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de Gœthe‘, qu'on ne s'attendait guère à voir intervenir dans votre
article, si on en juge par son titre, à l'esprit dans la philosophie de
Kant ou de Leibniz. D’après la seconde partie de votre manuscrit ? Je vois bien que vous ne croyez pas avoir fait un si grand détour; car, après avoir commencé par opposer à l'esprit esthétique l'absence d'esprit, vous lui opposez, par une opération que je ne comprends pas, sa lettre, et vous appelez disciples de la lettre ceux qui manquent de cette capacité. Je trouve que votre introduction répond mal au sujet que vous vous proposiez d'examiner; je la trouve encore moins conforme aux besoins actuels des Heures. Une grande partie de mes Lettres (sur l'Éducation esthétique de l'humanité) traite du même objet et, quelque peine que je me donne pour y mettre, dans l'exécution, une certaine matérialité, afin d’en vivifier le fond abstrait par l'exposition, on trouve pourtant encore, en général, que des recherches aussi abstraites sont déplacées dans un journal. Avec votre article sur l'Esprit et la lettre, j'espérais enrichir la partie philosophique des Heures et le sujet que vous aviez choisi me faisait attendre une étude intelligible et intéressante pour tout le monde. Et qu'est-ce que je reçois, qu'est-ce que vous me demandez de mettre sous les yeux du public? Le vieux sujet que je n'ai pas même encore fini de traiter, sous cette vieille forme incommode, déjà choisie par moi, de lettres et, pour achever de dérouter le lecteur, de lettres qui n'ont pas le moindre rapport avec les miennes, plus souvent même qui les contredisent sans preuves, le tout suivant un plan si excentrique qu'il est impossible de réunir en un ensemble les parties de votre article. Si votre étude était du moins une réfutation de ma théorie, passe encore : le lecteur y trouverait l'intérêt d’une comparaison; mais, pardonnez-moi de vous le dire, elle réfute et construit sans apporter rien de ce qui pourrait retenir la bonne volonté du lecteur. Il m'est pénible de vous l'avouer : je ne sais vraiment à quoi cela tient, je ne suis satisfait ni de la forme, ni du fond, et je ne retrouve pas dans cet article la précision et la clarté qui, ailleurs, vous sont ordinaires...
« Votre division des penchants me semble chancelante, arbitraire, elle n'est pas pure. Il lui manque un principe de division; on ne voit pas que vous épuisiez la sphère des penchants. Le penchant à l'existence ou à la matière (Stoff), le penchant sensible n'y a aucune
1. L'artiste dont parlait Fichte dans ses Lettres, était Gœthe, qu’il opposait, en effet, à Schiller.
2. Fichte avait envoyé à Schiller son manuscrit en deux fois. Voir la lettre de Fichte à Schiller du 21 juin, Fichte’s Leben, II. Zweite Abth., V, {, p. 375.
place, car il est impossible de ranger dans une même classe le penchant à la diversité et le penchant à l'unité. Et, du penchant pratique : tel que vous le définissez, 1l ne peut se tirer sans l'opération la plus laborieuse. Comme les deux premiers penchants n’ont pas de distinction nette, le troisième penchant qui devrait s'en déduire, le penchant esthétique, ne pouvait être autre que louche et incertain. Bref, dans la détermination de ce troisième penchant, du penchant esthétique, règne encore une confusion insurmontable, quoique j'y trouve certaines déterminations particulières qui me paraissent excellentes et me satisfont pleimementt.
« Excusez la franchise avec laquelle je vous déclare mon sentiment. Il fallait, pour que je ne fusse pas taxé d’arbitraire, vous donner les raisons de ma décision... Si, en certains endroits, je me suis exprimé avec trop de vivacité mon excuse est dans le dépit qui suit naturellement une attente déçue.
