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l'esprit, la Critique a montré la vanité de cette conception; mais si l'on admet que les actes par où l'esprit s'affirme ont une valeur. universelle, une objectivité, alors on peut dire qu'à la série de la réflexion correspond une réalité, la réalité de la série de la production.
De même 1l serait sans doute absurde de vouloir faire sortir du principe de la Théorie de la Science, du Moi, un « être en soi » qui n'y est contenu à aucun titre et qui d’ailleurs n'existe pas; mais on peut montrer comment le développement des actes du Moi produit pour lui l'apparence d’un être extérieur; l'apparence, car si cet être existe comme tel aux yeux du Moi qui agit, la réflexion du philosophe y montre justement un produit inconscient de cette action. Le réalisme est le point de vue de la production, du Moi qu'observe le philosophe; mais l'être se résout en acte, en acte de l'esprit pour la réflexion, dont le point de vue nécessaire est l’Idéalisme!.
Ce n'était d'ailleurs pas seulement aux objections des dogmatiques que Fichte avait à répondre, c'était aux reproches des Kantiens, de Kant lui-même, qui l’accusaient d’une part d’avoir voulu supprimer la Chose en soi dont la Critique faisait encore comme l’X d'où sortait la matière de la sensibilité, le divers primitif, d'autre part d'avoir tenté ou laissé tenter, en son nom, par Schelling, et sans le désavouer, un nouveau recours à l'intuition intellectuelle, formellement condamnée par cette même Critique.
Le premier reproche lui venait des Kantiens les plus orthodoxes, de Schulz, et de Reinhold en particulier qui, dans un écrit récent ?, soutenait que l’auteur de la Théorie de la Science, en niant, chez Kant, l'existence d'une Chose en soi, faisait tort non seulement à lui-même mais aux autres partisans de Kant.
Et Fichte reconnaissait sans doute qu’à la question de savoir si Kant avait vraiment cherché le fondement du contenu empirique de l'expérience dans quelque chose d'extérieur au Moi, tous les Kantiens, Beck excepté, avaient répondu par l'affirmative; mais il prétendait qu'ils entendaient mal la pensée de Kant et qu'ils Jui prêtaient gratuitement l’absurdité d’un grossier dogmatisme. Cette découverte, que Kant n'’admet pas de chose distincte du Moi, n'avait même rien de bien nouveau. Elle avait été proclamée,
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1l y avait déjà dix ans, par Jacobi, dans l’Appendice à son Dia-
1. Fichte, S. W., 1. Bd., 6. Zweite Einleitung in die W. L., 7, p. 493-498. 2. P. 341, Auswahl vermischter Schriften, 2. Theile, lena, b. Mauke, 1797.
logue sur l'Idéalisme el le Réalisme, intitulé l’/déalisme trans- .cendantal, avec preuves à l'appui, tirées des propres assertions de Kant. Il suffisait d’ailleurs de se reporter au texte de Kant pour s'assurer premièrement, que l'affirmation d'une Chose extérieure à l'esprit était en contradiction formelle avec l'usage des catégories, au sens où Kant l'entend, comme limité au monde des phénomènes ; secondement, que les trois ou quatre passages, seuls allégués pour défendre cette thèse, s'expliquent tous dans un sens idéaliste, si l'on comprend comme :il faut le mot Gegenstand. Or, par ce mot, Kant entend non pas une réalité étrangère à l'esprit, mais, au fond, une simple /dée, l’Idée de la limitation nécessaire de l’esprit humain, l’/dée de la cause de sa réceptivité, de son caractère affectif, du fait qu'il éprouve des sensations; c’est cette idée que, pour les besoins de notre intelligence, l'esprit transforme en Chose, en objet. Et c'est là exactement ce que soutient la Théorie de la Science.
Le second reproche paraît être venu de Kant lui-même, car c'est à propos de l’auteur de la Critique que Fichte rapporte le mot de Forberg : « Je puis, de la meilleure source, donner l'assurance que Kant voit dans le système de Fichte un tout autre système que le sien? »; et d'ailleurs dans un de ses derniers écrits sur le ton supérieur en philosophie (Berl. Monatsschrift, Mai 1796) Kant, confirmant les assertions de la Critique de la Raison pure, s'élevait avec une force nouvelle contre l'erreur d'une intuition intellectuelle qu'il qualifiait de déplorable extravagance.
