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Fritz Medicus, Fichtes Leben, Viertes Kap, p

mettre de se dissoudre. Fichte n’avait aucune qualité pour recevoir un pareil serment; tout en se montrant très touché de la démarche, tout en encourageant vivement les délégués à persister dans leur projet, il les renvoya donc au recteur, son chef hiérarchique. Ils résistèrent. Le recteur était un ennemi déclaré des Ordres; les étudiants ne voulaient point faire auprès de lui une démarche qui pouvait ressembler à un acte de contrition. D'un commun accord on résolut alors de s'adresser au vice-recteur, investi des mêmes prérogatives et suppléant du recteur en cas d'absence, de maladie, etc... Fichte alla le trouver sur-le-champ; le vice-recteur se déroba, invitant Fichte à parler au conseiller intime de la Cour chargé des affaires académiques, à Voigt, très au courant de tout ce qui concernait les Associations d'étudiants!.

Fichte aussitôt dépêcha près de Voigt, à Weimar, un homme de confance chargé de lui exposer la situation, demandant à la Cour la nomination d’une Commission dont la menace pouvait seule vaincre les résistances des mauvaises têtes, et la promesse, au cas où l'affaire aboutirait, d'une amnistie pleine et entière pour tout le passé?, seule condition que les étudiants eussent mise à leur consentement.

Le 2 décembre 1794 Voigt lui répondait :

« Je vous suis infiniment obligé et je vous remercie de bien vouloir me faire partager votre sollicitude pour la discipline et la moralité académiques. M. Smith m'a présenté l’état de la cause et sur ce

sujet j'ai ouvert sans réticence mon cœur à ce digne jeune homme,

puisqu'il est votre ami et votre confident; je lui ai tout dit, sauf une chose que je conserve pour la fin de cette lettre.

« Il ne faut pas compter sur une Commission académique nommée par la Cour, si l’on veut aller vite et voici pourquoi :

« 1° Politiquement, la Cour d'ici ne peut, pour les affaires disciplinaires académiques, rien tenter de pareil toute seule, sans la collaboration des autres Cours. Il faudrait d’abord obtenir leur assentiment, comme autrefois quand on a combattu les Ordres.

« 2° Juridiquement, pour obtenir la nomination d’une pareille Commission et la charger d’une instruction, il faudrait préparer les choses dans une certaine mesure par la notification de détails (sic) authentiques, etc... d’après des pièces en règle. Je n’ai donc d'autre conseil à vous donner que de chercher à maintenir les bonnes dispo-

sitions et à obtenir des promesses ; en attendant, dès que son Altesse

reviendra (à la fin de la semaine), je provoquerai une délibération sur

1. Fichte’s Leben, Il, Erste Abth., V, p. 50. — 2. Ibid, 5, p. 53-54.

les mesures à prendre et alors je pourrai vous entretenir personnellement des suites à donner à l'affaire.

« Si J'ai bien compris M. Smith, voici votre idée : une Commission représenterait leurs fautes à ceux des affiliés aux Ordres qui sont coupables et dirait ce qu'ils ont mérité; ceux-ci, en échange de l’impunité, s'engageraient alors à dissoudre leurs Associations, avec la promesse de ne pas les reconstituer.

« Pour atteindre le but désiré, ce serait très bien... mais que penseriez-vous de l’idée de vous acquérir pour vous seul le mérite de la réussite? Si, peu à peu, vous pouviez amener les: jeunes gens, de leur propre mouvement, sans menace et sans contrainte antérieures, à quelque chose? Ce serait bien là un acte noble et hautement honorable.

« Vous devriez, par exemple, prendre sur vous d’aller déclarer au duc ce qui suit:

« Sachant que ces Associations ont été interdites jusque par une loi d’empire et s’exposent à diverses peines, sachant d'autre part qu'un nombre assez considérable d'étudiants sont entrés dans ces Associations, vous n'avez pu vous dispenser d’agir là contre en leur faisant des remontrances. Peu à peu, diriez-vous, ces remontrances ont eu un heureux résultat; l’ensemble des membres des Ordres vous a confié la mission de notifier qu'ils dissoudraient de leur plein gré ces Associations, détruiraient leurs papiers et prêteraient serment de ne plus les reconstituer, à condition toutefois qu'on leur assurât l’amnistie pour le passé.

