Eudæmonia, loc. cit., p
Fichte répondit à ces attaques dans le Journal littéraire universel d'Iéna.
« S1 le narrateur voit entre l’exécution de Louis XVI et les conférences du dimanche d’un professeur allemand un lien direct comme
sices deux événements faisaient partie d'un même plan; si son
récit a pour introduction un sorite comme celui-ci : une personne a eu dans sa malle certain manuscrit, c’est un fait; donc elle a été liée d’une grande amitié avec l’auteur de ce manuscrit!, donc elle professe sur l'essence de la Révolution et de la rébellion les mêmes sentiments, donc elle est en rapports étroits avec les Jacobins et les
1. A lire cette réponse on serait tenté de croire qu’en acceptant le dépôt du manuserit de Gorani Fichte s’était borné à un acte de banale complaisance pour un ‘étranger dans lembarras. Il affecte à l'égard de Gorani une entière indifférence: il tient à ce qu’on n’argue pas du fait qu’il fut dépositaire de ce manuscrit à l’existence de relations suivies entre Gorani et lui. Ces relations semblent cependant bien avoir existé et avoir été plus étroites que le démenti de Fichte à l'Eudæmonia ne pourrait le laisser supposer. C’est ce qui ressort de la correspondance même de Fichte, dès après son arrivée à léna.
Dans une lettre à sa femme, du 20 mai 1794, Fichte fait évidemment allusion à l'événement signalé par l’Eudæmonia. Il écrit : « Doch hat aus gewissen Ursachen für Gorani noch nichts geschehen kônnen. Man muss noch einige Wochen Geduld haben. » (Fichie’s Leben, I, 11, 1, p. 209-210, lena, d. 20. Mai 1794). Dans la lettre suivante du 27 mai, il ajoute : « Der gute Gorani muss noch etwas Geduld haben. Ich mag die Sache nicht Briefen anvertrauen, sondern muss es mündlich abmachen, und dazu habe ich keine Zeit, nach Weimar zu reisen. » (Jbid., den 26. Mai 1794, Morgens um 7 Uhr, p. 212.) Il continue dans la lettre suivante : « Wegen Gorani ist es doch ein eigener Umstand. Ist er denn wirklich so sehr verfolgt, oder ist es nur seine Phantasie, die ihm solche Ungeheuer vôrmalt, damit sein unsteter Geist Vorwand erhalte, sich in der Welt umzutreiben? Die projectirte Ermordung und die Banditen zu Zürich und seine abermalige Confidence gegen einen Secretär
des ôsterreichischen Ambassadeurs klingen mir etwas romanhaft. » (Allusion à la
demande d'expulsion qui avait été faite contre lui par l’ambassadeur d'Autriche.
* Voir note de la p. 210.) « Du bist an Ort und Stelle und kônntest bei angewandter
Vorsicht gewiss hinter die Wahrheit kommen. Ich kann kein Wort von ihm sagen, ehe er kommt; denn wozu mir eine Verbindlichkeit und eine grosse Verbindlichkeit aufladen, ehe ich weiss, ob ich derselben bedürfen werde ? Man hat dann doch immer meiner Bitte nachgegeben, und ich muss dankbar dafür sein, auch wenn er nicht kommt; man hat doch den guten Willen gehabt. Kommt er aber geradezu, so stehe ich ihm, wenn er einmal hier ist, mit meiner Ehre für Sicherheit und entweder für ein dauerndes Asyl — wenn er nur vier Wochen an einem Orte es aushalten kann, woran ich zweifle — oder für die besten Adressen nach Dänemark. Ich kann das versprechen, denn Gœæthe ist sehr meiu Freund, und ich habe Ursache zu glauben, dass $selbst der Herzog sich freuen würde etwas für mich thun zu kônnen. Aber eben darum muss man solche Gefälligkeit nicht ohne Noth abnutzen, dann behält man sie gut. » (Jbid., p. 215-216.)
Il semble bien ressortir de ces textes que les relations de Fichte et de Gorani furent assez étroites. Celui que Fichte appelle le bon Gorani, celui pour lequel il n’hésiterait pas à faire une démarche auprès de Gœthe, auprès du duc de Weimar, et à se créer « de grandes obligations » n’est évidemment pas tout à fait pour lui un étranger et un indifférent, si, comme il l’affirme, ce n’était pas un intime.
