Haym, l'historien de l’école romantique, a écrit
« Avec la philosophie de Fichte, nous apprenons à connaître un moment capital, non pas seulement de la formation intellectuelle de Frédéric Schlegel, mais du changement d'orientation de notre littérature, de son passage du classicisme au romantisme. Ce fut la Théorie de la Science qui engendra dans l’esprit de Fr. Schlegel des combinaisons toutes nouvelles, et Frédéric Schlegel, pénétré de ces vues, donna en matière de poésie et de pensée sa direction et sa formule à tout le cercle littéraire qui l’entourait. » (R. Haym, Die Romantische Schule, II, u, p. 214.)
éléments essentiels de la doctrine romantique telle que la formule Frédéric Schlegel, on s’en peut aisément rendre compte.
L'Idéalisme radical de Fichte, la théorie du Moi, principe premier et absolu, liberté infinie, puissance illimitée de création, le rôle de l'imagination dans la production inconsciente des objets, l’idée d'une action génératrice, le contraste enfin entre l’infinité de l’idéal et la limitation du réel, tels sont les éléments dont Frédéric Schlegel a tiré la double conception du Moi comme source du génie dans l’art, et de l'ironie.
Le Moi génial, le Moi créateur, le Moi tout-puissant, c'est, au fond, l’idée maîtresse de la Théorie de la Science; cependant cette liberté infinie du Moi demeure, chez Fichte, un pur idéal. Ce nest point une possession, mais une poursuite et une poursuite qui na pas de fin; le lieu de la conscience, c’est l'opposition du Non-Moi et du Moi; et si la tâche humaine consiste à libérer le Moi de ses limites, à transformer, par l’action, la nature en esprit, à réaliser la Raison dans le monde, cette tâche reste toujours un devoir étre; ce n'est pas, ce ne peut être une chose réalisée en acte.
Rendre possible ce triomphe de la liberté, c’est, aux yeux du romantisme, la tâche qui appartient à l’art. Il affranchit l'esprit humain de l'esclavage du monde sensible et de la contrainte sociale; il assure la domination du sujet sur tout ce qui lui est extérieur; il permet cette réalisation de l’'Idéal qui est l'exigence de Ia Raison, mais que la philosophie ne nous fait pas atteindre. Déjà l’Idéalisme de Fichte avait montré dans les objets du monde l’œuvre de l’imagination; mais cette œuvre enchaînait encore la liberté; le réel expliqué restait toujours le réel, la limitation. L'art seul pouvait créer un monde où l’esprit est souverain, où la matière est adéquate à la forme et l’exprime au lieu de s'opposer à elle.
Maintenant la négation de tout empirisme, de toute objectivité dans l’art, l'affirmation du génie, comme unique source de la création artistique, et, en tant qu'objet de l’art, la subjectivité pure, l’idéalisation du fond le plus intime de l'être, du sentiment, tel est le premier caractère du romantisme, telle est la première transformation qu'il fait subir à l’Idéalisme de Fichte !. Est-ce transformation qu'il faut dire, n'est-ce point trahison? La glorification du génie n'est-elle pas le culte de l'individu et Fichte n’a-t-il pas tout fait pour
1. J. H. Schlegel, Die neuere Romantik in ihrem Entstehen und ihre Beziehungen zur fichteschen Philosophie, Beilage zum Program des Grossherzoglichen Lyceums in Rastatt, 1863, Buch- und Steindruckerei von W. Mayer in Rastatt, IL. Theil, I. Abth., III. Athenäum, p. 30-32.
écarter le soupçon de vouloir diviniser l'individu? Son Moi n’a rien de commun avec le moi individuel et empirique; c’est la Loi, c’est la Raison, c’est la Divinité qui s'exprime au fond.de toute conscience. Mais le romantisme primitif l'a bien compris et il a cherché à exprimer ce caractère universel de la personne dans l'individu. Il a reconnu qu'aucun homme « n’est absolument rien qu'un homme, mais qu'en même temps il doit être et 1l peut être réellement et véritablement l'humanité tout entière; qu'alors, sûr de se retrouver toujours lui-même, il sort toujours à nouveau de lui-même pour chercher et pour trouver dans les profondeurs de la concience d'autrui, le complément de son être propre »; en conséquence le romantisme a recommandé le commerce et la communication avec les autres, la « médiation réciproque », comme le ressort essentiel, comme la fonction la plus haute de la vie.
