Vertraute Briefe., p
2. Le D' Dannenberg d’Iéna a publié dans les Kantstudien de 1911. XVI. Bd. 4. Heft, un manuscrit de Fichte tiré du fonds posthume des inédits déposés à la Bibliothèque royale de Berlin qui paraît se rapporter à l’objet même de cet article. Il est, en effet, dirigé contre l’ineptie de certaines critiques, et il débute par une allusion au « ton qui convient dans les discussions philosophiques ».
(Indem ich wiederum, und diesmal aus den tiefsten Gründen, die ich in meiner Gewalt habe, über den in philosophischen Streitigkeiten geziemenden Ton zu schreiben gedenke, ist es keinesweges meine Absicht, mich, und meinen Ton zu verteidigen. Môge doch ich, und mein Ton, und alles, was in dieser Bedeutung mein genannt werden kann, je eher je lieber vergessen werden.)
11e D: Dannenberg fait remarquer que l’article intitulé les Annales du ton philosophique, paru dans le Journal philosophique, V. Bd., 1797, et dans les œuvres complètes porte « première partie » mais qu’on cherche en vain la suite, la « deuxième partie ». Le manuscrit en question, dont l'écriture soignée et la correction permettent de croire qu’il était destiné à l'impression, serait alors probablement la suite attendue, la partie positive complétant la partie négative et sarcastique constituée par le premier article (Ueber die Rezension in wehmäütigem Ton).
Pour le fond, cette partie positive consiste à opposer au mauvais ton des critiques qui aisément se moquent des idées qu’ils ne comprennent pas et qu’ils se | vantent même souvent de ne pas comprendre, le bon ton, le ton sévère de la vérité.
Cette vérité, Fichte la cherche naturellement dans les principes de la Théorie de la Science. Or la Théorie de la Science nous enseigne que le but de notre existence est de produire le système de la Raison dans toute son extension, en nous et hors de nous.
Cette production est, jusqu’à un certain point, l’œuvre de la nécessité et du désir
littéraire qui reçoit ses titres non de son talent, mais de son entrée dans quelque académie ou de son appel à la direction de quelque grand journal, à cette noblesse qui croit que ses lumières épuisent la capacité de la Raison humaine, qui n’admet pas ce qu'elle ne
du bien-être, car la pensée résulte de la vie même; nous pensons les objets pour subsister, pour en adapter l’usage à nos fins, et, sans nous en apercevoir, pour améliorer notre bien-être, nous apprenons à perfectionner sans cesse cet usage. Mais l'existence sensible et ses commodités sont alors le seul mobile de notre pensée, la seule fin de notre action : la nécessité ne nous pousse pas plus loin. Sans un acte absolu de liberté, indépendant de toute impulsion, nous ne nous élèverions jamais à la connaissance de notre but véritable, qui est la réalisation de la Raison en elle-même et pour elle-même, et non plus pour une fin extérieure à elle. Cette poursuite de la Raison qui est le but de l’homme digne de ce nom, c’est au fond l'exigence absolue du devoir; mais la pensée qui a sa fin en elle-même et qui s’appelle la spéculation s'oppose à la pensée qui à sa fin dans les objets et qui constitue l'expérience vulgaire; celle-ci s'impose à notre esprit avec la force d’une nécessité qui résulte de besoins identiques chez tous les individus et qui s'affirme comme universelle; celle-là, fruit de la liberté, est affaire individuelle ; elle relève de l’intimité de la conscience. Cependant la Raison étant une est la même pour tous les individus; on peut donc affirmer que quiconque parmi les individus s’élèvera par la liberté, dans son for intérieur, à la hauteur de la spéculation, de la Raison, doit se trouver nécessairement d'accord avec ceux qui y auront atteint. Cet accord est même l'épreuve de la vérité de nos spéculations individuelles; nos spéculations peuvent être fausses, précisément parce qu’elles sont un produit de la liberté individuelle, et la confrontation de nos spéculations avec celles des autres qui permet d'éliminer les pures fantaisies individuelles est, au fond, la condition de leur validité et de leur usage. Une vérité ne constitue, en somme, la vérité que le jour où elle est en quelque sorte devenue sociale et commune, où elle a cessé d’être une conception purement individuelle, et ce fait nous révèle le caractère social de l’homme ; en tant qu’isolé, l'individu n’existe pas pour lui-même, il existe pour le Tout, il n’est qu’une partie intégrante du Tout, du grand organisme qui constitue le genre humain, la Raison humaine; il n’a de valeur que dans et par cet organisme; aussi ne spécule-t-il pas pour lui mais pour tous, et ses spéculations sont vaines si elles ne s’intègrent pas dans le fonds de la Raison commune. D'où la nécessité d’une réflexion mutuelle des individus, d’une sorte de République des penseurs qui éprouvent leurs idées en les mettant en contact : celles qui sortiront triomphantes viendront accroître le trésor des connaissances universelles. (Kantstudien, XVI. Bd., 4. Heft, Eine bisher unverôfjentlichte Abhandlung Fichtes gegen das Unwesen der Kritik. Aus dem Nachlass herausgegeben und eingeleitet von -* D' F. Dannenberg, lena, p. 361-368.)