On comprend d’ailleurs aisément pourquoi Fichte, en répondant à l’Eudæmonia et dans les circonstances présentes, ne tenait pas à insister sur les relations qu'il avait pu avoir avec Gorani. On comprend pourquoi il écrivait à sa femme, lorsqu'il s’occupait de son affaire « qu’il ne pouvait la traiter par écrit, qu’il fallait la régler oralement ».
Illuminés et elle est un propagateur actif de leurs opinions, donc elle a ravagé la France, les Pays-Bas autrefois florissants et une des plus belles parties de l'Allemagne, et il faut considérer toutes ses actions de ce point de vue, s’il en est bien ainsi, — comme le prétend effectivement l'Eudæmonia, Il° vol., 1° fascicule — le plus niais parmi les niais d’entre les lecteurs de l’Eudæmonia remarquera la méchanceté, mais aussi la bêtise du calomniateur et la critique renverra l'affaire devant la juridiction compétente, la police. Celle-e1 pourra décider alors si le narrateur mérite une place dans la maison de force ou dans un asile d’aliénés.
« En ce qui me concerne personnellement, je considérerais comme indigne de m'occuper d’un public soucieux de l'honneur d'entrer en conversation avec les auteurs et les éditeurs d’une £udæmonia. Mais quelques-uns de mes amis croient que la débilité d'esprit si répandue dans la foule mérite certains ménagements. »
Pour se conformer au désir de ses amis, Fichte diééubait les principaux griefs, il disait les mensonges de l’article publié par l'Eudæmonia. Et ces mensonges prouvaient, à ses yeux, le degré d'abjection et en même temps l'insuffisance où en était tombée la tribu des Obscurantistes et l'organe de ces libellistes sans honneur‘.
Il apparaît donc, avec une pleine évidence, qu’en cette affaire la question des conférences du dimanche, la question religieuse, ne fut que le prétexte à l'accusation politique, l’éternelle accusation de jacobinisme. Aïnsi se poursuivait, au nom d’on ne sait quelle « mission céleste », la campagne d’infâmes calomnies, inaugurée dès l’arrivée de Fichte, renouvelée moins d’un mois après son entrée en fonctions, sans cesse entretenue par des ennemis acharnés à le perdre, et secrètement encouragée peut-être par certains collègues mêmes de Fichte, jaloux de son prodigieux succès.
Le nouveau professeur, il faut l’avouer, par combativité ou par bravade, ne perdait pas une occasion de les provoquer.
Le bruit courait, on se le rappelle, et il était fondé, que Fichte allait faire paraître, sous son nom cette fois, une nouvelle édition de son ouvrage sur la Révolution française. Il avait déjà conclu avec un éditeur, sans se soucier des embarras qu'il pourrait créer ainsi à ses protecteurs et des armes qu'il allait fournir aux gouvernements portés à voir en lui un dangereux démocrate.
Gœthe et Voigt en avaient même cette fois conçu quelque humeur et s’en préoccupaient. Gœthe considérait cet acte comme en contra-
1. Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung, 1796, 5. Bd., n° 50. Sonnabends, d. 16. April 1796. Literarische Anzeigen, I, Erklärung, p. 409-412.
diction avec la promesse faite par Fichte dans sa lettre du 26 juin, renouvelée par lui dans la conversation subséquente, de ne pas écrire sur des objets politiques (Fichte, il est vrai, avait ajouté « anonymement ») et de ne pas donner suite à certain ouvrage.
Aussi Voigt, le 10 octobre 1794, s’était-il tout de suite adressé à Hufeland, l’homme qu’il croyait le plus capable d'agir sur Fichte.