« Cette amnistie ne souffrirait aucune difficulté; la haute approbation des Cours, en ce qui vous concerne, suivrait de près, les jeunes gens seraient loués dans toute l'Allemagne pour leur belle action.

« Mais peut-être tout cela est-il plutôt un vœu qu'une possibilité. J'ai meilleure confiance en vous que dans les hommes ordinaires. Prenez la tâche à cœur. Toujours vôtre.

« G. Voir‘. »

A cette lettre où Voigt, en laissant à Fichte, avec tout le mérite sans doute du succès éventuel des négociations, l’entière responsabilité des événements, essayait visiblement d'éviter la nomination d’une Commission gouvernementale, ce qui eût engagé la Cour, Fichte répondit aussitôt :

« Vous m'avez fait dire, très honoré monsieur le Conseiller intime,

1. Fichte, Nachlass, n° 122, Packet XVIII (Voir Appendite I).

que vous donneriez une prochaine réponse à mes demandes; j’attendrais avec tranquillité si je n’avais affaire à des gens qui sont assez impatients et des bonnes dispositions actuelles desquels il faut profiter, avant qu'elles ne se soient modifiées. Je vous mets au courant, aussi exactement que je le puis, de l’état présent des choses.

« Dans l’un de nos trois Ordres un membre très influent que j'ai convaincu il y a longtemps, lui et quelques autres encore de son Association, de la folie et des dangers de toutes ces menées a, depuis quelques jours, fortement travaillé ses amis. La menace d’une Commission dont la réunion est prochaine a sans doute fait aussi son œuvre. ;

« Un membre d’un autre Ordre, qui, lui aussi, est plein de confiance en moi, a, de son côté, travaillé le sien; bien entendu, toujours sous la menace de la Commission. De pures représentations morales n’ont sur certains sujets absolument aucune efficacité. C’est déjà une amélioration, et une amélioration notable de leur attitude, que la crainte des punitions, et ils en ont terriblement peur. Autrement les drôles de cet acabit ne pensent guère à l'avenir... Ces deuxmembres ont amené leurs camarades à ce point qu'ils sont prêts à remettre leurs papiers à une Commission (ils tiennent à ce qu’on leur laisse l'honneur d’avoir provoqué eux-mêmes la nomination d’une Commission) et à renoncer pour toujours à leurs Ordres. Chez quelquesuns, en particulier dans le second Ordre, on peut craindre certaines restrictions mentales. Il faut que le serment soit réglé avec beaucoup de circonspection pour parer à leurs stratagèmes qui m'ont été révélés. Dois-je offrir à votre Excellence de lui communiquer confidentiellement ma pensée sur ce cas et de lui donner quelques renseignements sur certains livres en particulier qu’ils pourraient peut-être chercher à soustraire? Ces gens ne seront jamais complètement exempts de quelque malice.

« Avec le troisième Ordre je suis encore en pourparlers. Peutêtre le gagnerai-je. Si cela ne devait pas être possible, un exemple de sanction pénale, en ce qui le concerne, pourrait n'être pas inutile, car il est, en outre, connu généralement comme le plus corrompu.

