Ibid., p
FICHTE ET SON TEMPS. “ay
de toute synthèse, est essentielle à la doctrine de Kant. Quand il soulève la question de la possibilité des jugements synthétiques, ce qui le préoccupe, au fond, c’est de savoir comment est possible le passage de l’Absolu à son opposé, au multiple et au relatif, comment est possible la détermination du monde de l'expérience, du phénomène, par l'Absolu !. Mais, ainsi précisé, le problème n’est plus pour Kant de l’ordre théorique, c'est un problème pratique. D’une part notre refus de nous en tenir au monde phénoménal vient de l'exigence de notre conscience morale qui oppose le devoir à l'être, d'autre part cette détermination du relatif par l’Absolu que requiert la moralité ne s'effectue point par une opération de l'intelligence, elle est l’acte et l’œuvre propres de la liberté?.
Entendu de cette manière — et c’est de cette manière qu'il faut l'entendre — le Criticisme ne contredit pas le Dogmatisme, mais il l'enveloppe bien plutôt, comme il enveloppe tous les systèmes, car il est l’Idée même de tout système, l’Idée de la science de la science ?. |
Et, au fond, si l’on y prend garde, c'est, en effet, le même problème que s’est posé le dogmatisme de Spinoza, et c'est la même solution qu'il apporte. Le même problème ; car, pour lui aussi, il s’agit, afin d'obtenir l’unité du savoir, d'opérer le passage de l'infini au fini; ce passage est un abîme qui ne peut être comblé, tant qu'on demeure au point de vue de la pure connaissance, au point de vue de la métaphysique; pour lui aussi, enfin, la solution du problème se trouve dans la substitution du point de vue pratique au point de vue théorique; c’est une exigence de la conscience morale que l'unité de la connaissance soit réalisée, en dépit de son apparente contradiction, et c'est l’œuvre de la morale de la réaliser, non pas sans doute en cherchant un impossible passage ae l'infini au fini, mais en suivant la marche inverse, l'ascension du fini à l'infini, en opérant l'union de l'être relatif avec l’Absolu qui est son principe. Le fait, théoriquement incompréhensible, de l'identification de l'infini et du fini, se trouve ainsi pratiquement réalisé *.
Cependant cette ressemblance n'est-elle pas tout illusoire du moment où le Dogmatisme conçoit (c'est là son trait caractéristique) l’Absolu comme objet, alors que le Criticisme a définitivement établi
1. Schelling, S. W., [. Bd, Philosophische Briefe über Dogmatismus und Kriticismus
Dritter Brief, p. 294.
2. Ibid., Vierter Brief, p. 299, Sechster Brief, p. 307-311. — 3. Jbid., Fünfter Brief.
p. 304-305. — 4. Ibid., Siebenter Brief, p. 314-315.
la suprématie du Sujet sur l’Objet? Mais, ici encore, les deux systèmes sont moins loin l’un de l’autre qu’on ne le suppose. D'abord, si l’on s’en tient à la lettre du Kantisme, qui ne voit le refuge que peut trouver le Dogmatisme dans la théorie de la Chose en soi? N'est-ce point là ce pur intelligible, cet Absolu qui échappe précisément aux prises de notre intelligence 1?
Mais examinons maintenant l’Absolu tel que le détermine le dogmatisme de Spinoza. Il semble que ce qui le caractérise ce sont précisément les déterminations essentielles du Sujet, l'intuition intellectuelle et la liberté?; la Vie absolue c’est, au fond, pour Spinoza la vie de l'esprit, la vie purement intellectuelle; Spinoza objective eu somme le Moi pur par un procédé habituel aux mystiques”?; le Moi et l’Absolu, l’Absolu et le Moi ne font qu'un. Et son réalisme aboutit, en somme, au plus intransigeant Idéalisme.
Pourtant, entre le Dogmatisme et le Criticisme il semble qu'il demeure, en fin de compte, une dernière opposition, cette fois insurmontable. Le Dogmatisme affirme le repos dans l'éternité de l'Étre, la possession de l’Absolu dans l'intuition intellectuelle; la formule qui pourrait alors servir de conclusion à toute l'Éfhique, c'est cette proposition : la béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais bien la vertu même *. Dans cet état de félicité suprême, qui est aussi l’état de liberté absolue, plus d'opposition, et plus de lutte, pas même la noble lutte de la moralité; car la moralité n’est pas le but suprême, elle est seulement l'effort pour conquérir le but, la liberté: elle n’est qu'une approximation de l’Absolu, non l’'Absolu même, et l'opposition qui en fait toute la réalité, l'opposition entre la sensibilité et la Raison, a disparu en même temps que disparaît l'opposition du bonheur et de la vertu 5.