Or, si Fichte ne voyait aucun déshonneur à n'avoir pas compris la pensée de Kant, si même la Théorie de la Science devait en recevoir un lustre nouveau puisqu'à elle seule reviendrait alors le mérite de la plus bienfaisante des révolutions dont l'humanité püt s’enorgueillir, il lui paraissait cependant nécessaire de se justifier, et de montrer que Kant, sans le dire expressément nulle part, admettait l'intuition intellectuelle au sens même où l'entendait Fichte. Ce sens, Fichte avait d’ailleurs tenu à le préciser, car Schelling avait cru trouver dans la Théorie de la Science une intuition intellectuelle dont elle n'avait encore nulle part affirmé explicitement l'existence ; et il convenait, semblait-il, à Fichte, de dégager la Théorie de la
1. Fichte, S. W., I. Bd., 6. Zweite Einleilung in die W. L., 6, p. 479-491.
2. Forberg, Fragmente. Fragmente aus Briefen. 1m Februar 1795, p. 77. Le texte mème de Forberg que nous avons déjà cité diffère légèrement de celui que Fichte lui attribue. « Fichte, écrit Forberg, déclare que son système n’est rien d’autre que celui de Kant. Cependant je tiens des meilleures sources et je puis assurer que le fondateur de la Critique lui-même est d’un autre avis. »
Science de l'interprétation erronée qu'on en donnerait! en lui prétant, comme le faisait Schelling, cette intuition intellectuelle définie par Kant comme la conscience immédiate qu'un être affranchi des limites de la sensibilité aurait de soi, la conscience immédiate résultant de la production intelligible de la Chose en soi (par exemple lorsqu'on cherche à tirer l'existence de Dieu de son concept). Cette intuition-là, qui restaurerait le Spinozisme et que Schelling semblait accepter en l’appliquant au Moi, Fichte la rejetait comme incompatible avec les principes de la Critique; car le seul être adéquat à notre pensée, à une pensée sensibilisée, est l’être phénoménal; la seule intuition qu'il admît de l’intelligible était une intuition qui n était pas isolée de l'intuition sensible et suspendue dans le vide, comme le serait l'intuition directe et immédiate de l’Absolu; c'était Vintuition d’un acte, de l'action de l'esprit, de son autonomie, impliquée, au fond, dans toute conscience, une intuition conforme sinon à la lettre, du moins à l'esprit du Kantisme.
À travers toute la Critique est présente, en effet, l’action de la Raison dont il faut bien que Kant ait quelque conscience pour pouvoir l’affirmer; d'ailleurs il le reconnaît expressément, lorsque, dans la Critique de la Raison pratique, il s'incline devant le Devoir; car le Devoir exprime pour lui l'acte efficace de la Raïson, sa causalité par rapport à notre être sensible; et dans le domaine théorique même n'est-ce pas encore-l’intuition de cet acte qui, sous le nom d’aperception pure, est, en dernière analyse, le principe des catégorles? n'est-ce pas cette intuition qui, dans le conflit des antinomies, fournit la solution du problème, en limitant justement l'usage des catégories, en attestant que la Raison ne peut s'appliquer à l'être tout phénoménal du monde. Sans doute, aussi bien dans la conscience du Devoir que dans l'application des catégories, l'intuition intellectuelle n'est pas isolable, à un moment quelconque, du temps, de l'intuition sensible, mais c’est là justement aussi ce que
1. On peut voir encore l’expression du même souci dans le petit article publié dans le numéro suivant du Journal philosophique sous le titre : Essai d'une nouvelle exposition de la Théorie de la Science (Versuch einer neuen Darstellung der Wissenschaftslehre). Dans cet essai Fichte cherche, par l’analyse de quelques exemples très simples, à donner au lecteur l'intuition dont il s’agit, à lui faire prendre conscience de ce qu'est l’activité spirituelle, activité qui présente ce singulier caractère d’être susceptible d’un redoublement, d’un retour sur soi, en même temps qu’elle est une production autonome; et cette conscience, pour laquelle le rapport de l’objet au sujet n’est plus un rapport de détermination réciproque, une médiation, mais un rapport où le sujet est immédiatement à lui-même son propre objet, est ce que Fichte appelle l'intuition intellectuelle; c’est l’aperception de l’activité spirituelle dans sa vivante mobilité, dans son incessante agilité, que nous fixons ensuite, pour la penser, dans un concept.
déclarait Fichte; l'intuition intellectuelle se trouvait, pour lui, inséparable de l'intuition sensible, l’acte pur n'étant Jamais l'état de notre conscience, mais son but; seul, un effort d’abstraction permettait au philosophe de se la représenter; mais, comme Fichte le faisait observer ici, cette coïncidence des deux intuitions n’autorisait pas plus à nier l'intuition intellectuelle, parce qu'elle est liée à l'intuition sensible, qu'elle n’autoriserait à nier l'intuition sensible parce que toute représentation, supposant la conscience de soi, implique au fond l'intuition intellectuelle. Si divers qu'ils fussent dans la forme, parce que Kant, dans la Critique, n'avait pas exprimé, en propres termes, tout ce qu’exposait Fichte dans la Théorie de la Science, les deux systèmes de Kant et de Fichte ne faisaient pourtant certainement qu'un dans l'esprit; et si Fichte se réclamait de la Critique de Kant ce n'était point pour cacher la Théorie de la Science derrière l'autorité d’un grand penseur, c'est parce que telle était la vérité.