« Remarquez-le bien, tous attendent incessamment la Commission dont on les menace, et il est à craindre qu'ils ne tournent les talons, si rien n’est fait dans le plus bref délai. En outre il m'est impossible de tenir encore longtemps dans la position où je me trouve sans danger pour mes « bons » jeunes gens. J'aimerais mieux m'effacer et laisser les affaires aller comme elles pourraient. Vous redoutez qu'il puisse en coûter quelque dommage à ceux des sujets du duc

LES ASSOCIATIONS D’EÉTUDIANTS. 323

et à ceux des autres ducs de Saxe, qui ont été autrefois affiliés aux Ordres. Outre que cela n'est guère à craindre, au moins de la part de notre gracieux duc, ne pourrait-on y parer en leur promettant de ne point rechercher dans leurs livres les noms de leurs anciens membres à la condition qu'ils fournissent les livres contenant les noms des membres actuels. Il y a parmi eux un sujet du duc luimême, il y en a deux du duc de Gotha, un du duc de Rudolfstadt (sic). CGeux-là surtout ont peur et, d’ailleurs, ce sont, autant que je sache, de bonnes natures. Le duc aurait la générosité de leur faire grâce, et aussi en qualité de sujets, ou mieux encore de consentir à ignorer leurs noms.

« FICHTE!

Devant ces instances et devant ces raisons Voigt ne se refusa plus à proposer la nomination de la Commission?, l’amnistie restant promise pour tout le passé. Fichte dès lors poursuivit ses négociations. Ayant une dernière fois interrogé les étudiants réunis en assemblée plénière, ayant reçu d'eux l'assurance renouvelée qu'ils se décidaient de leur plein gré, après mûre réflexion, à dissoudre leurs Associations ?, Fichte convint avec eux de ceci :

Les étudiants lui remettraient sous scellés les livres de leurs Ordres; ils lui remettraient, également sous scellés, la liste de leurs membres présents à Iéna, liste qu'ils lui certifieraient, sous la foi du serment, exacte et véridique; ils s'engageraient à renoncer à leurs Ordres devant la Commission instituée par le prince.

De son côté, Fichte leur promettait, de la part du gouvernement, l’entier oubli du passé ; il leur promettait aussi de faire en sorte que leurs livres fussent détruits sans plus amples recherches et que la chose se passât avec tous les égards possibles.

L'amnistie pour le passé une fois obtenue, Fichte devrait aussitôt donner aux commissaires la liste des membres des Ordres, de façon à ce qu'il pût être procédé à la prestation du serment de renonciation. Mais si par hasard l’amnistie n’était pas accordée, Fichte s’engageait à restituer aux étudiants leurs livres avec les scellés intacts et à garder les noms absolument secrets‘. Cette convention acceptée, la remise eut lieu. Fichte enferma les papiers dans son secrétaire et écrivit au grand-duc pour lui rendre compte du succès de ses négociations.

Cependant de nouvelles difficultés surgirent alors. .Voigt, pour

1. Fichte, Nachlass, n° 122, Packet XVIII. Voir Appendice II. — 2. Fichte’s Leben, I, Erste Abth., V, 6, p. 53-54. — 3. Ibid., p. 53. — 4. Ibid., p. 53-54.

entreprendre l'enquête de la Commission, ne demandait à Fichte rien de moins que de violer les engagements qu'il avait contractés envers les étudiants; il lui demandait de livrer secrètement, bien entendu, au gouvernement, les registres scellés dont Fichte avait la garde. Il lui écrivait le 16 décembre 1794 :

«A1, Comme à Iéna, ailleurs aussi les choses sont souvent considérées sous deux aspects et donnent lieu à un jugement en double part : si vous présentez votre mémoire sans y joindre la liste des étudiants, on dira qu'il faut d’abord réclamer de vous une justification (Legitimation). Je vous fais donc sur ce point essentiel la proposition que voici : vous joindrez à votre mémoire la liste des noms sous scellés, telle que vous l'avez reçue. Et vous êtes bien sûr n'est-ce pas qu'elle contient les noms? Peut-être ensuite pourrait-on aussi l'expédier fermée à la Commission, en lui proposant de garder le plus possible la chose secrète. |

«2. La mise au feu ou la destruction des livres dont on a parlé pourront toujours encore [se faire] (mot illisible). |

« Mais il faut bien pourtant que la Commission puisse au moins parcourir les livres et voir ce qu’ils contiennent pour éviter d'être trompée. Que le duc puisse avoir en confidence communication de ces livres, je le préférerais encore. Aucune raison de craindre ici un abus... »

