‹ Fichte et son tempsChapitre 125 sur 232 · Ibid., p. 37 et · texte numérisé non relu

Ibid., p. 37 et

ce jour (mardi) ils sont déjà parvenus à communiquer leur indignation à nos pieuses femmes. »

Mais Fichte, en faisant ses conférences le dimanche, avait pris : soin de s enquérir minutieusement des lois, et il n'existait pas de loi à ce sujet. En conséquence la requête que Fichte adressait à Gœthe était la suivante :

1° Si réellement il n’y avait pas de loi, entre ce mardi et le dimanche suivant il demandait qu'une loi intervint qui fût non pas un ordre s'appliquant simplement à lui, mais un commandement général, officiellement promulgué, un commandement du prince.

Entre ce mardi et le dimanche, parce que Fichte s'étant engagé par une annonce publique à faire un cours chaque dimanche, il était ainsi lié par un contrat vis-à-vis des étudiants; il ne voulait pas rompre ce contrat, à moins de maladie (et il n’y avait aucune apparence quil dût être malade le dimanche suivant) ou d’une interdiction qu'il pût respecter en tout honneur. À

2° Il demandait un commandement du prince; car il ne voulait pas se soumettre et ne se soumettrait pas à un commandement du Sénat, d’ailleurs entièrement illégal à ses yeux.

3° Il déclarait que, si d'ici au dimanche il n’avait pas été avisé officiellement d'un pareil commandement, il ferait certainement son cours et 1! déclinait, par la présente demande, toutes les responsabilités possibles requérant protection pour son projet.

4° I] se réservait de citer en justice ceux qui avaient calomnié son entreprise et l'avaient personnellement outragé, aussitôt qu'il les aurait découverts ?.

Fichte terminait sa lettre en s’expliquant sur les accusations qu’on avait formulées contre lui:

Celle d’avoir fomenté des troubles dans la rue. Voici quels étaient les faits. Fichte, ayant plus de 500 élèves à son cours, avait dû, pendant l'été, demander à Griesbach l’autorisation de professer dans son amphithéâtre qui était affecté de tout temps aux auditoires nombreux. Depuis, Griesbach avait, c'était son droit strict, retiré l'autorisation, sous prétexte que l’affluence du public au cours de Fichte usait les bancs. Fichte alors, et c'était aussi son droit strict, avait demandé un amphithéâtre public pour la philosophie : il fallait bien tout de même que l’on trouvât un abri possible pour des hommes, et le dimanche précédent, à neuf heures, il s'était, par une

1. L. Geiger, Gœthe-Jahrbuch, XV. Band, I. Mittheilungen aus dem Gœthe- und Schiller-Archiv. 5. Sieben Briefe von Fichte an Gœthe. VII, lettre du 19 novembre 1794, p. 37. — 2. Ibid., p. 37-38.

pluie battante, rendu à l’Université. Il avait trouvé ses auditeurs devant la porte, le prévenant que l’amphithéâtre éfait plein d'immondices, que les fenétres avaient élé brisées, etc., et le priant d'aller faire son cours dans sa propre maison. Fichte, trouvant leur désir humain, était donc rentré chez lui par cette averse, suivi de la foule de ses élèves. Si cette promenade forcée avait causé quelque tumulte dans les rues, à qui donc en incombait la responsabilité 1?

Celle d’avoir choisi, pour ses conférences, l'heure des offices à l'église, de neuf à dix. Fichte demandait quelle autre heure il aurait pu choisir. Faire son cours à une heure, au sortir de table, serait très mauvais pour sa santé; et, pour les considérations qu'il avait à présenter, il préférait aussi les heures du matin où l'esprit des auditeurs est plus ouvert; il ne voulait pas de l'heure où le ventre est plein et où l’on n’a pas d'oreilles. Plus tard, dans l’après-midi et dans la soirée, il y avait aussi des offices à l’église, il y avait le concert, le club. Le matin, de meilleure heure, les étudiants dormaient encore, car c'était le seul jour où ils pouvaient rester tard au lit. D'ailleurs l’église dont on parlait, l'église de la ville, n’était pas faite pour les étudiants; pour eux il n'y en avait qu’une, l’église du Collège dont l'office avait lieu de onze heures à midi, et c'était la raison pour laquelle Fichte n'avait pas choisi cette heure, la plus commode de toutes. Il n'avait d'ailleurs pris le dimanche qu’à contre-cœur, après avoir perdu tout espoir de trouver une heure libre dans la semaine, et 1l avait longtemps retardé l'ouverture de ces conférences, en dépit des sollicitations répétées des étudiants. Enfin il y avait des précédents; la Société de physique tenait, elle aussi, ses séances le dimanche après-midi pendant l'heure du prêche, et personne, au dire de Fichte, ne lui en avait fait un crime.

Au point de vue moral tout homme sensé devrait à coup sûr prendre parti contre Fichte, s'il pouvait croire que son entreprise eût pour objet d'afficher on ne sait quel esprit fort, prôné par les partisans des Lumières; et sans doute beaucoup des détracteurs de Fichte lui prêtant leur propre mesquinerie, attribuaient à Fichte un dessein de ce genre. Soupçon si ridicule que Fichte ne se donnait pas la peine de le réfuter. Il était encore sur les bancs de l’école qu'il avait déjà dépassé ce stade des Lumières.

1. On remarquera que la version de Fichte diffère assez sensiblement sur ce point du récit de l’Eudæmonia (Voir p. 305); mais le fait du tumulte causé dans la rue par les étudiants, que ce fût pour accompagner Fichte chez lui, ou parce que le grand amphithéâtre était fermé et les autres ue trop petites, subsiste et c’est évidemment le point capital.