Mais cette opposition n'est-elle pas une des thèses essentielles du Criticisme? Le dualisme, pour nous irréductible, du sensible et de l’intelligible n'en constitue-t-1l pas l'originalité? Si Le devoir exprime l’Absolu dans nos consciences, n'est-ce pas précisément parce que la Raison que nous sommes n’a pas l'intuition intellectuelle de l’'Absolu, qu'elle ne peut concevoir la liberté pure, la causalité intelligible qu'à titre d'idéal inaccessible, de Devoir-être; l'effort moral, la lutte de la Raison contre la nature étant notre condition humaine.
1. Schelling, S. W., I. Bd. Philosophische Briefe über Dogmatismus und Kriticismus, Fünfter Brief, p. 302-303.
2. Ibid., Achter Brief, p. 317-318. — 3. Ibid., Achter Brief, p. 319-321. — 4. Ibid., p. 322. — 5. Ibid., p. 324. — 6. Ibid., Neunter Brief, p. 328.
Ce divorce du bonheur et de la vertu n’est cependant pas le dernier mot de la Critique, et quiconque en saisit le véritable esprit, comprend que le dualisme n’est pas définitif.
Elle exige explicitement, au point de vue pratique, Lans du bonheur et de la vertu, l'identification du sensible et de l’intelligible; et la Critique du jugement fait entrevoir comment peut s’accomplir, dans l'intuition intellectuelle qui nous manque, avec la production intelligible, l'unification de l’objet et du sujet, du mécanisme et de la finalité.
Ainsi le Criticisme comme le Dogmatisme, aboutit dans l’Absolu à l'Identité”. Sans doute les deux systèmes y parviennent par des voies inverses. L'un posait immédiatement le sujet dans son identité et médiatement l’union de l’objet avec lui, l’autre immédiatement l’objet dans son identité absolue et médiatement l'union du sujet avec lui; mais que l'objet soit identifié au sujet ou le sujet à l'objet, dès qu'ils deviennent identiques l’un à l’autre, dès que, dans leur pureté, ils se confondent en une même unité, il n’y a plus opposition entre le Dogmatisme parfait et le Criticisme achevé *; l'Idéalisme et le Réalisme, dans leur forme pure, ne se distinguent pas l’un de l’autre : ils se confondentÿ.
Établir cette identité du réel et de l'idéal, telle est la tâche que Schelling s'assigne dès maintenant. L'année même où il publie ses Lettres philosophiques sur le Dogmatisme et le Criticisme, il affirme, dans sa Nouvelle déduction du Droit naturel, l'identité « entre l'Être absolu qui est la base de toute existence, qui se manifeste dans toute existence et le Moi un et immuable, le Moi absolu qui est au fond de nous-mêmes ». [Il pose la liberté pure, le sujet inconditionné, non plus comme un Idéal à réaliser, mais comme existant effectivevement et efficacement dans le monde; il soutient que « la causalité de la liberté se révèle nécessairement par une causalité physique et que cette révélation est ce qu'on appelle la Vie », il constate par suite l'identité foncière, en dépit des apparences, de l’hétéronomie et de l'autonomie, de la nature et de liberté’; le monde est réellement pour lui l'œuvre de l’esprit; et, dans ses Éudes explicatives sur l’Idéalisme de la Théorie de la Science il insiste sur ces considérations. Il montre ce qu'il y a d'intenable dans la position de ces
1. Schelling, S. W., [. Bd. Philosophische Briefe über Dogmatismus und Kriticismus, Vierter Brief, p. 296-299. — 2. Jbid., Neunter Brief, p. 327. — 3. Ibid., p. 328. — 4. Ibid., p. 329. — 5. Jbid., p. 330 et Fünfter Brief, p. 302.