« Adieu et ne faites pas expier à l’ami ce que le directeur ne pou: vait facilement vous taire?. »
Touché au vif, Fichte riposta sur-le-champ à Schiller en ces termes :
« La confusion d'idées que vous me prêtez est un peu forte. Je ne pouvais pas prétendre que vous comprissiez comme je l’ai comprise ma campagne contre la signification ordinaire des mots (esprit et lettre) qui me paraît n'avoir aucun sens; mais je pouvais attendre de vous, à l'égard d'un homme dont vous aviez jugé jusqu'à présent avantageusement le talent philosophique, et auquel vous aviez donné une place d'honneur dans les Heures, la confiance qu’en appliquant sa réflexion à un objet déterminé il y aurait peut-être découvert quelque chose que vous, qui n’y avez pas appliqué la vôtre, n'y avez pas vu; Je ne m'attendais pas au soupçon qu'il fût le plus confus de tous les cerveaux confus. Je me suis trompé, à ce que je vois. |
« La chose est claire, vous avez mal compris l’idée de mon article, ou, pour le dire net, vous n'y avez rien compris du tout; car le sens que vous lui donnez n’en est pas un. D’après moi, entre l'esprit dans la philosophie et l'esprit dans les beaux-arts il y a exactement la même parenté qu'entre les différentes espèces d’un même genre... Par contre, je voudrais bien savoir de vous comment on peut dire :
1. Schiller retourne dans cette lettre, contre Fichte, l'accusation d'incertitude et d'obscurité que le philosophe avait lancée contre le penchant esthétique défini par Schiller.
2. Fichle’s Leben, II, Zweite Abth., V, 2, Schiller an Fichte, den 24. Juni 1795, p. 376 et suiv.
l'esprit de la philosophie, de même que l’on dit : l'esprit des Édits
religieux de la Prusse. La philosophie originellement n’a pas du
tout de lettre, elle est pur esprit. Comment les hommes en ont-ils bien pu venir à philosopher une fois que la philosophie, comme toute connaissance proprement dite, a été délimitée d’une manière précise? Il faut qu’il y ait à cela, chez l'homme, une disposition naturelle. Que serait-ce si cette disposition était un penchant à la représentation pour la pure représentation, lequel serait aussi le fondement dernier des beaux-arts, du goût, etc.? Si vous vous étiez posé ces questions auxquelles conduisait, j'espère, le commencement de mon étude, les trois premières lettres, vous vous seriez probablement épargné un jugement hâtif sur mon compte. Je n’ai jamais pris la question dans un autre sens que celui-là; je n'ai
Jamais pensé qu’elle pourrait être comprise autrement par un cer-
veau pénétrant, s’il y réfléchissait : je croyais, avec votre agrément, traiter cette question pour les Heures, et je suis tombé des nues quand j'ai lu votre phrase « l'esprit opposé à la lettre, » etc...
« Quiconque n'a pas l'esprit est sans esprit. Celui-là ou bien ne produit pas du tout d'œuvre d'art, ne philosophe pas du tout, ou bien il fait une œuvre d'art. il fait un ouvrage philosophique qui a toutes les qualités extérieures, mais auquel manque l'esprit. Comment appelez-vous le dernier pour le distinguer du premier? Je l'ai appelé le disciple de la lettre. J'ai, dites-vous. opposé à l'esprit, d'abord l’absence d'esprit, puis la lettre! Nullement. J'ai opposé à l'esprit, dans un objet d'art déterminé, son corps ou sa lettre et j'ai distingué parmi les artistes, non parmi les hommes en général,
ceux qui ont la richesse de l'esprit, ceux qui s'en tiennent à la
lettre. Quel gâcheur vous faites de moi! Il faut que vous ayez lu l’article bien superficiellement.