« J'apprends confidentiellement que Fichte doit publier une seconde édition de ses Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française; j’en serais vraiment fâché pour lui; ce qu'il pourrait y gagner en argent et en vanité ne compenserait pas ce qu'il risque d’y perdre. Pourquoi, quand il s’agit d'une pareille chose, n’a-t-1l pas plus de confiance en Gœthe, en moi, en ses autres amis? Donnez-lui en sous-main le conseil qu'il faut lui donner f. »
Et, dix jours plus tard, 1l insistait en ces termes :
« Il est sans doute universellement connu comme l’auteur de cet ouvrage, mais nous ne voulons pourtant pas nous faire dire que, pendant qu'il professait à [éna, de pareils principes révolutionnaires ont été soutenus par lui. J'ai peur, d’après les nouvelles que je reçois de Dresde, de Gotha, etc., qu'on ne fasse de l'affaire des commentaires fâcheux, si un de nos maîtres d’'Iéna publie pareille chose. Je suis bien sûr qu’à cet égard Fichte n'aurait pas la moindre crainte et que cela lui serait parfaitement égal; mais nous ne pouvons être dans ces sentiments, nous autres qui aimons à vivre en paix et qui ne voulons pas laisser diffamer Iéna. Dans les cabinets on parle des écrivains beaucoup plus qu’on ne peut le croire au dehors, et tout prétexte serait mis à profit pour décrier notre prétendu goût pour le jacobinisme (Jacobinerei). J'ai certes confiance que notre Fichte fera aussi quelque chose par amour pour nous, à supposer qu’en ce qui le concerne toutes les conséquences à redouter lui soient indifférentes ?. » |
Fichte finit par se rendre aux conseils de Hufeland; mais ce ne fut pas sans difficultés, il faut le croire, car Voigt se vit obligé d'insister : il déclarait à Hufeland que Gæthe aussi tenait la chose pour nécessaire, que d’ailleurs Fichte avait pris des engagements.
1. Neumann, Gœthe und Fichte, p. 14. À. Diezmann, Weimar-Album, p. 95. Düntzer, Aus Gœthes Freundeskreise, p. 391. Neumann attribue par erreur cette dernière lettre à Gœthe qui l’aurait adressée à Voigt en octobre 1794. Elle ne se trouve pas dans la correspondance de Gœthe, et Düntzer la donne comme lettre de Voigt à Hufeland. Enfin elle figure parmi les lettres de Voigt citées par A. Diezmann dans Aus Weimars Glanzzeit. (Aus Briefen des G. R. Voigt, 10. Oct. 1794, p. 70.)
2. A. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit. Aus Briefen des G. R. Voigt, p. 70. 20. Oct.
À cet acte de soumission Fichte: gagna sans doute d'échapper, une fois encore, aux embüûches que ses ennemis venaient de tendre sous ses pas ; 1l y gagna de triompher de la plainte du Consistoire à propos de ses conférences du dimanche.
Il continua, en effet, d’être soutenu par le gouvernement, et c’est à Gœthe même que, dès le 49 novembre, le lendemain du jour où avait été déposé le rapport du Consistoire, il n'avait pas hésité à s'adresser pour lui demander aide et protection.
« Celui qui n’a jamais rien sollicité vous sollicite, — et, si jeneme trompe — pour se faire rendre justice!. »
Entrant dans le détail des faits, il établissait alors les points suivants :
F. DÉFENSE ET VIC- TOIRE DE FICATE.
Tenu de faire un cours public, il était dans l'impossibilité de remplir ses engagements. Durant la semaine les heures étaient prises de telle manière qu'on arrivait à interdire aux pauvres professeurs n’appartenant pas au Sénat de l’Académie de faire même des conférences nécessaires, des conférences fermées. Ainsi Fichte s'était aperçu, longtemps après la publicalion de l'horaire des cours, que les besoins particuliers de ses étudiants exigeaient une espèce d’introduction à la philosophie transcendantale; pour y satisfaire, il avait entrepris, de six à sept heures, un cours supplémentaire ayant pour objet les Aphorismes de Platner sur la Logique et la Métaphysique. Il avait alors reçu du doyen de la faculté de philosophie, Ulrich, l'avis officiel d’avoir à mettre fin à ce désordre pour permettre au professeur-sénateur Reichardt de pouvoir, au besoin, doubler son heure sur les Pandectes! Et ce cas n’était pas le seul.
Il ne restait donc à Fichte d'autre ressource, pour faire son cours public, que de sacrifier une heure de son dimanche, pourtant déjà surchargé d’autres travaux, également destinés à son enseignement académique ?.
« Depuis lors, écrivait Fichte à Gœthe, des hommes qui n'étaient pas précisément connus pour avoir beaucoup de religion, se sont mis à crier « à la violation du Sabbat », excitent contre moi la bourgeoisie et le clergé, racontent aux étudiants qu'à la prochaine session du Sénat ils s’honoreraient en portant plainte contre moi; et jusqu à
1. L. Geiger, Gæœthe-Jahrbuch, XV. Band, 1894, I. Mittheilungen aus dem Gœtheund Schiller-Archiv. 5. Sieben Briefe von Fichte an Gœæthe, VII lettre du 19 novembre 1794, p. 36.