L'idée de cette médiation, de cette transmission réciproque destinée à enrichir l'expérience individuelle, repose d’ailleurs sur la conception que se fait le romantisme du rapport de l'individu avec la divinité : « Tout concept de Dieu-un (Dieu-personne) est sans doute, un mot vide, mais l'idée de la divinité est l’idée de toutes les idées ?; tout ce qu'il y a d’originel et d’original, tout ce qu'il y a de suprême, voilà ce chaque être a en lui de divin; et, à ce point de vue, chaque individu, à son plus haut degré de puissance, est Dieu ?. » C'est précisément parce que Dieu habite en chaque individu que chaque individu peut être pour les autres un médiateur, le médiateur s’oubliant et s’anéantissant lui-même, pour révéler, pour exposer, pour communiquer à tous les autres hommes par ses paroles, par sa conduite, et par ses œuvres, le divin qu'il porte en Jui ; et l’artiste est par excellence le médiateur pour tous les autres *, parce qu'il est celui qui a le mieux pris conscience de la divinité en lui, parce qu'il a son centre en lui-même ‘; il est vraiment le prêtre de l'humanité, dont la mission sur la terre est d'élever l’être fini à l'éternités, de cultiver chez lui le sens, la faculté de recevoir l'intuition du divin, de transformer le Moi empirique en Moi absolu, en Raison, d'exprimer la divinité dans l'individualité". « Dans l'humanité qui, tant qu’elle a été et sera, a été et sera réellement un individu, une personne, la divinité même est devenue humaine. »
1. J. Minor, F, Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, Il. Bd., Gespräch über die Poesie, p. 339, Ath., LI, x, 1v, 61.
2 Ibi,.15,0p. 290, Ath, HL'e 1166. — 3.Jbid., 41,:p. 294, Ath., TH, 1, 11, 12. — 4. Ibid., 44, p. 293, Ath., IN, x, nn, 44-12. — 5. Ibid., 45, p. 294, Ath., II, 1, n, 12. — 6. Ibid., 16, p. 290, Ath., II, 1, 1, 6.
7. Voir aussiJ. H. Schlegel, Die neuere Romantik, I, Th.,1, Abth., III. Athenäum, p.33-35.
Mais, si le trait caractéristique du génie artistique est le sens de l’universel, si sa tâche est de réaliser l’'Absolu, d’éveiller le Dieu qui est au fond de nous, l’art, pour le romantisme — et par l’art il entend surtout la poésie, — est étroitement lié à la philosophie d’une part, à la religion et à la moralité d'autre part. La romantisme associe volontiers et fréquemment la philosophie et la poésie, comme deux disciplines complémentaires : « un idéalisme et un réalisme, deux extrêmes! », l’un étant la théorie que l’autre met en pratique, la première finissant où commence la seconde ?; et toutes deux réunies, la philosophie et la poésie, ne sont que les diverses formes, ou mieux les facteurs de la religion: la religion est leur véritable lien, elle est l'élément invisible qui les inspire et les anime‘, elle est l’expression du rapport de l’homme à l'infini qui constitue le sens même, l'intuition originelle du divin; elle est vraiment le centre de tout‘et ce rapport de l'individu à l’universel, à l'infini, la philosophie et la poésie cherchent, en effet, à l’exprimer, chacune à sa manière, l'une en l’expliquant, l’autre en le figurant; mais il faut ajouter que si la religion est le ressort secret de la philosophie et de la poésie, « si la philosophie est obligée de reconnaître qu'elle ne peut commencer et s'achever que par la religion, et si la poésie dans son aspiration à l'infini, dans son mépris pour l'utilité, a le même but et les mêmes répugnances que la religion” », sans la poésie la religion reste obscure et même fausse ou malfaisante, comme sans la philosophie, elle risque de se perdre dans un mysticisme sensuel #; poésie, philosophie, religion sont donc au fond inséparables ; elles forment une unité organique; quant à la morale elle est à la religion ce que la poésie est à la philosophie ?, une application au réel, et le réel ici c'est la conduite humaine; elle est une application du divin aux choses humaines; elle est donc en quelque manière subordonnée à la religion ; mais, ici encore, il faut ajouter que la religion, tout en dépassant la morale, ne peut pourtant point se passer d'elle; elle en est inséparable ou, si elle s’en sépare entièrement, elle devient, à proprement parler, chez l'homme, l'énergie du mal, le principe redoutable, cruel, terrible, inhumain qui est, à l’origine, au fond de son espritii.
