‹ Fichte et son tempsChapitre 127 sur 232 · À. L'AFFAIRE DES OR- DRES D'ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

À. L'AFFAIRE DES OR- DRES D'ÉTUDIANTS

vraiment déplorable.

Des duels parfois mortels à tout propos et hors de tout propos ; les passants, des femmes même, en butte aux plaisanteries les plus. inconvenantes et aux injures les plus graves; les querelles particu-

1. Elle datait de loin. Dès 1725, le Patriote de Hambourg dénonce les mœurs. scandaleuses des étudiants aux Universités. Il parle de la licence des jeunes gens, de l’indulgence et de l’hypocrisie de maîtres cupides qui ne songent qu’à leurs intérêts matériels, sans s'inquiéter autrement de l’impudence effrénée de leurs élèves.

Il cite en exemple ce « Carducio » qui, s'étant pris de querelle avec un postillon dont les chevaux barraient sa route, le frappa, et, comme celui-ci se défendait à coups de fouet, faillit le transpercer de son épée. Son professeur, auprès duquel une plainte avait été portée, trouva bon de l’excuser, attestant son zèle, ses bonnes. études, affectant de traiter de peccadille l’acte commis, alléguant qu'il ne fallait pas. se montrer si sévère à l’égard des jeunes gens, que c’étaient là des faits sans. importance, qu’à les révéler aux parents on pouvait éloigner la jeunesse des Universités, risquer d’en compromettre l’existence et d’en ns les revenus.

Avec de tels maîtres faut-il s'étonner de la vie que menaient les étudiants? Faut-il se scandaliser du spectacle qu'’offrait la chambre de « Carducio »? Les tentures tout imprégnées, tout enfumées de tabac; par terre, une multitude de pipes et de verres cassés, de la cendre répandue, des cartes déchirées. Sur la table un porte-livres contenant quelques romans, un traité sur le mal français, les mémoires de Brantôme, deux ou trois ouvrages de droit. Au mur, un violon suspendu; à côté, deux. fusils de chasse et une paire de pistolets. Dans un coin, un grand pot d’étain, deux rapières. Le reste des ornements consistant en quelques gravures obscènes et en tasses à thé.

Dans la chambre, traînant çà et 1à, de vieux vêtements de nuit, du linge, une paire de bottes, quelques paires de souliers de danse et de cérémonie. L’armoire aux habits ouverte, laissant voir deux vestes chamarrées, un manteau, des habits de chasse verts, quelques masques.

Quand on aura ajouté qu’au dire de la bonne, d’ailleurs enchantée de lui, — il était galant et large — Carducio rentrait le plus souvent au milieu de la nuit, qu’au lendemain de son aventure un ami de son père eut à subir l’assaut de ses

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lières dégénérant en rixes publiques; la débauche ouvertement affichée; les lieux saints profanés par des jeunes gens qui n'avaient pas honte d’y fumer, d'y manger, d'y venir le chapeau sur la tête avec leurs maîtresses et avec leurs chiens; l’Université même systématiquement désertée, certains professeurs mis à l'index et sifflés!. Et les coupables impunis, grâce à leur affiliation à ces Ordres puissants et redoutés, véritables sociétés de protection mutuelle dont l’organisation mystérieuse était une perpétuelle menace pour la sécurité publique et contre lesquelles, par timidité ou par crainte, les autorités universitaires et le gouvernement même n'osaient sévir.

Les professeurs, en effet, valaient les étudiants. Leur platitude était honteuse et singulière leur étroitesse d'esprit; s’enviant l’un à l’autre le nombre de leurs élèves, vivant d’ailleurs des inscriptions aux cours de l’Université, ils étaient toujours tentés de ménager les associations d'étudiants, et leur complaisance se faisait ainsi complice de la paresse et du vice.

S'ils s’avisaient de ne plus fermer les yeux et de montrer quelque dignité, les étudiants, assurés de trouver ailleurs plus de faiblesse, menaçaient de quitter les cours, et les malheureux professeurs risquaient de mourir de faim. Pis encore, les étudiants abandonnant l’Université, c'était la disgrâce pour les maîtres, car les gouvernements ne tenaient aux Universités que pour les revenus qu'elles apportaient à l'octroi. Si les étudiants s’en allaient les recettes baissaient d'autant et le gouvernement faisait sentir sa mauvaise humeur au corps académique?.

A peine installé, devant la grandeur du mal, Fichte considéra comme son premier office d'amender ces mœurs détestables. Profitant de l’ascendant qu'il avait acquis sur les étudiants, de la con-

créanciers, — il avait pour plus de 1 200 thalers de dettes — on aura une idée suffisante de sa conduite; c'était celle de tout étudiant qui se respectait.

Pour compléter le tableau de ces jolies mœurs, le Patriote de Hambourg décrit la séance d’une société d’étudiants, la Société de Bu Ba. On s’y réunissait une première fois dans la journée, une heure avant le repas de l’après-midi, pour y prendre l'apéritif; l’on y buvait ferme l’ale, l’absinthe, le vin, la bière. On y revenait à quatre heures, on recommençait à boire et.à jouer aux cartes ou aux dames; on y fumait aussi, et cela durait jusqu’à huit heures. Pour passer le temps, on pariait à qui dirait les plus grossières obscénités, ou les plus horribles injures; on préparait les pires méfaits. (Der Patriot. Neue und verbesserte Ausgabe mit vollständigem Register. Dritte Auflage. Hamburg, gedruckt bey Conrad Kônig, 1747. Zweites Jahr, sieben und sechszigtes Stück, Donnerstag, den 12. April 1725, p. 130-138 et neun und sechszigtes Stück, Donnerstag, den 26. April 1725, p. 150.)

1. Fichte’s Leben, 11, Erste Abth., V, 10, p. 66-70. Fichte’s Rechenschaft an das Publikum über seine Entfernung von Iena in dem Sommerhalbjahre 1795; voir aussi IV. Actenstücke über Fichte’s Sonntagsvorlesungen; B, p. 26 et note. Voir enfin Vertraute Briefe, p. 100-101.

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