Fichte’s Leben, Il, Zweite Abth., III, 6, p
cette lettre comme le dernier devoir des relations sacrées que vous avez été le premier à nouer, que vous êtes le premier à rompre. »
Les accusations de Reinhold étaient-elles entièrement justifiées? Il ne le semble pas car, le 22 mars, Baggesen lui écrivait de Weimar:
Fichte ne s’est jamais permis d'attaques contre ta personne, mais seulement contre ta théorie; cela, je le sais maintenant de source certaine ?. »
Et, dans une lettre du 25 mars, il ajoutait :
« Je me suis expliqué avec Fichte sur les points qui, pour toi et pour moi, étaient ambigus, et je suis maintenant pleinement convaincu que Fichte n’est pas seulement un homme loyal, mais un des hommes les plus loyaux de ce monde, que tout ce qu'on a dit et écrit de vilain sur son compte, se réduit ou bien à des calomnies ou à des cancans forgés par la Jalousie *. »
De son côté, blessé d’un injuste soupçon, Fichte répondit non sans vivacité : « En vérité, à moi aussi, de plusieurs côtés, on m'a dit, à moi aussi, plusieurs personnes, en mesure de le savoir si quiconque le sait, m'ont écrit que, dans votre entourage, vous vous exprimiez sur mon compte avec la plus grande aigreur; que le moyen le plus sûr de vous mettre en colère était de prononcer mon nom devant vous; que, employant les expressions connues comme : « ils ne comprennent pas, ils n’ont pu comprendre, ils ne comprendront jamais », vous manifestiez très souvent et maintenant encore votre profonde amertume contre ceux qui ne voulaient pas reconnaître dans votre principe de la conscience le fondement de l’ensemble de la philosophie; et que votre entourage, précisément à cause de l’aigreur de vos paroles, m'appliquait vos propos. En vérité, j'ai vu moi-même une lettre de vous dans laquelle vous disiez remar-
1. Fichles Leben, Ii, Zweite Abth., Il, 6, Reinhold an Fichte, Kiel, den
F3 DE 1795, p. 199-200.
2. Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, IT, 6. Weimar,
d. 22. März 1795, p. 18.
3. Ibid., 7, Fichte’s Pult, d. 25. März 1795, p. 19-20. Reinhold d’ailleurs ne fut pas tout de suite aussi satisfait que Ba ggesen, etil écrivait à Wieland le 1** mars 1795 : « Baggesen me déclare que Fichte n’a pas attaqué ma personne mais mes ouvrages. De cela je n’ai jamais douté. Mais, maintenant comme avant, il est établi, pour moi, et Baggesen pourra difficilement me réfuter sur ce point, que, pour Les fins que Fichte poursuit dans ses leçons, il était superflu, maladroit et impoli de rabaisser la doctrine de son prédécesseur immédiat devant ses anciens auditeurs; qu’il était ridicule de faire juge entre lui et moi des jeunes gens et des commençants en philosophie, et que, s’il voulait prendre ma théorie en considération, il était imprudent de préférer en indiquer les divergences plutôt que les ressemblances avec la sienne. Ce qui est plus fort que tout, c’est qu'il attribue à mon amour-propre et à ma vanité mon mécontentement à l'égard de sa conduite. » Jbid., II. Bd. Beilagen ; Beilage 4, Reinhold an Wieland, p. 408.
quer que je m'éloignais toujours davantage de votre point de vue: en vérité, j'ai entendu dire que, dans une autre lettre, vous affirmiez que je m'étais fourvoyé. J'ai entendu dire aussi qu’à différentes reprises vous aviez traité mon œuvre de haut, en la raillant!.
1. Le procédé devait être familier à Reinhold car, un an plus tard, Fichte s’en plaignit de nouveau.
Il tenait, disait-il, d’un témoin auriculaire et oculaire que, durant l’automne 1795, au moment où Reinhold lui prodiguait les marques d’affection, il lisait et colportait partout une lettre de Baggesen où Fichte était ridiculisé. (Fichte's Leben, II, Zweite Abth., II, 11, Fichte an Reinhold, lena, d. 17. Juli 1796, p. 227.)