1.3. Minor, Fr. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, loc. cit., 96, p. 299, Ath., IC opt 2. Ibid., 48, p. 294, Ath., III, 1, 1, 12-13, — 3. Jbid., 46, p. 294, Ath., IIL, 1, 1, 12. — 4. Ibid., 4, p. 289, Ath, III, x, nn, 4-5. — 5. Jbid., 81,:p. 297%et13, p' 20040 IlE,r, 11, 17-18 et 6. — 6. Ibid., 14, p. 290, Ath., ILE, 1, n, 6. — 7. Ibid., 42, p. 293, Ath., LIT, 1, 11, 10-11. — 8. Tbid., 149, p. 306, Ath., LL, 1, 1, 31. — 9. Jbid., 67, p. 29%, Ath., II, 1, 11, 16. — 10. Ibid., 73, p. 297, Ath., IL, 1, 11, 16. — 11. Ibid., 132, p. 304, AR. TES 1128,
La Morale, la Poésie, la Philosophie, et ce quatrième élément invisible qui les pénètre et les vivifie toutes les trois !, la Religion, constituent les disciplines de la culture humaine, et ces disciplines qui, au fond, se complètent mutuellement ont un but commun : la réalisation de l'infini, l'élévation du Moi à l’Absolu et à l’Universel, élévation qui constitue le propre du génie?. Le romantisme semble donc bien vouloir ainsi poursuivre la tâche que la Théorie de la Science avait assignée à l'humanité, mais avec ce radicalisme qui le caractérise, 1l pousse ici encore la thèse de Fichte au delà des hmites que lui fixait son auteur; il dépasse le point de vue de l’homme, le point de vue critique; il prétend faire une réalité de ce qui, pour Fichte, ne pouvait être qu’un Idéal; et, en s’efforçant de saisir un Absolu qui n’est pas à la mesure humaine, il aboutit à la négation de tout ce qui, pour nous, est réel; il aboutit à la théorie fameuse de lironie.
L'ironie romantique est, pourrait-on dire, essentiellement une méthode pour permettre au Moi empirique d'atteindre l'Infini et l’Absolu qui est sa forme même; mais cette élévation à l’Absolu, cette réalisation de l'Infini exige que cette forme demeure vide, elle implique la négation de tout le contenu réel et empirique de la conscience.
L'ironie est définie par Frédéric Schlegel : « une succession continue d’autocréation et d’autodestruction* »; ou encore « une synthèse absolue d’antithèses absolues, le changement continu et qui se produit soi-même de deux pensées en lutte‘ ». Qu'est-ce à dire? La liberté absolue du Moi, l’infinité de l’esprit ne peut se satisfaire d'aucune détermination particulière; elle affirme son pouvoir de production autonome en dépassant toutes les limites à travers lesquelles le Moi empirique se réalise; mais elle ne peut les dépasser qu’en les niant; c’est, au fond, par la continuelle négation de soi, comme limité, comme fini, par une sorte d’anéantissement que l'esprit développe sa puissance de création, qu'il établit sa souveraineté à l’égard de la nature. C’est par cette inspiration du sacrifice qu'il révèle le divin qu'il porte en lui et la valeur de l’art; la supériorité de l'artiste vient justement de ce qu'il a le sens de ce sacrifice, de ce qu’il ne cesse de s’anéantir lui-même. Il donne ainsi à
à l’homme l’exemple de la destruction du fini, parce qu'il est fini — ce :
4. J. Minor, F. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften, Il. Bd., Gespräch über die Poesie, 4, p. 289, Ath., IL. 1, n1, 45.
2. V. aussi : J. H. Schlegel, Die neuere Romantik, 1863, II. Theiïl, I. Abth., p. 35-40.
3. J. Minor, op. cit., I]. Bd., Athenäum, Fragmente 51, p. 211, Ath., I, 14-15. 4. Ibid., 121, p. 222, Ath., I, 2-31,
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qui est la destinée de tout produit de la nature et 1l n'en est sans doute que le plus noble et le plus beau — mais 1l lui rappelle aussi qu'il est quelque chose d’autre encore que la fleur de la terre, qu'il est raisonnable: or la Raison est libre et elle consiste, au fond, précisément dans une détermination d'elle-même se poursuivant éternellement à l'infini et ne pouvant se satisfaire d'aucune détermination particulière !.