6. Ibid., Neue Dédichion des Naturrechts, |, $ 2, p. 247. — 7. Ibid., $$ 7 et 8, p. 248-249.
disciples de Kant — est-ce vraiment disciples, qu'on doit dire ou. faux disciples? — qui séparent radicalement de sa forme la matière de la connaissance, et prêtent encore au maître la conception d’un « abîme entre l’entendement et la sensibilité! »., [Il montre que pareille hypothèse supprime la possibilité de la connaissance, laquelle exige, au fond, l'identité de l'objet et du sujet, de la chose et de l'esprit; et il expose, à la suite de la Théorie de la Science, le mécanisme de la production inconsciente des objets par l’imaginaton, l'imagination étant la faculté de l'esprit où se rencontrent et se concilient à la fois cette infinité qui est son essence même et la finitude, la détermination qu'exige la réflexion sur soi; grâce à l’opération de l'imagination, la production et la reproduction incessamment renouvelées des objets expriment, sans jamais s’épuiser ni l’'épuiser, l’infinité de la création spirituelle; et de cette opération sort la Nature même?. Ce n'est pas, comme d’aucuns le croïent, l'esprit qui naît de la matière, mais bien la matière qui est née de l'esprit ?.
Cette construction de la Nature, dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer ici, nous révèle, en définitive, le progrès même de l'esprit à travers la série de ses intuitions et de ses productions‘. Au terme de ce progrès et par la connaissance de la Nature, l'esprit arrive à la conscience de lui-même, et il découvre, dans l’action absolue, son essence véritable, le vouloir; le vouloir, supérieur et antérieur à toute loi 5, le vouloir absolu qui est le point de coïncidence du réel et de l'idéal, « l'identité en nous du théorique et du pratique * ».
Ainsi s'affirme très nettement, dès ces premiers ouvrages, la position originale de Schelling. Il s'efforce de restaurer l’ontologisme à travers la Critique; il affirme la réalité d'une intuition intellectuelle, comme organe de la connaissance de l’Absolu; et, par cela même qu'il atteint directement l’Absolu, l'Étre dans l'identité du Sujet de l’'Objet, il institue le monisme contre le dualisme de la Critique où l’Absolu n’est que l’Idéal, d’ailleurs inaccessible, de la conscience, le but infini du devoir.
Cependant, dans l’établissement même de son propre point de vue, Schelling, loin de se poser en adversaire de la Critique, s'efforce d'y trouver les éléments de son système; il soutient que la
1. Schelling, S. W., I. B. Abhandlungen zur Erläuterung des Idealismus der Wissenschaftslehre, p. 359.
2. Ibid. I, p. 360, IE, p. 363-374, III, p. 375-395. — 3. Jbid., II, p. 373-374. — 4. Ibid., IT, p. 382-383. — 5. Ibid., p. 394-397. — 6. Ibid., p. 440. — 7. Ibid., p. 413-414.
doctrine de l’Identité est au fond celle de Kant et il est remarquable qu'il présente, cette fois, nettement ses idées comme une explication de l'Idéalisme de la Théorie de la Science. |
Aveu compromettant pour la Théorie de la Science; aveu qui justifie et la protestation de Kant et la nécessité où se trouvait maintenant Fichte de restituer, contre son dangereux ami autant que contre ses adversaires, le sens véritable, le sens critique de la Théorie de la Science.
Ce fut l’objet des deux /ntroductions à la Théorie de la Science que publia le Journal philosophique*?. Fichte commençait par exprimer une plainte et un regret : « ses adversaires n'avaient pas encore formulé les raisons de leur blâme; ils s'étaient bornés à des plaisanteries, à des outrages, ils prétendaient qu'on éprouvait une répulsion innée pour sa doctrine, aveu vraiment naïf et de piètre importance, car il ne s'agissait pas de savoir si elle plaisait ou non, mais si elle était démontrée, ou encore qu'on ne la comprenait pas, aveu aussi peu intéressant, car on ne pouvait la comprendre sans l'avoir étudiée; elle était non la répétition d’une leçon déjà apprise, mais quelque chose de tout nouveau pour le siècle qui n'avait pas compris Kant, et qui, lorsque Kant n’était pas demeuré pour lui lettre morte“, y avait lu précisément ce qui n'y était pas et ce qu'il voulait réfuterÿ ».