D'ailleurs pour ces gens 1l ne s'agissait pas de religion, vraie ou

imaginaire. Le crime réel de Fichte, c'était son influence sur les

étudiants, sur ses auditeurs, c'était le respect qu'il leur inspirait. Ah! s’il avait parlé devant des bancs vides, il aurait pu le faire tant qu’il aurait voulu et aux plus grands jours de fête. Voilà pourquoi ses adversaires saisissaient n'importe quel prétexte pour lui créer des difficultés ; leur haine académique seule en faisait des chrétiens vieux-orthodoxest.

Pour obtenir justice Fichte se tournait donc vers Gœthe, sans plus de formalités, en toute confiance. Il le priait d’ailleurs de faire de sa lettre tel usage qu'il jugerait bon, et de la considérer, autant que cela serait possible, comme officielle; tout au moins il lui demandait de lui indiquer la marche à suivre pour arriver à ses fins d'ici au prochain dimanche. Il concluait ainsi :

« Au reste ma résolution est inébranlable. Je ne puis, sans forfaire à l'honneur, après ces événements, me donner en silence et intérieurement un démenti à moi-même; mais j obéirai à la loi sans résistance, sans observation, avec joie, en bon citoyen, aujourd’hui, comme toujours; si la loi ne décide, je suis acculé aux dernières extrémités ?. »

Fichte obtint une fois de plus gain de cause; l'heure n’était pas encore venue où, sous les efforts persévérants et jamais lassés de ses ennemis, 1l devait finir par succomber. Le duc, en effet, prit une résolution qui, tout en ménageant l’autorité du Sénat, tenait compte des susceptibilités de Fichte. Il transmit bien au Sénat, pour l’instruire, la plainte du Consistoire; mais, il ne pouvait recevoir le rapport et la décision du Sénat avant le dimanche, jour où Fichte était décidé, à moins d’un ordre ducal, à faire sa seconde conférence ; Charles-Auguste rendit alors un décret suspendant provisoirement les conférences du dimanche.

L'honneur de Fichte était sauf; il fit comme il avait dit, il obéit à la loi sans résistance et il engagea les étudiants à y obéir.

Dès que le prorecteur lui eût notifié le rescrit du duc de Weimar, il fit savoir à ses auditeurs, par une annonce publique au tableau noir, « que le cours du dimanche lui était interdit; qu'il cédait à la force et qu'il exhortait ses auditeurs à n'y pas faire d’opposition * ».

1. Gœthe-Jahrbuch, XV. Bd., I, 5, VII, p. 39-40. — 2. Jbid., p. 40-41. — 3. Eudæmonia, IL. Bd., 1. St., Il, p. 40-41.

L'Eudæmonia fait suivre cette déclaration d’une double note qu’il est intéressant

de reproduire :

a. « Ainsi Fichte parle de force quand un souverain maintient la vigueur des lois

La procédure suivit dès lors sa marche normale, et Fichte écrivit au prorecteur une longue lettre de justification contre les accusations portées par le Consistoire.

Il y rappelait que les conférences du dimanche étaient non pas des cours scientifiques qui auraient détourné la pensée des auditeurs de la méditation religieuse, mais bien des élévations morales qui ne violaient en quoi que ce fût la sainteté du jour consacré à Dieu; ces conférences, ajoutait-il, n’élaient pas sans de nombreux précédents ; elles n'avaient rien d’illégal, ni de contraire aux règles et coutumes établies; elles n’avaient été entreprises qu'avec l’assentiment des hommes les plus autorisés; l'heure en avait été fixée de manière à n’empiéter en rien sur les services religieux; l'annonce officielle en avait été faite sans soulever la moindre protestation; les accusations du Consistoire n'étaient venues qu'après leur ouverture; ces accusations d’ailleurs étaient sans fondement; elles incriminaient des intentions que Fichte désavouait de toutes ses forces. Au reproche de violer les lois Fichte répondait que « dans la vie civile 1l mettait son orgueil à obéir aux lois et à prêcher l’obéissance aux lois ? »; quant au scandale qui pourrait nuire au bon renom de l'Université, la responsabilité en retombait tout entière sur ceux qui avaient créé l'affaire en dénonçant un péril imaginaire, alors que jusque-là les conférences de Fichte n'avaient fait qu'accroître la renommée de l'Université à. |

Le Sénat académique, malgré la violente opposition de deux ennemis de Fichte, le médecin Grüner et le philosophe Ulrich, le doyen qui avait caché les clefs de la grande salle, finit par se ranger à l'avis de Griesbach, de Paulus, de Schütz*, et, dans un rapporten date du 4 janvier 1795, après avoir d’abord rendu hommage au caractère de Fichte, à ses scrupules de bon citoyen, à sa bienfaisante action sur les étudiants, il déclara que « des conférences consacrées

et n’admet pas que chaque citoyen agisse précisément à leur encontre et puisse les fouler aux pieds. Belle philosophie, tout à fait dans l’esprit des sans-culottes et des prédicateurs jacobins de la liberté! Quoi d'étonnant à ce que les auditeurs du professeur Fichte, en présence des principes de leur maître, au milieu des troubles qui s'étaient jusqu'alors souvent produits à Iéna, en soient arrivés à l’anarchie, à se mettre au-dessus des lois et des châtiments. »

b. Les disciples de M. Fichte en étaient donc déjà réellement à ce point qu'il fallait les exhorter à ne pas résister aux lois et aux décrets légitimes du souverain ? Très mauvais. »

1. Fichte’s Leben, Il, Erste Abth., IV, Actenstücke über Fichtes Sonntagsvorlesungen, B. D: 27:

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