« Mais que l'inventeur d’une vérité s’abstienne d’éprouver sa théorie, qu'il réclame la simple foi en sa parole, c’est pleine et pure déraison.. Quiconque, même dans le recoin le plus caché de son cœur, découvre pareille prétention n’est pas seulement un méprisable égoïste, c’est, en outre, à coup sûr aussi, un cerveau sans profondeur et un bavard superficiel. La vraie spéculation ne se transmet pas de main en main; il faut que chaque individu la produise en lui-même; elle ne s’admet pas sur la parole du maître, et qui n’a que cette parole, n’a, en effet, qu’une parole et pas de concept. C’est seulement dans l’épreuve, dans la lutte de l’esprit avec l’esprit que croît le concept, mais il ne croît que sur le sol de notre conscience propre ({bid., p. 368-369)... » car la vérité ne vient pas du dehors, elle ne peut naître que du travail tout intérieur de la pensée, elle est un acte de création spirituelle. Et cet acte, précisément parce qu’il est engendrement de la vérité, s’accompagne d’une évidence et d’une certitude qui ne trompent pas, qui ne peuvent pas tromper (Veritas est index sui et falsi, comme dit excellemment Spinoza). Et quiconque à éprouvé ce sentiment de certitude, cette conviction du vrai qui a une valeur morale parce qu’elle exprime, au fond, la forme du devoir, de la causalité intelligible, porte en lui une lumière qui ne s’éteindra plus. Il sera préservé à
jamais, des fausses certitudes, des certitudes de ceux qui sont le jouet des illu-
comprend pas et qui refuse aux roturiers des lettres le droit d’avoir une opinion. [Il saisit l'occasion pour dénoncer les mœurs permettant à l’auteur anonyme d’un compte rendu d’injurier nommément un auteur, ou à un auteur connu de maltraiter un confrère que tout désignait, à condition de ne point le nommer, mais interdisant, comme un crime, à un auteur de prouver la sottise d’un autre par des arguments !; il n’hésita pas à déclarer que, quant à lui, 1l respectait seulement les raisons, qu'il ignorait les personnes, les réputations, les services rendus ?. Enfin une note (l'article de la Revue mensuelle ne lui paraissait pas mériter davantage) fit connaître à l’auteur des « Principes kantiens » le cas que Fichte faisait des cris poussés par la « mère l’Oie », c’est le nom qu'on donnait à la Revue de Sommer.
« Deux mots à toi, chère oie, non que tu sois en état de les comprendre, mais pour ceux qui t'entourent, comme on fait pour les enfants et pour les bêtes dépourvues de raison,
« Pauvre bête, tu trouves tout à fait sans pitié ce jugement que certaines gens ne doivent pas faire de philosophie et tu cries lamentablement : les malheureux, que doivent-ils donc faire? Est-ce que cela me regarde? Ils feront ce qu’ils voudront et ce qu’ils pourront. Ils feront sans doute ce que tu fais, manger, boire, dormir, caqueter. Si ton gardien te défendait de pousser des cris au sujet de la géométrie, parce que tu n’en as pas appris, tu ne te trouverais pas toi-même bien à plaindre... Oui, mais la philosophie est pourtant quelque chose de tout autre. La philosophie, on la reçoit en même temps que le bec. Penses-tu, ma chère oie?
« Tu me trouves « extraordinairement arrogant » d’avoir dit que j'aurais pu, dans ma Théorie de la Science, éviter maints malentendus avec quelques mots que je n'ai pas prononcés. Cela paraît te mettre particulièrement en colère. Si seulement j'avais prononcé ces quelques pauvres mots, toi aussi tu l'aurais comprise et tu sions de leur imagination, dont la vie n’est qu’un rêve éveillé, qui ignorent leur erreur parce qu'ils ignorent la vérité.
Mais si telle est bien la nature de la certitude et la dignité de la vérité, que penser de ces critiques qui, publiquement, rejettent et dénigrent certaines manifestations de la spéculation, parfaitement conscients qu'ils ne l’ont pas comprise et qu'ils ne sont pas sûrs de leur fait? On les abandonne à leur courte honte et à leur vil métier. (Ibid., p. 369-71.) |
On remarquera l’importance de ce morceau au point de vue des idées qu’il émet sur la nature de la vérité et de la moralité, sur leur caractère social, sur l’essence de la certitude et sa valeur morale. Ce sont des idées essentielles au système de Fichte et sur lesquelles il a plus longuement insisté ailleurs. (Voir : Leçons sur la Destination du savant et Morale.)