« L'auteur de la Théorie de la Science, en effet, par une connaissance rapide de la littérature philosophique qui avait suivi l’apparition des trois Critiques de Kant, s’était vite convaincu que le dessein chez ce grand homme de révolutionner de fond en comble l'opinion du siècle sur la philosophie et, avec elle, sur toutes les sciences, avait complètement échoué, et qu'aucun des nombreux successeurs de Kant n'avait compris ce que Kant avait exactement voulu dire. L'auteur de la Théorie de la Science avait cru le savoir; il avait résolu de consacrer sa vie à exposer, sous une forme d’ailleurs entièrement indépendante de celle de Kant, la grande découverte de ce penseur, et cette résolution il prenait l'engagement de ne pas y faillir. »
Mais, en affirmant que son système n'était rien d'autre que celui de Kant, c’est-à-dire exprimait la même conception des choses (quoique dans sa marche il fût absolument indépendant de l’expo-
1. Schelling, S. W., I. B. Abhandlungen zur Erläuterung des Idealismus der Wissenschaftslehre, p. 397.
2, Dans les tomes V et VI de 1797 (p. 1-47, 319-378 et 1-40). — 3. Fichte, S. W., I. Bd., 5, Erste Einleitung in die W. L., p. 420. — 4. Ibid., p. 421. — 5. Ibid., p. 420. — 6. Ibid., p. 419.
sition kantienne), Fichte n'entendait pas se cacher derrière l’autorité d’un grand nom ou chercher à sa doctrine un appui en dehor
d'elle-même ; il se bornait à dire la vérité, à faire acte de justice !; il ne prétendait pas d’ailleurs expliquer Kant ou se faire expliquer par Kant; ses écrits valaient par eux-mêmes, avaient leur preuve en eux-mêmes : Kant était ici tout à fait hors de cause ?.
Déterminer le sens propre de la Théorie de la Science tel était Justement le but de Fichte dans ces /Zntroductions; détermination d'autant plus nécessaire, avons-nous dit, que les commentaires du Jeune Schelling, alors universellement réputé pour le disciple authentique de Fichte, risquaient d’en fausser le véritable esprit. Et il est très remarquable, en effet, que Fichte, dès cette époque, inaugure vis-à-vis de Schelling une méthode de rectification qu'il ne cessera plus d'employer; il reprend du point de vue de la Théorie de la Science les thèses de Schelling, pour les réfuter.
Sans doute Fichte ne nomme point Schelling, — l'heure de la brouille n’est pas venue, c’est encore l’époque des ménagements, — mais, visiblement, la tentative de restaurer l’ontologisme de Spinoza à travers la Critique et la Théorie de la Science, la substitution, dans la recherche du premier principe, de l'intuition intellectuelle, organe d'une connaissance directe et immédiate de l’Absolu, à l'exigence morale qui fait de l’Absolu l’objet du devoir et l’Idéal de la conscience, le renversement des valeurs dans le rapport de la pratique à la théorie, la Science, la Science absolue, primant la Moralité, d'autre part, la réconciliation opérée entre le Dogmatisme et le Criticisme, entre le Réalisme et l'Idéalisme, inquiétaient l’auteur de la Théorie de la Science et lui paraissaient singulièrement suspectes.
Dans sa première /ntroduction, Fichte reprend le problème qu'avaient traité les Lettres philosophiques sur le Dogmatlisme et le Criticisme de Schelling, mais pour restituer à l'Idéalisme de la Théorie.de la Science son sens primitif et montrer que, loin d'admettre une conciliation avec le réalisme du Dogmatisme, il s’y oppose définitivement et triomphalement.
Dans l'explication de l'expérience, objet même de la philosophie, on peut partir soit de la chose, soit de l'esprit; il n’y a pas de troisième terme : Réalisme ou Idéalisme, tel est le dilemme philosophique.
Partis de deux principes opposés et irréductibles, l'un ramenant
1. Fichte, S. W., [. Bd., 5, Erste Einleitung in die W. L., p. 420. 2. Ibid., p. 420-421.
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tout à l’activité autonome de l'esprit, l’autre expliquant tout et. jusqu’à l'esprit lui-même par la chose, sans point de contact par conséquent, les deux systèmes sont impénétrables l’une à l’autre, et. l’un pour l’autre irréfutables.