« Si rien d'autre ne manque à ma division des penchants que de comprendre le penchant à l'existence ou à la matière, alors elle est bien venue. Un penchant à l'existence avant l'existence, une détermination de ce qui n’est pas! Si ma détermination est chancelante, on le verra en son temps; jusque-là je vous prie de croire que ma division repose bien sur un principe. Vous la trouvez chancelante parce que vous ne présumez pas l'extension de ce que j'ai appelé,
en attendant, le penchant esthétique, et parce que vos propres
déterminations et vos divisions sont autres. Nos opinions diffèrent
et je n’ai pas besoin de vous rappeler que c’est par les principes
que l’on pourra savoir qui a raison. Vous n'avez pas encore connalssance des miens et jusqu'ici, entre nous, la chose restait indiffé-
rente. Mais sur quel ton le prenez-vous pour en décider? et qu'est-ce qui vous autorise à prendre ce ton? Je souffre aisément d'être traité en écolier qui récite sa leçon par des gens que je n'estime pas; mais, venant de vous que j'estime si fort!, cela ne m'est pas indifférent.
« Vous avez été injuste envers moi, et j'espère, comme cela sied à un homme loyal, que vous réparerez cette injustice. J'achèverai l'article et je vous l’enverrai, non pour les Heures s'entend; peut-être alors reviendrez-vous sur le mépris avec lequel vous me traitez actuellement...
« Vous verrez j'espère, à ce moment, ce que vous auriez déjà pu voir maintenant : les développements que j'ai donnés jusqu à présent étaient indispensables au sujet, et je n'ai pas pris l'élan trop grand que vous croyez. Faute de vous être rendu compte de cela, vous avez dû, et j'en suis terrifié, me prêter beaucoup d'extravagance et de bien vilains mobiles.
«Je prends tout à fait au sérieux l'avis qui termine votre lettre, à savoir que nous devons cependant rester amis; je le prends ainsi avec une joie reconnaissante. Je souhaite que la franchise avec laquelle je réponds à votre franchise ne mette pas d’obstacle au rétablissement de notre amitié. Mais je crois devoir supposer qu'entre nous l'amitié ne peut se fonder que sur une estime réciproque. La mienne à votre égard ne peut être affaiblie à cause d'un jugement trop hâtif : seule la continuation d'une injustice pourrait la détruire, et de vous je n’attends pas cela. Mais vous, vous m'avez refusé l'estime et la confiance que je pensais être en droit d'attendre. À partir d'aujourd'hui je ne pourrais plus être pour vous qu un humble sectateur, qu'un modeste disciple et cela, je ne veux pas l'être. Mais j'attends l'heure de la réparation*. »
Fichte n'attendit pas longtemps. Quelques semaines plus tard Schiller répondit à cet appel* (lettre du 3 et du 4 août) en déclarant qu'il était peiné d’avoir fourni l’occasion d’un débat sur leurs différentes manières d'exposer les idées, débat sans issue et quil n'aurait jamais dû entamer, car cette différence tenait à leurs tempéraments individuels, à leurs natures et contre la nature les raisonnements ne pouvaient rien. « Si nous étions seulement divisés
1. Fichte toutefois avait commencé par préférer l’esprit de Gœthe à celui de Schiller; Briefwechsel zwischen Schiller und W. von Humboldt, lettre du 22 sept. 1794. Éd. Cotta, p. 64.
2. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., V, 3. Fichte an Schiller, den 27. Juni 1795, p. 379 et suiv.
3. Voir les deux projets de lettre et le commentaire dans Schiller und Fiche, Deutsche Rundschau, XXXVI. Bd., 1883, p. 256-258.
sur les principes, j'aurais assez de confiance en notre commun amour de la vérité et en nos capacités pour espérer que l’un de nous finirait par ranger l’autre à son opinion; mais nous sentons différemment, nous avons des natures différentes, tout à fait différentes, et là contre je ne sais pas de remède. La seule manière de nous mettre ici d'accord serait d'adopter tous les deux cette maxime de la saine raison qui enseigne, en ce qui concerne les choses sur lesquelles on ne se trouve pas d'accord, à ne pas les mettre forcément en opposition!. »
Le différend entre Fichte et Schiller se terminait donc non point comme on aurait pu un moment le craindre, par une rupture?, mais par une reconnaissance de mutuelle estime.
1. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., V, 4, Schiller an Fichte, d. 3. und 4. Aug. 1795, p. 385 et suiv.