Et Voigt terminait sa lettre en disant :

« Il est impossible que la Commission se hâte autant que vous le souhaitez. Je le désirerais aussi. Mais à) il faut d’abord faire 1c1 le nécessaire pour transmettre l’affaire à Gotha, Cobourg, Meiningen ; b) il faut que ces Cours donnent leurs mandats à la Commission; c) il faut que cette Commission commence par faire son instruction et se mette en route. Peut-être ces délais inévitables nous feront-ils gagner quelque chose sur les Unitistes t. »

Accepter la proposition de Voigt, c'était répondre par une trahison à la confiance des étudiants. Fichte, à l’idée qu'on pouvait le croire capable d’un tel acte, eut un sursaut de révolte.

« Il m'en coûte, répond-il à Voigt, de voir, une fois encore, une question de forme s’immiscer dans l’accomplissement d'un but excellent. Pardonnez-moi la franchise avec laquelle je m'expliquerai. Rien de ce que je vais dire ne vous concerne, mon cher ami. Si je n'avais affaire qu'à vous, rien de cela ne serait à dire. Il n'ya pas quinze jours?, vous m'écriviez que l'exécution de ce projet

1. Fichte, Nachlass, Packet XVIII, n° 122. Voir Appendice III. 2. Voir la lettre de Voigt du 2 décembre, ce qui permet de dater la lettre de Fichte.

était presque impossible, mais vous aviez la bonté de me dire que

vous me faisiez plus de crédit qu'aux hommes ordinaires. J’ai exécuté ce projet, plus vite que vous n'avez pu me suivre. Et qu'est-ce qui ma donné cette force? — car quiconque connaît les étudiants et les Ordres sait que j'ai vraiment fait l'impossible. — C’est qu'on me tient pour un homme de parole et d'honneur. Pardonnez-moi, mais vous n'avez ici personne qui vous eût permis l’accomplissement de pareille chose; l'étudiant n’a pas confiance dans le ministère et, moins qu'en personne, dans les princes. J'aurais peut-être pu amener les étudiants à me confier leurs noms sous pli ouvert et pour en faire tel usage que je voudrais. Je n’ai pas cru que cela fût nécessaire et je n'ai pas voulu mettre leur confiance à l'épreuve. J'ai donc reçu leur liste scellée et je ne puis ouvrir les scellés qu'avec leur consentement.

« Vérifier si, sous ses scellés, les noms se trouvent réellement ou pas, c'est une idée qui ne m'est point venue à l'esprit jusqu'à la réception de votre lettre, et c’est une idée qui, maintenant encore, ne me vient point. Ils m'ont donné leur parole d'honneur que les listes sont exactes et si je ne les croyais pas, je mériterais qu'il me trompassent. En attendant, je veux, engageant sur leur honneur à eux mon propre honneur, jurer que les listes sont exactes. Si les étudiants n'ont aucune valeur morale c’est précisément parce qu'on agit avec eux comme s'ils n'en avaient aucune. Je suis en relations avec des étudiants qui sont bons et avec d’autres qui sont mauvais; personne encore ne m'a fait un méchant coup, car je les traite en gens d’honneur et ils le sont alors en effet. De même pour leurs livres, nous savons bien qu'ils contiennent ce qu'il y a dans les statuts des Ordres, et ils m'ont donné leur parole d'honneur que les livres sont véridiques. Il s’y trouve problablement des mots de passe, des hiéroglyphes, etc... ; ces mots de passe ou ces hiéroglyphes, l’affilié aux Ordres ne les met pas sous les yeux des étrangers. C’est assez et plus qu’assez s’il jette ces livres au feu. « Excepter de la liste les « anciens membres », ce souci leur fait grand honneur. « On n’en fera « pas usage. » Moi, je le crois, mais pas un étudiant ne le croira. Et ici J'agis en leur nom. (J'ai malheureusement appris à cette occasion ce qu'ils pensent des grands. Ce sera mon but de rectifier sur ce point leur jugement. Mais, pour cela, j'ai besoin d'appui, et la demande qu'on me fait actuellement est loin d'être un appui. Ne pourrions-nous donc pas nous écarter parfois des formes juridiques et entretenir entre nous des relations d'homme à homme?) Si la chose devait rester entre le duc et vous, je vous livrerais la liste et

je croirais les scellés gardés sous clé. Mais les donner pour être versés aux actes, je ne le puis. À