Ce qu'exprime l'ironie, à travers ses saillies et ses paradoxes, c'est justement l'incapacité du fini à réaliser un infini qui partout et sans cesse le déborde, c’est l'originalité et l'indépendance absolues de l'Esprit, du Moi, c’est la contradiction entre l’Absolu et le phénomène, entre l'Universel et l'individuel, c'est la conscience du néant de la réalité, la conscience de la seule vérité de l’Idéal; c’est l’idée que l’ensemble des productions du Moi qui constituent le Monde sont un pur jeu, et que la seule valeur est dans la liberté absolue de l'esprit, dans sa puissance infinie de création. De là cette dérision à l'égard de tout ce qui est établi, de toute règle et de tout ordre (lois, mœurs, État, justice), parce que ce sont des entraves, des obstacles à la liberté; de là cette transformation de tout le réel en objet de l’art, en jeu de l'imagination en pures formes à l'égard desquelles l'esprit se sent libre et qu'il domine comme des créations de sa fantaisie; et, avec la complaisance pour cette fantaisie, cette glorification de la génialité du Moi, qui, en. définitive, constitue l'ironie romantique ?.
Telles sont les conséquences auxquelles le romantisme allait aboutir sous l'inspiration visible de Fichte, en attendant qu'il finisse par déformer la Théorie de la Science jusqu'à la caricature. Mais déja même dans le romantisme naissant apparaissaient certains germes si vite développés qu'avant deux ans 1l forceront Fichte, le patron des premiers romantiques, à devenir leur plus redoutable. adversaire. Dans la génialité du Moi, dans l'ironie il y a, en effet. quelque chose d'autre et quelque chose de plus que les enseignements de la Théorie de la Science, il y a l'inspiration de Gœthe et la tradition de Spinoza, il y a aussi le souvenir du « grand Jacob Bœhm ». En Gœæthe, les fondateurs du romantisme voient l’incarnation même de la génialité *, dont la philosophie de Fichte leur
1. J. Minor, Fr. Schlegel, seine prosaischen Jugendschriften. II. Bd., Athenäum, Fragmente, 131, p. 303, Ath., IT, 1, 27-28.
2. Voir aussi pour ce qui concerne l'ironie : J. H. Schlegel, Die neuere Romantik III, Aëh., p. 41-42 et IV, Romantische Ironie, p. 42-61.
3. J. H. Schlegel, Die neuere Romantik, 1863, Il. Theil, I. Abth., p. 19.
avait en quelque sorte fourni la théorie. Gœthe, c'est d’abord pour eux le génie sous sa forme éminente dans l’art et dans la poésie; c'est le génie qui s'affranchit de toute règle !, qui s'affirme luimême, en face du monde extérieur, de ses lois, de sa morale vulgaire, comme le principe et la norme de toute action, qui se pose en législateur du monde entier et s'impose à lui, qui peut dire enfin :
Auch in der sittlichen Welt ist ein Adel — Gemeine Naturen Zahlen mit dem, was sie thun : schôüne mit dem, was sie sind.
Mais Gœthe c’est aussi le génie triomphant de la lutte dramatique à laquelle par sa double nature l’homme semble devoir être éternellement condamné, réconciliant dans une harmonie supérieure l'instinct et la raison, le réel et l'idéal. Et cette réconciliation est: encore une victoire du génie créateur, tout-puissant; elle consiste, au fond, dans l’idéalisation du réel; le réel, le naturel cesse d’être un obstacle et une limite pour la hberté du sujet quand l'imagination le reconstruit et pour ainsi dire le recrée?.
Mais si, contrairement aux apparences, la nature n’est pas opposée à l'esprit, ce n’est pas seulement parce que le génie du poète la transfigure, c'est parce qu'au fond son intuition en aperçoit, comme d'instinct, le sens profond, le sens divin. N'est-ce pas Gœthe qui, devant cette assertion de Jacobi que « la nature nous cache Dieu », écrivait dans son journal : « Ne devais-je pas; avec mon intuition pure et profonde, native et exercée, qui m'avait instruit à voir Dieu dans la nature et la nature en Dieu, tellement que cette idée faisait le fond de toute mon existence, ne devais-je pas, devant une assertion si étrange et si bornée, me séparer intellectuellement et à jamais de l'homme excellent auquel m'attachaient des sentiments de vénération et de tendresse *? »
« Voir Dieu dans la nature et la nature en Dieu », cette idée faisait « le fond de toute son existence » : il ne faut donc pas s'étonner si, rompant avec le formalisme moral du protestantisme orthodoxe dont la sécheresse était stérilisante, le poète découvrait dans le sentiment de la nature une source d'inspiration religieuse, s'il consentait même un moment, avec d’autres contemporains illustres, à voir dans certains phénomènes inconscients de la sensibilité, dans le sommeil, dans le magnétisme, etc., la marque en elle de notre relation avec le supra-sensible ?
1. J. H. Schlegel, Die neuere Romantik, 1862, I, Theïl, [, Gœthe, p. 12. 2. Ibid., p. 10-11.