais je ne puis céder qu'à des raisons ÿ. »
Et pour terminer, Fichte demandait formellement à Gœthe s'il pouvait compter sur l'appui du gouvernement; autrement il était décidé à ne pas rester davantage à [éna. ;
« À ces conditions, j'attends, à Zéna, protection et tranquillité, au moins tant que vivra mon vieux beau-père, et je prie sur ce point le prince de me donner loyalement sa parole. M’est-il permis d'ajouter quelques considérations pour montrer la légitimité de ma prière? Je
14. L. Geiger, Gœthe-Jahrbuch., Frankfurt am M. Literarische Anstalt. Rütten und Lœning, XV. Bd. 1894, I. Mittheilungen aus dem Gœthe- und Schiller-Archiv ÿ. Sieben Briefe von Fichte an Gœæthe, II, Iena, d.24. Jun. 1794, p. 31-33.