« Que le gouvernement réuni cherche pour cela un autre que moi! S'il conduit les choses aussi loin que je les ai conduites, je veux ne plus être qu’un homme ordinaire. On parle de juskfication | (Legitimation). Eh bien! qu'on s’en rapporte donc à moi, quon. m'adresse donc à moi la Commission; à coup sûr je fournirai les explications. Je veux bien — ces hommes le méritent et je ne vous ai pas dit, à beaucoup près, comme ils se sont comportés noblement — je veux bien comparaître en justice pour eux. Vienne la Commission; qu'elle m'’assure seulement pour le moment de l’amnistie et tout est fait.

« [1 faut que la Commission voie les livres pour ne pas être trompée. » Si, par exemple, je certifie à la Commission que ce sont les véritables livres? Je sais positivement qu'il le sont...

«Je relis ce matin de nouveau ce que j'ai écrit hier au soir, sitôt votre mot reçu; je devrais déchirer ma lettre et employer d'autres termes; que pourtant cette expression de mes sentiments demeure du moins comme une peinture vivante de l’état des choses.

« 51 les actes ne peuvent être commencés sans que je manque un peu à ma parole, il vaut mieux ne pas les commencer du tout. Puisque ces messieurs agissent aussi honorablement qu'ils le font cette fois, à nous de voir, entre nous, comment il faut régler l'affaire. Est-ce que ce mémoire que je propose, si j'y joins un certificat que toutes ces choses sont entre mes mains, n’a pas autant de force juridique que quelques billets portant des noms inconnus? Ne serait-ce pas pourtant une Justification suffisante pour l'enquête? Il ne peut : donc être question que de ma justification; il faut cependant bien, pour cette Justification, qu'on me croiïe sur parole et qu’on ne suppose pas que j'écris au duc une lettre remplie de mensonges.

« On paraît attendre que les étudiants se fassent connaître euxmêmes. » De loin, quand on n’est pas mêlé aux événements, on compte sur beaucoup de choses sans doute, mais celui-là seul qui est personnellement en cause, et qui travaille à l’affaire, peut juger de ce qui est réalisable. Je me demande, si, avant mes démarches, on attendait autant que ce qui a été obtenu jusqu'ici.

« Dans ces conditions je conserve encore aujourd’hui mon mémoire. J'attends qu'on me dispense d'y joindre la liste des noms. Je ne puis rien réclamer de plus aux étudiants sans compromettre une bonne cause.

« Je vous demande encore une fois pardon de la manière dont Je

m'exprime. Mettez-vous, vous homme d'honneur, vous gentilhomme, mettez-vous à ma place, vous agiriez exactement comme j'agis et vous éprouveriez tout au moins exactement les sentiments que j'éprouve. Je sais aussi qu'au fond du cœur vous approuverez ma façon de faire; que vous n'attendiez pas de moi que j'’agisse autrement, et que vous me proposez là simplement ce qu’exige la forme de la cause, non ce qu'exige votre conviction personnnelle. « Très respectueusement vôtre. « FICHTE !. »

Le gouvernement n’était pas accoutumé, de la part de ses fonctionnaires, à un pareil langage : 1l n’avait guère connu jusqu'alors que des flatteurs ou des timides; Fichte, en refusant, au nom de sa conscience, de consentir à ce qu'il considérait comme une espèce de trahison, en osant même adresser des remontrances à ceux qui lui proposaient de commettre cette félonie, rompait avec toutes les traditions; mais la fierté du ton et la noblesse de l'attitude en imposèrent à la Cour, elle céda.