Il s’agit peut-être de la lettre du 30 mars 1795 où Baggesen parle du dogmatisme, de l’égoisme et du fanatisme de Fichte; où il compare et oppose Lavater et Fichte, le mysticisme et le dogmatisme, la Théorie du Moi (Ichlehre) de l'imagination (Phantasie) et la Théorie du Moi de l’entendement; où il déclare que, pour être conséquents, Lavater et Fichte doivent sceller de leur mort, comme martyrs, leurs doctrines, Lavater se faire pendre sur le Golgotha de Zurich et Fichte se faire précipiter du haut de la tour du Renard à Jéna. La mort de Lavater, ajoutait Baggesen, laisserait sans doute les choses en l’état : le monde a déjà eu assez de martyrs mystiques, le Christianisme demeurerait. Mais si Fichte arrivait à cette conclusion malheureuse de prouver son : « Je suis, non pas simplement le fils de Dieu, mais Dieu lui-même » par un : « je meurs », si Fichte, après avoir tout posé dans la vie, posait aussi à la fin la mort, peut-être le Christianisme serait-il évincé par un Fichtianisme. Baggesen concluait en déclarant que Fichte, le Rédempteur des esprits, trouverait sans doute alors son saint Paul, et que la tradition de la Théorie de la Science continuée par des papes philosophes constituerait peu à peu un nouveau catholicisme beaucoup plus intolérant et beaucoup plus exclusif que l’ancien. « Alors tous les esprits purs se fondraient en un seul et unique grand Esprit pur et c’en serait fait du monde — comme cela doit être à bon droit — en vertu du principe : périsse le monde pourvu que j’existe. » La négation (Nichtig) qu'est le monde serait entièrement engloutie par le Moi, entièrement détruite, entièrement condamnée, car le Moi n’est, au fond, rien d’autre qu’un
Ego, Non Ego consumere natus.
Jens Baggesen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, II, 8. Baggesen an Reinhold, Nürnberg, d. 30. März 1795, p. 23-24.
Fichte ajoute, dans cette même lettre à Reinhold du 17 juillet : « Je voulais garder là-dessus le silence et attendre l’explication naturelle de la chose, quand, derechef, j'entends dire que Baggesen a envoyé à Voss pour son Almanach une poésie satirique contre moi »; et il conclut en disant à Reinhold qu’il à besoin, surtout après les assurances qu'il a reçues, de savoir exactement sur quel pied il se trouve et vis-àvis de lui et vis-à-vis de Baggesen.
La poésie satirique à laquelle Fichte fait allusion est la chanson à boire intitulée : Die gesammte Trinklehre (Rundgesang), pleine d’allusions à la Théorie de la Science.
Ceci par exemple :
Ich hab’ ihn errungen den hohen Geist Gefasst den gôttlichen Sinn;
Ich weiss, ihr Trinker, was Trinken heisst Und alles was noth ist darin.
Merkt auf! und trinket hernach;
Damit, nach Principien, ordentlich heut’ in dem Trinken sev Philosophei :
Hôürt meine Lehre gemach!
Ceci encore :
Das blosse Setzen ist Theorie; Man durstet immer dabéi :
Die Praxis ist eben die wahre Sophie In unsrer Philosophei,
En vérité, de pareils jugements, venant d'un homme jouissant de
votre autorité, ne pouvaient m'être très agréables. « Cependant, tout cela je ne l'ai cru ni totalement, ni à moitié; : je ne
Und nun, wie machen wir das?
Ich schlürf” aus dem Glase den drin mir entgegengesetzten Wein In mich hinein :
Ein Jeder leere sein Glas.
Ceci enfin où Fichte est clairement visé :
Chor
Doch fübhrt uns allmälig das Füllen und Leeren zum hôchsten Zweck,.
Wenn Jeder keck Erfüllt die zechende Pflicht
Drum mach’ ein Jeder, so oft als ich, Den Wein im Glase Kapott!
Am Ende findet er sich, wie mich, Den wahren sophischen Gott!
Dann ist verschlungen der Wein!
Und gleichsam ein Ich, der das Nicht-Ich verschlang, sitzt man trunken da : Halleluja !
Drum heisa! juch heisa! schenkt ein.
Chor
Ja gleichsam ein Ich, der das Nicht-ich verschlang, sitzt man trunken da :
Halleluja !
Das wahre Nicht-Ich ist Wein!
(Jens Baggesen, Poetische Werke in deutscher Sprache hgg. von den Sühnen des Verfassers Carl und August Baggesen. Leipzig, F. A. Brockhaus, 1836. Zweiter Theil. Lieder, p. 197.)