2. Gœthe écrivait à Schiller de Karlsbad, le 19 juillet 1795 : «Mir war sehr lieb zu hôren, dass das Osmannstädter Ich sich zusammengenommen hat, und dass auf Ihre Erklärung kein Bruch erfolgt ist; vielleicht lernt er nach und nach Widerspruch ertragen. » Briefw. zw. Schiller und Gœthe, 1, 81, p. 99, Cottasche Bibl., et Gœthe, Werke, Briefe, éd. de Weimar, 10. Bd. 3179, p. 279.
3. Toutefois les relations directes et personnelles des deux amis s’en trouvèrent momentanément quelque peu refroidies; certaines pièces parues dans les Heures ou dans l’Almanach des Muses et où les allusions à Fichte étaient flagrantes, furent loin d'améliorer les choses. (Horen, 1795, 9. St., p. 133, V. Schiller, Sämmt. Schriften, hgg. von K. Gœdeke Stuttgart 1871, 11 Theil, n° 44, p. 74.) G. de Humboldt le signale dans sa lettre à Schiller du 18 août 1795 : « An dem Weltverbesserer hat Freund F. etwas zum Vorgeschmack, bis die Romanze fertig wird ». (Cottasche Bibl., Briefw. zw. Schiller und W. von Humboldt, 13, p. 82.) La romance dont parle ici Humboldt est probablement la pièce intitulée die « Thaten der Philosophen ». (Horen, 1795, 11. St., p. 29-30. Gœdeke 38, p. 65-67. Deutsche Rundschau, XXXVI. Bd., Schiller und Fichlte, loc. cit., p. 262.)
Mais il s’agit aussi sans doute des petites pièces écrites en 1795 pour l’Almanach des Muses intitulées : der Metaphysiker (Musenalmanach, 1796, p. 171. Gœdeke, 13, p. 31). Ein Wort an die Proselytenmacher (Musenalmanach, 1796, p. 155, Gœdeke, 15, p. 37). An die Proselytenmacher (Musenalmanach, 1796, Gœdeke, 16, p. 36) et peut-être « der beste Staat » (Musenalmanach, 1796, p. 157, Gœdeke, p. 46). Quand Humboldt écrit à Schiller le 2 octobre 1795 : « Les bagatelles (Kleinigkeiten) de cette livraison ont aussi mon entière approbation. Les deux qui concernent Fichte nous ont beaucoup fait rire. Se-reconnaïtra-t-il bien? » (Cottasche Bibl., Briefw. zwischen Schiller und W. v. Humboldt, 27, W. v. Humboldt an Schiller, den 2..October 179,5, p. 141), c’est aux trois premières pièces qu’il pense, les deux dernières-sur le prosé-
‘ytisme n’en faisant qu’une à proprement parler.
Pendant près de trois ans, à la suite de ces incidents, Schiller cessa, non sans y avoir été pour quelque chose, tout commerce avec le seul homme en lequel il se plaisait à reconnaître quelqu'un de sa lignée.
Dès le 9 novembre 1795, il avait écrit à G. de Humboldt : « De Fichte je n’entends plus parler, car je ne vois presque plus personne qui le fréquente ». (Briefwechsel zwischen Schiller und W. v. Humboldt, 36, Schiller an W. v. Humboldt, lena, den 9. November 1795, p. 185-6.) C’est seulement le 28 août 1798 qu'il devait annoncer à Gœthe la reprise de ses relations avec Fichte. « Ces jours-ci, lui écrivait-il, j'ai été surpris par une visite à laquelle je ne m'attendais pas. Fichte est venu me voir et s’est montré tout à fait aimable. Puisqu’il a fait le premier pas, je ne puis vraiment jouer au dédaigneux; je chercherai à rendre au moins sereines ces relations, qui, en présence de l'opposition de nos natures, ne sauraient malheureusement être ni bien fécondes ni bien pleines d'agrément, (Briefwechsel zwischen Schiller und
Mais sa portée dépassait de beaucoup la question en apparence controversée; la justesse de l'appréciation de Schiller sur l'article de Fichte. En réalité il s'agissait entre le poète et le philosophe d’un désaccord fondamental sur les moyens de régénérer une humanité corrompue. La fameuse discussion sur la division des penchants soulevait, on l’a vu, un débat plus essentiel. Fichte croyait à l'efficacité de l’Idée pure; Schiller estimait que, pour triompher des résistances de la nature sensible, l’Idéal doit se faire penchant à son tour, et il opposait à l'impuissance de la Science abstraite l’efficacité de l’Art, qui donne à l’Idée la vie. Fichte, protestant contre
un pareil amendement aux conceptions qu'il avait soutenues dans
ses Leçons sur la Destination du Savant, refusait tout net d’être «un humble sectateur, un modeste disciple » de Schiller.