Il faut donc choisir entre les deux, il faut opter pour la chose ou pour l'esprit. Et, dès que l’homme a pris conscience de lui-même, de son activité interne, dès que, sorti de l’inconscience primitive et. de l’éparpillement dans les objets, il cesse d’être le pur miroir des phénomènes, son choix est fait; il comprend que sa destinée est de s'arracher à la nature pour devenir un esprit, une activité libre. À la base de l’Idéalisme se trouve, au fond, l'intérêt pratique suprême, la croyance en la moralité. Une fois admis d’ailleurs ce postulat. de l’Idéalisme que la vie spirituelle est l'essence de l’homme, le Dogmatisme est réfuté par cela même qu'il ne peut ‘expliquer le: fait du relour sur soi, caractéristique de l’activité spirituelle, et. qu'incapable de se réfléchir 1l demeure tout entier attaché à l’objet. L'Idéalisme reste ainsi la seule philosophie possible, celle qui montre dans l'existence des choses non pas une réalité étrangère à l'esprit et qui lui serait impénétrable, mais déjà une production inconsciente de l'esprit, une production que l'esprit peut connaître, parce qu'il est justement capable de se réfléchir. Maintenant l'Idéalisme peut procéder à son œuvre suivant deux méthodes. Celle de Kant d'abord; car, contrairement à l’opinion de la plupart des. penseurs du temps, qui font de Kant un dogmatique, et suivant Beck, auquel revient l'honneur d’avoir seul et spontanément aperçu, au milieu de l’'universelle erreur, le sens véritable de la philosophie kantienne, la Critique est bien un Idéalisme. Pour l'avoir dit, Beck mérite le respect de Fichte, ayant fait à ce siècle le cadeau le plus précieux, et son système étant la meilleure préparation à la Théorie de la Science". Mais la méthode de Kant est insuffisante parce qu’elle
1. Fichte, S. W., I. Bd., 5. Erste Einleitung in die W. L., note de la p. 444, Philosophisches Journal, V. Bd., p. 1-17. Il s’agit de l’ouvrage intitulé : Analyse explicative des écrits de M. le professeur Kant publiée sur ses conseils par Joseph Sigismond Beck (Erläuternder Auszug aus den Kritischen Schriften des Herrn Prof. Kant, auf Anrathen desselben), 3 vol., 1793-1796, Riga, J. F. Hartnack. Le troisième volume, paru justement en 1796, un peu avant que Fichte écrivit son Introduction, n’était plus, comme les deux autres, un simple commentaire du texte de la Critique; il portait ce soustitre : Troisième volume qui expose le seul point de vue possible auquel il faut juger la Philosophie Critique (Einzig môglicher Standpunkt, aus welchem die kritische Philosophie beurtheilt werden muss). Beck s’efforçait de montrer que ce point de vue c'était l’Idéalisme, et que hors l’Idéalisme de la philosophie transcendantale aucune des thèses essentielles de la Critique n’avait de sens, qu’elles apparaîtraient toutes, au fond, stériles ou contradictoires, par exemple l’hypothèse de la Chose en soi, les formes de l’espace et du temps, la distinction des intuitions et des concepis,. la théorie des catégories, de la possibilité de l'expérience, de l’objectivité de la. connaissance, etc.
s’en tient aux données de la conscience et à la pluralité des fondements que ces données impliquent, sans remonter au principe vraiment un de l'esprit, sans expliquer ni la genèse des catégories, ni la production des objets, parce qu’elle admet encore, en raison de son dualisme, l'existence de la Chose en soi, se bornant par suite à affirmer l’'Idéalisme, mais incapable de le démontrer, et n'ayant contre le Dogmatisme d’autres armes que la certitude d’avoir raison.
Seule la Théorie de la Science fournit la solution du problème, non seulement par la découverte du principe un et absolu de l'esprit, mais par la marche méthodique qui, on l'a vu, dans la mesure où elle est rigoureuse, prétend arriver à reconstruire a priori, idéalement, l'expérience, et par là même à la rendre entièrement intelligible, comme le géomètre construit idéalement des figures qui répondent aux déterminations réelles de l’espace. Et cette correspondance entre la construction idéale et la réalité a posteriori, la réalité de l'expérience — en dehors de toute communication entre elles, est le triomphé même de l’Idéalisme ft.