1. Fichte, S. W., IT. Bd., 3. c. Annalen des philosophischen Tons, p. 460-462. 2. Ibid., p. 463.
pourrais aujourd'hui bavarder tout ton saoul. Rassure-toi; eussé-je prononcé mille et mille paroles, la Théorie de la Science n’est pas faite pour les cervelles d'oie. C’est très sérieux, chère oie; qui est digne de la comprendre, la comprend; et quant aux autres, j'aimerais mieux être moi-même une oie que d avoir l'entonnoir de Nuremberg pour y verser la sagesse à tous les bouffons.
« Tu appelles la Théorie de la Science une pierre philosophale. Ce nest pas une pierre, ma chère ojie, c'est un livre. Elle te paraît une pierre parce que ce n’est pas du grain. Les oies, dans le monde, divisent tout en grains, qu’elles peuvent manger, et en pierres, qu elles ne peuvent pas manger.
« Mon ton est du « ton supérieur ». Oie d’or, supérieur est le ton, quand on veut décider sans raison, par simple assurance et par un air prétentieux. Ce ton, je ne l'ai pas, et je ne risque pas de l’avoir jamais. De ce que je dis j'apporte les preuves; j'ai pris cette habitude pédante, bonne oie. Le grain et les pierres ne sont pas aussi différents que mon ton et le « ton supérieur ». Dans ta vie d’oie ordinaire tu l’appellerais « impoli, arrogant, présomptueux ». Sincèrement, chère oïe, le ton de ta vie d’oie ordinaire ne me plaît pas beaucoup ; il consiste à se suivre l’une l’autre en clochant des pieds, et quand l’une pousse des cris, à pousser des cris en chœur. Un troupeau d’oies appelle arrogant quiconque lui barre la route.
« Sur les passages que tu apportes comme arguments contre moi, une méchante compagne t'en a fait accroire. Je ne dis pas que j'écris d’une manière incompréhensible pour ceux qui ne comprennent pas; ce sont là seulement des propos d’oie et il n’y a qu’à des oies qu'on puisse faire accroire pareille chose; je dis que je ne puis rien écrire de compréhensible dans la voie de la spéculation pour ceux qui n’ont pas compris mon ouvrage sur le Concept de la Théorie de la Science. Fais-toi expliquer par quelqu'un où est la différence.
« Tu as fait vraiment une belle trouvaille en criant à la contrefacon de Kant! Malheureusement tu m'y mêles et il n'y avait au monde d'autre créature qu'une oïe qui pût m'y mêler.
« Les oies ont jadis sauvé le Capitole; pourquoi maintenant ne pourraient-elles pas sauver la liberté et l'autonomie de la pensée? Et ainsi les plumes pourraient te repousser à toutes les places dénudées et guérir tes ailes pendantes, et moi-même je veux envoyer pour toi à M. Sommer un setier de grain!, »
1. Fichte, S. W., 11. Bd., 3. c. Annalen des philosophischen Tons, note des pages 480-481.
L'histoire ne dit pas si Sommer reçut le setier, mais elle nous apprend comment il se vengea, en publiant à sa librairie, dans l’Almanach des amis de la plaisanterie et de la satire publié par Falk (en 1797), avec le privilège de la cour de Saxe, un pamphlet en
vers contre les Kantiens, sous ce titre : l'Histoire charmante des
singes, du gros homme et d’un puissant dragon, comme aussi du grand philosophe appelé Wolf et de son enterrement, idem d'un nommé Emmanuel Kant, à l'usage des bons jeunes gens, pour chanter en commun sur l'air : il est certainement temps *.
Après Schmid d’Iéna, après Sommer de Leipzig, Nicolaï de Berlin vint à la rescousse, et, dans le onzième tome de sa Description d'un voyage à travers l’Allemagne et la Suisse, paru en 1796, 1l n'hésita pas, à son tour, avec la franchise dont il se vantait, à dire publiquement à Fichte « quelques vérités désagréables ». Il commençait par rendre hommage au « célèbre Kant, un des philosophes les plus pénétrants d'Allemagne, un des hommes les plus dignes de respect, à son sens », mais c'était pour mieux l’opposer « aux perroquets sans cervelle » qui le répétaient?, à ces philosophes du jour qui, pour être à la mode, croyaient bienséant de ramener toutes les connaissances humaines à des propositions purement formelles, inconditionnées, posées par elles-mêmes *, ou bien se demandaient s'il fallait compter exactement douze catégories, pas une de plus, pas une de moins, combien de variétés de Moi il y avait, et quel était leur rapport au Non-Moi‘; comment les propositions purement a priori pouvaient s'appliquer à l'expérience, seule réelle 5, et quel intermédiaire trouver entre le monde sensible et le monde intelligible f, sans doute le Moi humain avec la dualité qu'il enfermait, le Moi à la fois transcendantal et empirique, le Moi qui avait alors quelque chose de la nature des diables de Milton; séparés les uns des autres par les anges, ils finissaient bientôt par se rejoindre". |
Sans la moindre connaissance du monde réel, rejetant d'ordinaire