Lévy-Bruhl, L'Allemagne depuis Leibnitz, p
fiance qu'il avait su leur inspirer, il leur fit sur la mission du savant ces conférences destinées à élever leurs cœurs et à leur faire prendre conscience de leurs devoirs. Et sans doute son action n'était pas demeurée inefficace. À peine instituée, la Société littéraire des « Hommes libres » qui était née au moment où Fichte arrivait à [éna, en 1794, et qui devait disparaître en 1799, l’année même où il était congédié, décidait de changer ses statuts. L'influence de l’auteur de la Théorie de la Science n’était certes pas étrangère à cette modification, car c’est vraisemblablement lui qui écrivit, de sa main, la nouvelle constitution, donnant à cette Société le caractère d’une association. philosophique; celle-ci pouvait donc, à bon droit, se réclamer de Fichte comme de son patron, voire de son « fondateur »; c'est du moins le titre qu’en vertu même de ses statuts la Société décernait à Fichte dans les toasts qui clôturaient chaque semestre . ses sessions. Et de fait l'inspiration de Fichte y était partout présente.
Les mémoires des membres de la Société, dont l’objet essentiel était la poursuite et l'expansion de la vérité!, sont pleins de formules empruntées à la Théorie de la Science; et ces formules donnent la clé de la solution des plus difficiles problèmes. Ce n’est pas la lettre seule du système de Fichte qui règne parmi les adhérents, l'esprit du philosophe est vivant dans leurs esprits avec son idéalisme parfois intempérant, avec son besoin de conformer la conduite à la pensée, avec son désir de transformer et d'améliorer le monde.
Ces jeunes hommes, ces « Hommes libres », sont, leur nom le dit assez, des fervents de l'idéal de 89: ils ont connu, pour l'avoir éprouvé, le grand frisson de la Révolution, ils ont brûlé de sa fièvre. Ils ont trouvé en Fichte leur véritable maître ; ils croient au progrès, ils croient aux réformes de la constitution civile et de la constitution religieuse : dans leurs séances générales ils discutent sur l’idée de l'État, sur les limites de son pouvoir, sur le devoir du citoyen de contribuer à rendre meilleures les institutions de son pays, sur la légitimité des châtiments suivant le droit naturel, sur la légitimité de la guerre, sur la question de savoir si l'État a le droit de favoriser une forme déterminée de religion. Mais ils savent aussi que toute réforme dans le monde a pour condition préalable une
4. « Die Wahrheit zu erforschen und zu verbreiten. » On reconnaît dans ces mots les expressions familières à Fichte. Les trois derniers d’ailleurs furent rayés des statuts à la demande du Sénat académique, sous prétexte que le gouvernement y flairait un parfum révolutionnaire. Le jacobinisme de Fichte, encore, toujours! (Willy Flitner Stud. Phil. Die literarische Gesellschaft zu Iena. Eine philosophische Vereinigung der Schüler Fichte’s, 1794-1799. Jahresbericht der philosophischen Gesellschaft zu Iena, Ostern 1911, mit einer historischen Einleitung, p. 2.)
LIESS
réforme des cœurs, ils travaillent donc à se perfectionner eux-
mêmes ; ils s’entretiennent de la destinée de l’homme, de l’amitié
véritable, de l’égoïsme, source du mal; ils voient dans l'éducation
la condition de toute réforme morale; ils s'occupent enfin de la théodicée et de la philosophie de l’histoire. Et comment s’étonner de
l'inspiration qui anime ces séances si l’on considère les noms de
ceux qui y participent : Perret, Herbart, Rist, J. E. von Berger,
pour me citer que ceux-là? Ce sont les disciples chéris de Fichte.
Fichte d’ailleurs ne cache pas sa tendresse pour les « Hommes hbres ». Il assiste aux séances de la Société, il y parle, il s'associe
aux fêtes et aux banquets: il est l’ami de ces 1eunes gens et il s'en ; J
flaite, 1l les invite à sa table quand ils sont sur le point de quitter l'Université!,
. Cependant à ces louables efforts de régénération morale, tentés par les « Hommes libres » de la Société philosophique et qu'avait suscités l'accent de la parole de Fichte, les Ordres d'étudiants opposaient la puissance de leur, organisation et de leurs traditions séculaires, et les « Hommes libres », les « bons », comme Fichte les appelle, venaient constamment lui apporter leurs doléances et lui demander son secours ?.
Pour aboutir à un résultat durable il fallait donc commencer par briser ces Ordres, perpétuels obstacles à toute réforme générale et profonde de la jeunesse universitaire. Fichte concentre ses efforts en ce sens, n'hésitant pas à attaquer les Ordres dans ses conférences, représentant à ses élèves l'influence pernicieuse de ces Associations, même animées des intentions les meilleures, les invitant à prononcer leur dissolution, alléguant auprès de ceux que la Raison ne suffisait pas à convaincre qu'on avait travaillé contre eux dans les Cours et au Congrès de Ratisbonne, et que, tôt ou tard, des mesures de rigueur seraient prises #.
Telle était alors son influence qu'un beau matin Fichte vit entrer dans son cabinet les délégués des trois Ordres représentés à [éna, les Frères Noirs, les Constantistes, les Unitistes (Die Schwarzen Brüder, die Konstantisten, die Unitisten)*; ils venaient lui pro-
1. Willy Flitner, Die literarische Gesellschaft zu Iena, p. 1-9.
2. Fichtes Leben, II, Erste Abth., V, 4, p. 49-50 et Zweite Abth., IIL, p. 9; lettre à Reinhold du 2 juillet 1795; p. 218. « Ich war kaum nach Iena gekommen, so versammelten sich die Guten, theils durch meine ôffentlichen Vorlesungen ermuntert, theils weil man von Ihrem Nachfolger Ihre Denkart voraussetzte, um mich, klagten mir den tiefen Schaden und suchten bei mir Hülfe ». L’allusion à la Société des « Hommes libres » est ici évidente.