Mais en même temps 1l se trouvait amené par les objections de Schiller à réfléchir plus profondément sur le problème de la philosophie pratique.
Jusqu'alors la préoccupation dominante du philosophe avait été de briser l'idole de la Chose en soi que laissait encore subsister la Critique kantienne, et, en détruisant l'illusion d’une réalité extérieure à l'esprit, d’une activité étrangère à l'esprit, en faisant de l'objet un produit inconscient du Moi, d'établir la suprématie définitive du Moi pur à l'égard du Non-Moi!. Sans doute Fichte, dont toute la pensée était orientée vers l’action, ne s'était pas désintéressé des problèmes pratiques; ses Leçons sur la Destination du Savant le disent assez; mais 1l avait envisagé surtout la morale dans ses
applications. Les objections de Schiller lui firent sentir le besoin de
justifier les conditions de cette application. Il ne pouvait plus suffire d'expliquer idéalement par une théorie de la connaissance ce réel que l’action trouve en face d'elle comme un obstacle irréductible: il fallait, pour la réalisation même de la liberté dans le monde, restituer à la nature une sorte de réalité. Et c'est, à partir de 1795, à partir du moment où Schiller combat le pur formalisme de la Raison pratique et prétend imtroduire la moralité dans la nature, la tâche essentielle que Fichte s’assigne.
Gœthe, Cottasche Bibl. der Weltliteratur, 496. Schiller an Gœthe, [ena, den 28. August 1798, p. 125-126.) À quoi Gœthe répondait : « Nutzen Sie das neue Verhältnis zu Fichten für sich so viel als môglich und lassen es auch ihm heïilsam werden. An eine engere Verbindung mit ihm ist nicht zu denken, aber es ist immer sehr interessant ihn in der Nâhe zu haben. » Weimar, am 29. August 1798. (Briefwechsel zwischen Schiller und Gœthe, Cottasche, Bibl., IIT. Bd. 497, p. 127-128. Gœthe, Werke, Briefe, éd. de Weimar, IV Abth., 13. Bd., 3875, p. 262.) 1. C’est l’objet même de la dialectique de Fichte.
Mais'afin que cette réalité ne compromette pas l’autonomie de
Pactrvité spirituelle, 1! fait de la nature la collaboratrice de la liberté, ‘sa condition de réalisation; il s'efforce donc, et c’est un des objets
principaux de la Théorie du Droit à laquelle il travaille justement pendant les loisirs que lui crée sa retraite, de réhabiliter la nature, de montrer dans le corps l'instrument singulièrement plastique que se
forge la liberté pour agir dans le monde et sur le monde; il dénonce
comme immoral le mysticisme qui, poursuivant le rêve d’une perfection surhumaine, renonce à la vie et à l’action terrestres, et il prépare sa morale dont la tâche essentielle est de déterminer le
moyen terme entre la nature et la hberté, artificiellement séparées
par Kant, de découvrir, à travers la hiérarchie des devoirs, la série des intermédiaires qui permettent d'opérer la transformation spirituelle du monde sensible. Enfin, il aperçoit la nécessité, pour
-réaliser la « Cité de l'esprit », d'assurer, par l'institution de l'État,
de dla « Cité juridique », la permanence de l'existence sociale, compromise, dans l’état de nature, par la lutte des instincts individuels.