Pour terminer, Fichte répondait à une dernière classe d'adversaires, à Ceux qui, Comme Sommer, lui reprochaient d’avoir tenté de faire sortir le monde de la considération du Moi {du Moi individuel), et de fonder ainsi le système de l'Égoïsme; à ceux-là Fichte déclarait qu'ils ne comprenaient rien à la Théorie de la Science et qu'ils le prouvaient par leur attitude même.
Ni le Moi dont part la Théorie de la Science pour établir sa déduction, ni le Moi auquel elle prétend aboutir et qu'elle affirme, au moins à titre d’Idée, d’Idéal, n’ont rien de commun avec l'individualité.
Le Moi dont elle part, comme d’une intuition intellectuelle, n’a rien du Moi individuel. C'est, on l’a vu, la forme pure et simple de la subjectivité (Ichheit), la forme de l'identité, du retour sur soi, de la position de soi par soi-même. Le Moi, sous ces espèces, n’est qu’une abstraction de la réflexion, il n’a d'existence que pour le philosophe: mais c'est précisément en s’élevant à cette abstraction qu'on fait acte de philosophe. Le Moi qui est au terme du système, le Moi comme Idée ou comme Idéal, n’est plus une abstraction; il n'existe pas seulement au regard du philosophe qui le contemple, il a une existence à soi el pour soi. Au fond il représente l’être raisonnable quand d’une part il a pleinement développé la Raison en lui-même, quand il est devenu entièrement raisonnable, donc quand il a cessé d'être un individu — ce qu'il n’était que par une limitation, comme
1. Fichte, S. W,, [. Bd., 6, Zweite Einleitung in die W. L., 5, 6, p. 463-479.
être sensible, — quand d'autre part il a aussi réalisé la Raison hors de lui, dans le Monde.
Mais dans les deux cas, on le voit, le Moi dont parle Fichte n’est pas un Moi-individu; c’est même le seul caractère par où le Moiintuition et le Moi-Idée se ressemblent.
Le Moi-intuition n’atteint pas l'individu, parce qu'il est purement formel, indéterminé et que l’individualité est une détermination du Moi; par contre le Moi-Idée a dépassé le stade de l’individualité; l’individualité ici s’est évanouie pour réaliser l’Universel. Seulement, remarquons-le, le Moi-Idée n'est pas, n'est jamais, une existence donnée; c’est un Idéal; un but placé à l'infini dont nous devons nous efforcer de nous rapprocher toujours davantage; c’est un Devoir.
Toujours est-il qu'on méconnaît entièrement l'esprit du système de Fichte en confondant la « Ichheit » et l’individualité, en identifiant, par un étrange abus de langage, le Moi et l’individu?; et c’est en protestant contre cette confusion et contre cet abus que Fichte achevait son /ntroduction :
« Voici, déclarait-il, du moins autant que je sais, les malentendus contre lesquels il est nécessaire de se mettre en garde et qu’on peut espérer de contribuer, en quelque manière, à dissiper par une claire explication. Contre certaines autres appréciations concernant le système nouveau, il n’y a pas de remède et il n’en est pas besoin*. Par exemple, si on taxe d'égoïsme ce système dont l'essence tout entière, du commencement à la fin, tend, au point de vue théorique, à oublier l’individualité et, au point de vue pratique, à la nier; si les gens qui le taxent ainsi, sont précisément ceux qui, à cause de leur égoïsme théorique caché et de leur égoïsme pratique avoué, demeurent incapables de s'élever jusqu'à l'intelligence de cette doctrine; si l’on en tire la conclusion que son fondateur est un mauvais cœur, et si, de cette perversité de son fondateur, on conclut derechef que le système est faux, contre ces accusations on reste dépourvu d'arguments, car ceux qui les profèrent savent eux-mêmes trop bien qu'elles ne sont pas vraies, et, pour les proférer, 1ls ont de tout autres raisons que celles qu'ils allèguent euxmêmes. Ils se soucient fort peu du système; mais c'est à l'auteur qu'ils en veulent, à l’auteur soupçonné d’avoir, en certains lieux,
1. Fichte, S, W., I. Bd., 6, Zweite Einleitung in die W. L., 11, p. 515-516. Voir aussi 9, p. 501-505.