Cette justification de la Théorie de la Science Fichte l'avait donnée pour fournir des éclaircissements à ceux qui, doués du sens de la vérité, avaient le zèle de la Science et des libres recher-. ches. Avec ceux auxquels un trop long esclavage spirituel avait fait perdre aussi bien le sentiment d’une conviction personnelle que la croyance aux convictions d'autrui, avec ceux pour qui c’est folie de chercher par soi-même la vérité, avec ceux qui, dans les sciences, n'aperçoivent rien d'autre qu’un gagne-pain plus commode, et que chaque progrès de la Science effraie comme imposant un labeur nouveau, Fichte n'avait rien de commun; il souffrirait d’être compris par eux. Jusqu'à présent d’ailleurs son vœu avait été exaucé; et, pour l'avenir, il espérait, par ce discours, leur avoir si bien brouillé la cervelle, qu'à dater de ce jour ils ne verraient plus dans les mots que des lettres et que leur rage contenue déchirerait en petits morceaux ce qui leur tenait lieu d'esprit *.
Mais Fichte ne s’en tint pas à cette première Zntroduction. Devant le danger plus que jamais menaçant du Dogmatisme en apparence ruiné par la Critique, mais qui, sous une forme nouvelle, semblait renaître maintenant de ces cendres, il crut devoir rappeler la différence de méthode entre la Théorie de la Science et les systèmes de philosophie antérieure (la Critique exceptée); il crut devoir donner
1. Fichte, S. W., [. Bd., 5. Erste Einleitung in die W. L., p. 422-449. 2. Ibid., Vorerinnerung, p. 421-422.
un avertissement à « ces faiseurs de système qui partent d’un concept, sans souci de savoir où ils l'ont pris ni comment ils l'ont composé, qui l’analysent, le combinent avec d’autres dont l’origine leur est aussi indifférente, et qui de leur raisonnement font leur philosophie, réduisant toute la philosophie à leur propre penséet ». C'est à eux et tout particulièrement peut-être à Erhard que Fichte songe quand 1il leur adresse précisément le reproche qu'Ehrard avait fait à la Théorie de la Science. Leur philosophie, déclare-t-il, et l’allusion est ici transparente, leur philosophie est une œuvre d'art; ce n’est pas une science; leur objet n’est rien de réel, c’est la fantaisie de leur imagination qui le crée. Toute autre est la méthode que suit la Théorie de la Science; elle distingue soigneusement deux ordres, l’ordre de la réflexion philosophique, l’ordre du réel; et le réel, c'est pour elle l’activité même de l'esprit dont la réflexion cherche à analyser le mécanisme; elle distingue le Moi, le sujet que considère le philosophe et les considérations mêmes du philosophe sur le Moi. La plupart des malentendus relatifs à la Théorie de la Science viennent de ce qu'on ne distingue pas les deux séries ou de ce qu'on confond ce qui appartient à l’une avec ce qui appartient à l’autre?. De là en particulier une double objection faite à la Théorie de la Science par ceux qui lui refusent la possibilité d'atteindre le réel, de sortir du logique*. D'abord celle-ci : toute pensée concerne un être, or il n’y a pas d’être auquel corresponde le Moi, principe de la Théorie de la Science; donc il est inconcevable, et la Science qui repose sur ce principe contradictoire est tout entière vide et vaine. Celle-ci ensuite : si la Théorie de la Science ne part pas de l'être, comment peut-elle tirer d'elle un être? On ne peut déduire d’un principe que ce qui y est contenu. À cette double objection il est facile de répondre en distinguant justement l’ordre de la réflexion et l’ordre de la production. Si l'on veut qu'à la pensée ou réflexion corresponde un être extérieur à
1. Fichte, S. W., I. Bd., 6. Zweite Einleitung in die W.L., 1, p. 453-454. On ne peut s’empêcher en lisant ces lignes de se souvenir que Schelling avait publié cette année-là ses Études explicatives sur l’Idéalisme de la Théorie de la Science, où il insistait sur le caractère à la fois idéal et réel du premier principe, sur l'unité inséparable de la Raison et de l'être, de la vérité et de la réalité; où il dénonçait comme intenable le dualisme irréductible de la matière et de la forme, où il cherchait dans l’interprétation du Kantisme et de la Théorie de la Science, les bases d’une nouvelle métaphysique, qui, par la construction des concepts, déduirait du Sujet absolu la Nature, vues que devaient accentuer encore les /dées pour une philosophie de la Nature parues la même année.