CHAPITRE X
L'année même où Fichte justifiait ainsi A. CONVERSION DE
On: sa philosophie contre les fausses interpré-
tations et les fausses accusations, expliquant aux hommes de bonne foi ce qu'il avait voulu dire, il eut la grande satisfaction de voir venir à la Théorie de la Science un de ces hommes-là, un de ceux dont la conversion, par la grande auto-
rité de son nom, devait être singulièrement retentissante. Reinhold
se déclarait publiquement l’adepte de la « philosophie nouvelle ». Conversion inattendue, d’autant plus précieuse à Fichte qu'il y avait eu, entre eux, deux ans auparavant, au sujet de leurs doctrines,
un désaccord, presque une rupture.
Wieland, le beau-père de Reinhold, se faisant l’écho des bruits qui couraient, avait été l’auteur involontaire de ce dissentiment. Il avait écrit à son gendre le 7 janvier 1795 :
« J'ai appris de source sûre que Fichte saisit toutes les occasions de vous attaquer dans ses leçons et de vous réfuter à sa manière. Il a répondu, dit-on, à ceux qui lui ont fait comprendre leur déplaisir à cet égard que c'était de simples représailles auxquelles vous l'aviez forcé, car dans vos leçons vous faisiez de lui l’objet de vos constantes attaques. Tout récemment ïl s’est plaint: à quelqu'un d’avoir été pris à partie par vous avec une aigre véhémence, et il ajoutait qu'il se verrait contraint, malgré lui, de vous adresser un cartel !. »
Aussitôt Reinhold envoyait à Fichte le témoignage écrit de deux
1. Fichte’'s Leben, II, Zweite Abth., III, 6. Reinhold an Fichte, Kiel, d. 7. Jan. 1795, p. 198.
de ses auditeurs journaliers que jamais il n'avait seulement mentionné ni la personne ni le système de Fichte, lui reprochant sa conduite inamicale à l'égard d’un homme dont il avait été le premier à solliciter et à accepter l'amitié ‘. Il affirmait en même temps à Fichte que jamais il n'avait fait de polémique du haut de sa chaire; qu'il n'avait jamais eu l'occasion ni l’envie d'attaquer le système de Fichte, dont il ne connaissait que le Concept de la Théorie de la Science et dont il n'avait même pas encore compris l’idée maîtresse; que jamais enfin de ses lèvres ou de sa plume il ne laisserait tomber un mot à l’égard de Fichte qu'il avait considéré jusqu'alors comme son ami ?.
Il reprochait à Fichte de n'avoir pas observé la même réserve à son égard, et, tout en lui prodiguant les marques de respect dans des lettres qu'il avait sous les yeux, de s’être permis de le combattre du haut de sa chaire, au lieu de lui présenter directement ses objections *. Et il terminait par ces mots : « Je ne vous demande pas de ménager à Iéna mon souvenir; 1l y est vivant en maints excellents cœurs; je ne vous demande pas de ne pas déprécier, devant mes anciens auditeurs, une doctrine dont vous parlez avec estime et dans vos lettres et à Baggesen, n1 de vous taire absolument sur mon compte, si vous tenez ma doctrine pour plus funeste que celles de beaucoup de vos collègues et de vos contemporains, dont cependant, faute de temps, il faut bien que vous ne disiez rien. Faites à cet égard ce que bon vous semblera. Mon but a été et est d'éveiller la pensée et le sens moral de mes auditeurs, de les exercer, de les vivifier, non d'enseigner, selon un système infarllible, la vérité pure que je ne possède pas... Il peut donc m'être indifférent que mon système, dont je n'ai fait d'ailleurs que commencer à établir les fondements, demeure ou s'écroule. Je contribuerais à travailler moi-même à sa chute si je reconnaissais son insuffisance comme irrémédiable…
« Pourquoi je vous écris ? Je vous ai tendu la main comme à un ami; vous m'avez retiré la vôtre comme un ennemi. Je considère
1. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, II. Bd., 2, Kiel, d. 15. Jan. 1795, p. 5.
2. Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., III, 6, Reinhold an Fichte, Kiel, d. 7. Jan. 1795, p. 199. Dans sa lettre à Baggesen du 15 janvier 1795, Reinhold déclare, en effet, n’avoir commencé à étudier la Théorie de la Science que depuis trois jours et n’y voir que du vert et du jaune. Il ajoute qu’il entrevoit tout l'intérêt qu’elle présente et tout le profit qu’il en tirera. Dans cette même lettre il parle des bruits dont Wieland s’est fait l'écho à l’égard de Fichte, et de la plainte qu’il a adressée à ce dernier. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, II. Bd., 2, Kiel, d. 15 Jan. 1795, p. 4 et 5.