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CHAPITRE I1X

A. LA MÉTHODE ET En rentrant à Iéna Fichte apportait LES PRINCIPES DE LA d'Osmannstädt à ses élèves, suivant les no nana ren dite expressions mêmes de leur supplique, « les théories qu'il avait rassemblées pendant qu'il communiait au sein de la belle nature ». C'était l'Esquisse de ce qui appartient en propre

à la Théorie de la Science (Grundriss des Eigenthümlichen der

Wissenschaftslehre), toute prête à être distribuée à ses auditeurs,

comme suite et comme complément à la récente publication des Fondements de l'ensemble de la Théorie de la Science (Grundlage der gesammten Wissénschaftslehre).

Fichte avait profité de sa solitude et de ses loisirs pour achever l'édifice de ce qui, dans sa pensée, constituait la Théorie de la Science à proprement parler. L'heure paraît donc venue de résumer

cette doctrine. Il ne s’agit point ici d'exposer ou de commenter la :

Théorie de la Science, comme nous l'avons essayé ailleurs; il ne s’agit point davantage de juger la valeur philosophique, ni la portée historique de l’œuvre de Fichte; il convient seulement de faire comprendre le sens que son auteur y attachait, à l'heure même où il la présentait à ses contemporains.

Le témoignage d'un de ceux qui avaient entendu Fichte vaut, à cet égard, tous les commentaires :

«Je me rappelle, disait Steffens, comment Fichte, dans un petit cercle d’intimes, nous racontait en confidence la manière dont était née sa philosophie, comment l’idée maîtresse s'était présentée soudainement à lui, comment elle s'était imposée à lui. Longtemps, l’idée que la vérité consistait dans l'unité de la pensée et de l'objet,

avait flotté devant ses yeux; il avait reconnu que cette unité ne pourrait jamais être trouvée, dans le domaine de la sensibilité, et que là

même où elle se présentait comme dans les mathématiques, elle ne produisait qu'un formalisme rigide et mort, absolument étranger à la vie, à l’action. Alors, à l'improviste, surgit devant lui l’idée que l'acte par lequel la conscience de soi se saisit elle-même et se maintient présente (festhält) est pourtant manifestement un acte de connaissance. Le Moi se connaît comme un produit de sa propre action. Le Moi qui pense et le Moi qui est pensé, l'acte de connaître et l'objet de ce connaître sont un; tout le connaître part de cet unité centrale et nullement d'une considération fragmentaire qui postulerait, à titre de données, le temps, l’espace et Les catégories. Fichte alors se demanda si, en dégageant pour lui-même, dans toute sa pureté, cet acte premier de la connaissance de soi impliqué dans toute pensée et dans toute action humaines, caché sous l’éparpillement des opinions et des gestes, si, en tirant de cet acte premier les

strictes conséquences, on ne découvrirait pas nécessairement en lui,

mais cette fois vivante, efficace et créatrice, la même certitude que nous donne la possession des mathématiques et si on ne pourrait pas la mettre en évidence. Cette idée s'empara de lui avec une telle clarté et avec une telle force de conviction que la puissance de l'esprit en lui le contraignit, pour ainsi dire, à essayer d’édifier la philosophie en prenant le Moi, le sujet pour principe. Ainsi naquit le projet d'une Théorie de la Science et cette théorie même. Dans les annonces de librairie relatives à cet ouvrage, on déclara que la Théorie de la Science devait être, pour la philosophie, ce qu'Euclide était pour la mathématique. Je ne croyais pas alors qu’on eût jamais dit tout haut que cette assertion provenait de lui (Fichte); mais, après avoir entendu cetle histoire de la naissance de sa philosophie, je me déclare convaincu que cette idée, exprimée par les annonces, avait bien Fichte pour auteur et répondait de la façon la plus exacte à ses premières espérances !. »

1. Sieffens, Was ich erlebte, Vierter Bd., p. 161-163. Forberg, dans ses Fragments (9, Iena, Februar, p. 82-83), confirme le témoignage de Steffens; il déclare que Fichte ne faisait pas mystère d'annoncer lui-même et de faire annoncer par son éditeur qu'il voulait être l’Euclide de la philosophie, celui dont Kant, dans ses Prolégomènes, avait dit que la métaphysique l’attendait encore. (Kant, Proleçomena zu einer jeden künftigen Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten kônnen, $ £. Der Prolegomenen allgemeine Frage : Ist überall Metaphysik môglich ?

« Nun ist es der menschlichen Vernunft in diesem Falle so gut nicht geworden. Man kann kein einziges Buch aufzeigen, so wie man etwa einen Euklid vorzeigt, und sagen : das ist Metaphysik, hier findet ihr den vornehmsten Zweck dieser Wissenschaft, das Erkenntnis eines hôchsten Wesens und einer künftigen Welt,

bewiesen aus Prinzipien der reinen Vernunft. ») Dans le n° 113 des feuilles de publicité du Journal littéraire universel d’Iéna, on

Ce récit de Steffens permet de comprendre quelques-uns des caractères le plus frappants et des aspects les plus obscurs de la Théorie . de la Science. | |