Dès le lendemain, le 17 décembre, Voigt écrivait à Fichte :

« J'ai été forcé de considérer le point essentiel au sujet duquel vous m écrivez comme je sais d'avance que le considéreront ceux qui, en dehors de moi, ont à prononcer sur l'affaire; autrement j'aurais

. bien pu me dispenser de l'avertissement. Joignez à cela que,

juridiquement, la demande de justification n'implique jamais la pensée d’une méfiance; on peut avoir‘la plus grande confiance en quelqu'un et cependant lui demander sa justification; dans les actes, seules comptent les choses qu'on voit, etc...

« Vous avez raison de penser que votre notification sans la liste des noms peut très bien servir de base à une enquête; mais je croyais que nous ne voulions pas d’une enquête, que nous voulions une reddition de la citadelle pour laquelle une [un mot illisible] Commission doit être déléguée.

« Néanmoins votre proposition me paraît suffisante; il faut charger la Commission de les entendre d’abord, de leur certifier préalablement l’amnistie pour les membres des Ordres, et en conséquence de leur demander les noms pour qu'on puisse appeler ces Messieurs et dépêcher le nécessaire.

« S1 c'est là votre opinion, il faudrait que le mémoire à son Altesse le duc n’exprimât que le nécessaire, ceci par exemple : au cas où une

1. Fichte, Nachlass, Packet XVIII, n° 122. Voir Appendice IV.

Commission serait instituée et assurerait une amnistie gracieuse,

vous seriez alors informé d’avoir à donner les noms des membres des Ordres; ceux-ci, en conséquence, seraient priés de venir devant la Commission, invités à quitter l'Ordre et à livrer les papiers. Bref il faut que, dans le mémoire, vous mettiez quelque chose qui prévienne la demande d’une justification de votre mandat...

« Ainsi, très estimé M. le Professeur, vous ne pouvez pas considérer précisément comme une chicane les doutes que je vous propose, car j'espère que vous supposez aussi à mon égard ce que vous souhaitez qu'on doive supposer au vôtre.

« Votre tout dévoué,

Fichte ayant obtenu gain de cause n'avait plus de raison de conserver son mémoire; il s'empressa de l'envoyer à Voigt qui prit aussitôt les mesures nécessaires pour réunir la Commission. Il en avisa Fichte par une lettre en date du 24 décembre.

« Le lendemain même du jour où votre mémoire est arrivé le courrier est parti d'ici pour Gotha où l’on a tout approuvé et d’où l’on a tout fait pour continuerfles négociations] à Meiningen et à Cobourg. On peut dès maintenant attendre d’un jour à l'autre les rescrits communs à toutes les Cours et relatifs à la Commission. Tout

a été décidé dans les termes que vous aviez proposés et comme vous

l’avez souhaité.

« En votre présence, à l’occasion de la réunion, on annoncera

l’'amnistie. Alors vous direz les noms, et les étudiants désignés par

vous, soit qu’on les en requière, soit qu'ils le fassent spontanément, renonceront devant les membres de la Commission à leurs Ordres, remettront leurs écritures que la Commission parcourra sans doute pour voir si ce sont bien réellement les livres annoncés, mais sans enquête sur les détails et les personnes y contenues; ensuite elle les détruira *..….. »

Le succès de Fichte fut complet; la Commission réunie — elle se composait d’un délégué de la Cour de Gotha, un conseiller d'État, et d’un conseiller à la Cour de Weimar — prononça l’'amnistie pour le passé, jeta un simple coup d'œil sur les livres * avant leur destruction, pour s'assurer de leur authenticité; et quand il s’agit de procéder à l’appel nominal des étudiants affiliés

1. Fichte, Nachlass, Packet XVII, n° 122, lettre de Voigt du 17 décembre 1794. Voir Appendice V. |

2. Fichte, Nachlass, Packet XVIII. Lettre de Voigtdu 24 décembre. Voir Appendice VI.

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