Or il est remarquable que ce soient là précisément les problèmes qu'agitaient les Lettres sur l'Éducation esthétique ou le traité de la Grâceet la Dignité. D'une part, la nécessité de sortir du dualisme et du formalisme kantiens, d'établir par conséquent l'accord foncier de-la nature et de l'esprit, de découvrir, pour la possibilité de cet accord, un intermédiaire — et ce sera l’art — entre le monde sensible et le monde intelligible, de montrer enfin dans la plasticité du corps sous l’action de l’esprit la réalité de cet accord; d'autre part, le souci-de la réalisation de la liberté, de la Raison dans l'humanité, et, comme condition de cette réalisation de la Cité morale ou éthique, l'obligation d'organiser préalablement la société suivant l’ordre «dynamique » du Droit qui seul en peut maintenir l'existence, telles étaient les questions que Schiller se proposait d'examiner et de résoudre‘. Ce sont maintenant celles dont Fichte se préoccupe et il est permis de se demander si, en écrivant sa Morale et en montrant dans l'éducation — non plus esthétique mais proprement éthique — l'instrument de l’affranchissement de l'humanité, du progrès de la
1. Sur ce dernier point voir en particulier : Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen. Dritter Brief, p. 105; vierter Brief, p. 107. Sieben und zwanzigster Brief, p. 193, les passages sont caractéristiques. Pour tout ce qui concerne les rapports de Schiller et de Fichte, voir dans la Revue germanique, 1905, le fascicule consacré au centenaire de Schiller et mon article sur Schiller et Fichte où Fon trouvera plus amplement développées et appuyées sur un grand nombre de textes les idées que j'ai dû me borner ici à résumer.
nature à l'esprit, Fichte n’entendait pas répliquer à Schiller et résoudre à son tour et à sa manière ce problème de la civilisation (Kultur) qu'avaient soulevé les Lettres sur l'Éducation esthétique en faisant de la culture esthétique la condition du passage de la nécessité à la liberté".
Tandis que Fichte, plongé dans ces graves méditations, passait à Osmannstädt de laborieux loisirs, deux événements vinrent troubler la paix de sa retraite : l’arrivée de son frère Gotthelf, la mort de son beau-père Rahn.
Depuis 1790 Fichte entretenait avec son frère Gotthelf une correspondance régulière : c'est à lui qu'il avait confié sa tristesse et ses révoltes au moment de sa brouille passagère avec sa mère; à lui, le premier, qu'il avait raconté ses amours avec Jeanne Rahn, les hésitations aussi qui, un instant, l'avaient détourné du mariage. Fichte rêvait d’arracher ce frère à la vie qu’il menait; il lui trouvait « de la tête et la capacité d'apprendre »?; il voulait en faire un savant; il comptait le prendre chez lui, à Iéna; il attendait toutefois que Gotthelf eût acquis, par le frottement du monde, un peu de savoir-vivre, un peu de distinction (Feinheit), car « 1l avait des raisons péremptoires pour ne s’exposer d'aucune manière, en tout ce qui le touchait, au blâme du public »*?; crainte très caractéristique de son état d'esprit actuel, d'un esprit trop chagrin, mais que sa femme elle-même trouvait exagérée car la vie à Iéna n'était rien moins que distinguée ‘.
En attendant que Gotthelf eût perdu ses façons de villageois, Fichte l'avait envoyé à Meissen chez le professeur Thieme, co-recteur du collège communal, et il payait sa pension. Aussitôt installé à Osmannstädt, loin du public de la ville dont il redoutait la malveillance, une des premières pensées du philosophe fut de faire venir Gotthelf qui, à Meissen, se trouvait tout dépaysé; il lui écrivit, le 27 avril, de le rejoindre et il se réjouissait de le voir. Mais Fichte s’aperçut vite qu'il s'était trompé dans ses espérances; Gotthelf était par trop novice pour que Fichte pût le garder près de lui. I crut même plus sage de le renvoyer définitivement dans sa famille. Le