Et d’abord, le principe de Fichte se présente sans doute à lui avec ce caractère original que tous les esprits créateurs attribuent à leurs découvertes, comme une révélation ou comme une intuition soudaine, qui s'impose à leur pensée avec la force d’une invincible certitude; dans cette intuition la réflexion volontaire n'entre pour rien, tout est l’œuvre d’une inconsciente production. De là l’apparente nécessité que présente cette révélation; de là son objectivité. Mais, pour soudaines qu'elles soient, de telles intuitions sont presque toujours l'aboutissement d’un long travail de la méditation. Fichte réfléchissait depuis plusieurs mois sur l'insuffisance des fondements de la Critique; il était tout pénétré des efforts de Reinhold pour y remédier; il s’efforçait avec passion d'échapper aux doutes qu’avaient suscités dans son esprit les critiques de Maimon et surtout les objections d'Énésidème. Depuis longtemps, de son propre aveu, il cherchait la vérité dans l'unité de la pensée et de son objet; 1l avait reconnu qu'il était impossible de jamais trouver cette unité dans le domaine de la sensibilité, et d'autre part que, dans les mathématiques, là où, après Maimon, il la reconnaissait, elle ne suffisait pas encore parce qu'elle demeurait purement formelle. Alors, mais seulement alors, surgit devant lui l’idée qui devait apporter la solution

du problème, l'idée de l'autonomie de l'esprit comme unité de

pouvait lire, en effet, l'avertissement suivant relatif à l’apparition, chez Gabler, des Principes de l’ensemble de la Théorie de la Science. « Il est superflu de recommander au monde une œuvre de Fichte. Le nom de l’auteur de la Critique de toute révélation est pour ses productions la garantie de leur excellence et de leur originalité. Le présent ouvrage ne contient rien de moins qu’un essai pour ramener la philosophie à des principes tout nouveaux et incontestables et par là pour remédier à une lacune dont les écrits de récents sceptiques, d’un Maimon, d’un Enésidème ont rendu la présence suffisamment palpable et dont l’incommodité a été vivement représentée, et avec d’excellentes raisons, aux philosophes d'Allemagne par Reinhold. S'il y a réussi et dans quelle mesure, il est sans doute malaisé d’en juger avant l'apparition de tout le système. Mais déjà une étude rapide de l’ouvrage suffit à tout lecteur au courant des choses pour acquérir la conviction que « si jamais mortel a reçu en partage le don de devenir pour la philosophie ce qu'Euclide a été pour la mathématique, c’est bien à Fichte que ce don est échu ».

L'avertissement ajoutait, en annonçant pour les Pâques suivantes un système détaillé de la théorie et de la pratique, que la présente publication était, à la demande expresse de l’auteur, présentée comme une œuvre, à ses propres yeux très incomplète, et qu’il lui faudrait quelques années pour parachever. Elle devait être simplement considérée comme le texte manuserit d’un cours que, pour la commodité de ses auditeurs, il avait cru plus simple de faire imprimer que copier, mais qu'il lui serait désagréable de voir soumis publiquement au tribunal de la critique. (Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeilung, n° 113, Mitiwochs, d. 1. Oktober 1794, p. 899. II, Ankündigung neuer Bücher.)

din Îne.

l'objet et du sujet, unité, cette fois, indépendante de tout recours à la sensibilité, unité non plus seulement formelle, mais réelle et vivante.

Cependant, qu'on y prenne garde, cette révélation, Fichte n'a nullement cru qu'elle fût une donnée immédiate de la conscience et qu'il suffisait de regarder en soi-même pour la découvrir; il a parfaitement compris qu'une pareille révélation était le fruit d’une construction inconsciente et il s'est efforcé d'analyser cette construction; suivant sa propre déclaration, il a cherché à « dégager dans sa pureté et pour lui-même » cet acte primitif de l'esprit, cette production et ce retour sur soi qu'est l'autonomie spirituelle et que suppose au fond toute pensée et toute action humaines: et une fois seulement parvenu, par la réflexion philosophique, à isoler cet acte de tout le complexus où il est enveloppé dans la conscience, il à cru possible de trouver en lui, ce sont encore ses propres expressions, la même certitude que donnait la possession des mathématiques et qui était, Maimon l'avait montré, la seule certitude, mais une certitude, on l’a dit, non plus toute formelle comme celle des mathématiques, une cerlitude vivante, efficace et créatrice.

A la lumière de cette explication on comprend le sens du principe tel qu'il résulte des premières pages de la Théorie de la Science. D'abord il ne s'agit nullement pour Fichte, il le dit expressément, de démontrer son principe. Un principe, par cela même qu'il est premier, ne peut « être démontré » ; il s'agit de le découvrir".

Et, dans cette découverte, il n'est pas question de saisir par intuition quelque chose qui tombe ou puisse tomber sous la conscience spontanée, et qui ne serait jamais qu'une détermination empirique de la conscience; 1l est question de mettre en lumière l'acte impliqué dans toute conscience. Cette dissociation est l'œuvre d’une réflexion et d’une abstraction; le fait ou plutôt l'acte qui constitue le principe de la philosophie est réel sans doute, mais c'est une réalité qui ne ressemble en rien aux données de la conscience, c'est une réalité purement intelligible : l'acte d’une pensée pure *,

Fichte dira un peu plus tard, dans sa seconde Introduction, que c'est une intuilion intellectuelle. Cependant il entendra par là non pas cette intuition d’une Chose en soi, de je ne sais quelle réalité absolue que Kant avait déclarée inaccessible, et que Fichte n'en-

1. Fichte, S. W., I. Bd. Grundlage der gesammten W. L., Erster Theil. Grundsätze der gesammten W. L., $ 1, p. 91 et suiv.

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