Cette Me niere strophe se trouve reproduite, avec d’insignifiantes variantes, dans le Faust achevé (Der vollendete Faust) que Baggesen conçut en 1804 et qui est d’ailleurs plein d’allusions bouffonnes à la Théorie de la Science. Baggesen fait chanter ce poème bachique par un personnage de son Faust, Flecht, dont le nom et la physionomie ressemblent étrangement à Fichte (op. cit., Dritter Theil, Der vollendete Faust. Zweiter Theil, zweite Abtheilung, sechster Aufzug, p. 251). En 1804, il est vrai, la parodie de la Théorie de la Science ne sera plus chose nouvelle et Baggesen ne fait que suivre l’exemple de J. P. Richter dans sa Clavis Fichtiana, de Nicolaï dans le Sempronius Gundibert; c’est l'heure où de tous côtés la Théorie de la Science, déjà démodée, est battue en brèche. Mais, pour railler en 1796 la Théorie de la Science, dont la vogue alors ressemblait fort à un culte et les disciples à des adorateurs, il fallait à Baggesen, l’ami de Fichte, une singulière indépendance d’esprit. Baggesen ne s’en tint pas là, il écrivit encore, sous 16 titre de : Der Ichlehrer qui désigne
clairement Fichte, les vers suivants :
Ich setze mich!
Versammelt euch zu meinen Füssen,
Ihr Herren! jeder setze sich,
Und horche meinen strengen Schlüssen.
« Ich selbst bin Ich,
Gesetzt durch mich,
Und, weil ich mich gesetzt, verstehet sich!
Du da bist Du! Er dort ist Er!
Doch diese Duen, diese Erren
Sind alle Nicht-Ich, meine Herren!
Nur wer sich setzt durch sich, wie ich mich set Ist ebenfalls ein Ich, und aller Nicht-Ich Herr,
l'ai pas tenu pour impossible, mais je ne l'ai ni admis, nirejelé; je l'ai laissé dormir à sa place jusqu'à ce que, d’une manière quelconque, la chose fût éclaircie….
« Mais je vous prie de me croire sur parole, ces bruits n’ont pas eu la moindre influence sur mon attitude à l'égard de votre système !.. »
Et Fichte ajoutait qu'il croyait pouvoir être l'adversaire déclaré du système de Reinhold sans cesser, comme Reinhold semblait le supposer, d'être son ami, la personne d’un philosophe étant tout à fait distincte de sa doctrine ?. «Le pur ami de la vérité, disait-il, ne la mêle jamais à son individualité; il estime la vérité trop sacrée pour la compromettre en la subordonnant à l'influence d’un être aussi fragile qu'est l'individu. Il met au jour ce qu'il tient pour vrai, et, dès qu'il l’a tiré des profondeurs de sa conscience, il s’oublie aussitôt lui-même, il considère les résultats de son inspiration comme un bien commun, ne lui appartenant ni plus ni moins qu’au premier venu dans le public qui peut et veut s’en emparer. Si ce qu'il a produit est vraiment la pure vérité, il n’a aucun mérite à cela, car ce nest pas lui qui l’a faite, il s'est borné à la trouver; que ce soit lui qui l’ait trouvée, c'est une chance et rien de plus. Si ce qu'il a produit est faux, ce n’est pas non plus pour l’humilier, à condition que sa recherche ait été loyale : son erreur est malechance et rien de plus. Si un autre remplace par la vérité son erreur à lui, il se réjouira de la vérité trouvée, sans penser à soi; il n’y a pas pour lui de honte à s'être trompé, parce qu'il n'aurait pas à se glorifier s’il avait découvert la vérité’... » Fichte en concluait que, quoiqu'il tint le système de Reinhold pour faux et, par opposition avec ce système, le sien propre pour vrai, il pouvait cependant respecter Reinhold de tout son cœur et se rabaisser lui-même bien au-dessous de Reinhold, si celui-ci avait plus de force de caractère et plus d'amour de la vérité que lui-même. Et si Fichte, comme il pensait pouvoir le faire, érigeait la philosophie en science, il ne croirait pas avoir acquis
Gebietet in der Welt der Duen und der Erren, Ein jetz'ger Mensch, ein künft’ger Gott ».
Da habt Ihr simpel, leicht, und zwar im Grunde spott= Wobhlfeil, den Stein der Weisen, meine Herren!
(op. cit., Zweiter Theil, Vermischte Gedichte, p. 262).
On est presque étonné de l’audace de Baggesen et l’on est plus étonné encore que Fichte — ce qui est le cas — ne se soit pas offensé, qu’il ait accepté les explications qu’on lui donna et qu'il ait conservé à Baggesen son amitié. Sa gloire, alors indiscutée, lui permettait le rire en présence de ce qu’il pouvait considérer jusqu'ici comme d’innocentes plaisanteries. L'heure n’est pas encore venue pour lui où tous les iraits deviendrontempoisonnés etoù les plus légères blessures lui serontdouloureuses.
1. Fichte's Leben, Il, Zweite Abth., IIL, 7. Fichte an Reinhold, p. 200-201.